18/07/2013

"Il n'y a que les petits hommes qui craignent les petits écrits"

L'histoire qui m'arrive ces temps-ci est l'une des plus ridicules qui puissent être.

La fonction assez souple de spécialiste de la noblesse bretonne (et en particulier cornouaillaise) du Moyen Âge m'a laissé jusqu'ici assez éloigné de l'acrimonie des vivants (c'est d'ailleurs l'une des qualités, de mon point de vue, du travail sur le matériel médiéval, que mes ouailles sur parchemin sont mortes depuis assez longtemps pour me foutre la paix). Seulement voilà, devenir l'arbitre des vérités historiques peut ne pas rester sans inconvénients quand je me trouve confronté aux boursouflures des vanités que la réalité documentaire oblige à dégonfler aussitôt.

C'est évidemment comme tel arbitre que l'on a eu l'idée, dans l'été 2012, de me convier à une excursion des "Vieilles Maisons françaises" (un réseau marqué à droite) dans mon périmètre géographique de compétence. L'invitation étant faite par des gens qui me sont sympathiques, je m'y suis rendu, j'y ai critiqué avec le plus de délicatesse possible les billevesées enfilées par divers châtelains de la veille, si bien que j'ai réussi à me sortir de cette journée sans m'être créé d'ennemi nouveau, un cheptel dont je me passe. On me fit même invitation de rejoindre cette auguste assemblée de têtes blanches où se mêlent les amateurs de vieilles pierres et les promoteurs de vieilles lunes, dont le rôle pour la préservation des monuments n'est pas négligeable, soit dit en passant. 

Dans la foulée, le patron d'un petit magazine local ("Manoirs de Cornouaille", du bon bricolage penchant légèrement à gauche), le vétéran local Jakez Cornou (coauteur de la meilleure synthèse, jusqu'ici, sur l'Histoire du Pays Bigouden), s'adressa à moi pour solliciter un article pour un numéro de sa revue. Bien entendu, c'était pour le roi de Prusse, mais entre passionnés de la même matière, l'Histoire, on se rend service sans poser de question (cette revue rémunère un salarié). Mon article traîna, Cornou me relança, puis son collaborateur après lui. Je finis par me fendre d'un texte dont je laisse les lecteurs de la revue évaluer la qualité, qui traitait du principal manoir de mon port d'attache breton, Combrit (Finistère). 

Cet article retraçait l'ascension d'une petite seigneurie qui produisit à la fin du Moyen Âge une lignée modeste dont une branche cadette, bouturée hors de Bretagne, finit par se voir décorée du titre de duc, ayant produit l'un des grands ministres de Mazarin. Puis cette seigneurie, dénommée le Cosquer, de quenouille en quenouille, aboutit à l'une des plus fortes personnalités bretonnes du XVIIIe siècle, Jehan-François Euzenou de Kersalaün, bras droit du patron du parlement de Bretagne, La Chalotais, puni comme lui par Louis XV et récompensé comme lui par Louis XVI avant de mourir sous Napoléon.

Ensuite, cette terre (pas confisquée par la Révolution) fut vendue deux fois, la deuxième au comte de Palikao, fugace et dernier premier ministre de Napoléon III. La fille de Palikao porta cette terre, concluais-je, dans les mains d'une branche de la "prestigieuse maison de Mortemart", ce qui ne me paraissait pas insultant pour qualifier ses actuels propriétaires.

Or voici que ceux-ci, à la parution du journal en question, prétendent de plus en plus publiquement que je ne les ai pas consultés avant de rédiger cet article dont ils sont furieux, parce qu'il foule aux pieds tous les principes légaux et civils (voire civiques). Or il se trouve que, les connaissant bien, et depuis longtemps, je leur ai indiqué plusieurs fois, devant témoins, que je préparais cet article, et que je leur ai proposé de le leur faire lire avant publication, ce qu'ils ont refusé, développant une curiosité très faible pour les matières historiques, même celles qui les concernent. Donc ils mentent. Et non seulement ils mentent, mais ils n'ont même jamais eu le courage de me dire leur affaire en face, répandant leur étrange venin derrière mon dos. Quant à savoir ce qu'ils reprochent à mon texte, je n'ai pas trouvé jusqu'ici quiconque (même de leur camp) capable de me l'expliquer.

Notez que si j'avais voulu persifler dans cet article, j'en avais le sujet, le père du propriétaire s'étant promené assez longtemps revêtu d'un titre de marquis auquel il n'avait pas droit selon les lois propres aux hiérarchies nobiliaires. Quant à la famille de son épouse, elle se prévaut d'un titre comtal sans titre, si j'en crois l'armorial breton de référence, celui de Pol Potier de Courcy, pourtant leur proche cousin. D'ailleurs, un autre de leurs proches cousins, Guy Autret de Missirien, pionnier de la généalogie nobiliaire cornouaillaise, écrivait vers 1640 que cette famille était de petite noblesse, et récemment enrichie par de judicieux mariages. J'arrête là avant de devenir désagréable.

Je préfère conclure comme Beaumarchais : "Je leur dirais qu'il n'y a que les petits hommes qui craignent les petits écrits" mais si j'étais tenté d'ajouter la suite ("et que sans la liberté de blâmer, il n'y a pas d'éloge flatteur"), j'attendrais que l'on me démontrât qu'il y eût blâme dans mon texte pour daigner en souligner la part d'éloges. Enfin, selon le vieil adage populaire, "il n'y a que la vérité qui blesse", ce qui semble être à la fois la seule explication et la seule moralité de l'affaire.

Que cette curieuse anecdote extrêmement énigmatique vous donne matière à cogiter dans la canicule sur vos plages !

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Commentaires

Ô, la joie que cela fait d'être roturier !

Écrit par : FrédéricLN | 21/07/2013

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