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29/01/2008

Gouverner.

Depuis des années, les États-Unis maintiennent la croissance de leur PIB grâce à l'ampleur de leur déficit budgétaire. Le drame du 11 septembre est arrivé alors que l'économie américaine traversait un trou d'air, l'élan des années 1990 s'était essoufflé, la bulle Internet avait crevé comme un abcès, le ralentissement de l'activité devenait menaçant. D'une certaine manière, ce fut donc une aubaine de "devoir" aller faire la guerre, d'abord en Afghanistan, puis en Irak.
 
Il est bien évident que l'analyse de l'accaparement des ressources pétrolières est une explication un peu courte de l'expédition et de l'occupation irakiennes. Si l'on en croit le rapport des agences de renseignement américaine, la guerre d'Irak a surtout eu pour but de dissuader l'Iran de poursuivre son programme d'armement nucléaire et, de ce point de vue (l'un des rares), ce fut un succès. Pour combien de temps ? Nul ne peut le dire.
 
Quoiqu'il en soit, l'affaire fut aussi l'occasion de donner un énorme coup de pied dans la fourmilière du Proche et Moyen Orient, d'installer l'idée qu'un ordre nouveau devenait inévitable.
 
Hélas, sur ce dernier point, l'analyse américaine fut sans doute un peu courte : elle restait dans la vision des années 1990 où, après la chute du Mur et l'éclatement de l'Union Soviétique, les États-Unis, vainqueurs de la Guerre froide, se présentaient comme l'unique puissance d'envergure mondiale. Dans les années 2000, l'événement n'est plus le conflit entre Européens et descendants d'Européens qu'était finalement la Guerre froide, mais l'émergence de puissances dont l'avenir s'annonce colossal : la Chine, l'Inde, dans une moindre mesure le Brésil, vastes États, généreusement peuplés, qui entrent dans la course au profit et au développement puis, bien entendu, à la puissance. Donc exit le Nouvel ordre mondial.
 
En revanche, les dépenses massives d'armements ont réussi, un long temps, à doper la croissance. Durant plusieurs années, avec un déficit budgétaire abyssal, l'Amérique a pu retrouver un niveau de croissance satisfaisant. Bien sûr, les esprits chagrins observaient que durant toute cette période, le déficit budgétaire était supérieur à la croissance : quand celle-ci se montait à 4%, lui s'élevait jusqu'à 5 voire 6% du PIB, l'échelle étant la même. Autrement dit, pour chaque point de croissance, il y avait en plus au moins un quart de point de destruction de richesse par l'État, la croissance devenait fictive, le déficit n'étant comblé que par une importation massive de produits manufacturés (droits de douane) ou de capitaux.
 
Il est résulté de cette fiction que, comme d'habitude, le gouvernement américain a fait tourner la planche à billets. Jusqu'au vertige. À un point tel que les pays bénéficiaires, ceux dont la croissance était nourrie par une vraie production soit de matières premières, soit de biens manufacturés, se sont effrayés et ont entrepris de stocker des devises au cas où. Des devises ? Ce fut l'Euro. On vendit donc des dollars pour acheter des Euros, ce qui redoubla l'effet de vertige du moulinet de planche à billets américaine.
 
En bout de course, le billet vert ne vaut plus grand chose ; selon l'expression que Courteline utlisait à propos de la société de son temps, il tient debout "parce qu'il en a pris l'habitude". Le déficit budgétaire américain n'a cessé de se creuser au même rythme que les tombes des soldats morts en Irak, il est colossal, fou, mais il ne parvient plus à soutenir la croissance, on parle de récession américaine. Et alors, comme un flambeur devenu fou devant une roulette enragée, le président des États-Unis fait tapis et jette encore 1% de PIB de déficit dans les flammes. Pour rien sans doute : on n'arrête pas la mer avec les mains. La Banque fédérale baisse les taux, dans l'espoir de redresser le cours de l'immobilier, de rendre de la liquidité à l'économie. La maison brûle. Qui éteindra l'incendie ? Qui redressera la gouvernance des États-Unis ?
 
Car c'est bien dans le champ de la gouvernance que le défaut se situe. L'administration Bush, avec son cortège d'affaires sulfureuses, de scandales financiers, de prises illégales d'intérêts, de prévarications diverses, de contrats publics réservés "aux copains et aux coquins" (une expression inventée par Mitterrand dans les années 1960), reste aussi celle qui a le plus dogmatiquement appliqué les principes néoconservateurs : déséquilibrer la puissance publique, faire plonger les comptes, supprimer des impôts et, symétriquement, des instruments d'action sociale. Comme le dit le personnage interprété par Louis de Funès dans "La folie des grandeurs" de Gérard Oury, "les riches, c'est fait pour être très riches, les pauvres pour être très pauvres". C'est la conception d'un puritanisme qui se croit religieux et qui règne Outre-Atlantique.
 
En France, évidemment, on regarde tout ça avec goguenardise : l'Amérique va mal ? Oh ... quel dommage ... (larmes de crocodiles).
 
Seulement des défauts, nous en avons nous aussi, et combien !
 
Par exemple, l'un des aspects de l'affaire de la Société Générale est de donner l'occasion de toucher du doigt la persistance d'un vieux mal français :le tout-État.
 
Daniel Bouton, président de la Société Générale, n'est pas un banquier. Ca vous étonne, que je dise ça ? Eh bien, j'insiste : ce n'est pas un banquier. Non, non, ce patron de banque n'est pas un banquier : c'est un inspecteur des Finances de l'État qui a pantouflé. Sa carrière est typique : membre du cabinet du ministre du Budget Alain Juppé, il devient directeur du Budget de l'État, poste auquel il est maintenu lors de l'alternance en 1988 par le nouveau premier ministre, Michel Rocard, et demeure en place jusqu'au départ de Rocard en 1991. Six ans plus tard, il prend la tête de la Société Générale.
 
C'est donc un de ces hybrides dont la France a le secret : un tiers politique (la partitocratie est plus feutrée en France qu'en Italie, mais réelle), un tiers fonctionnaire (les réseaux des grandes écoles !) et un tiers financier (dans une économie largement administrée par l'État, donc dépendante à la fois des politiques et des fonctionnaires, la boucle est bouclée). Ses commettants ne sont donc pas ses actionnaires, mais le complexe politico-administratif. De là la difficulté d'accepter sa démission, car c'est tout l'édifice qui se bouscule avec lui.
 
Alors disons ce qu'il faut dire et qui est valable partout, même en Amérique, même en France : du point de vue économique et comptable, il n'y a pas dix façons de gérer l'État, il n'y en a même pas deux, il n'y en a qu'une : la gestion prudentielle. Comme celle-ci est glaciale, il faut y ajouter la seule vertu qui ait un sens en politique une fois admise l'honnêteté prudentielle : la générosité. Et enfin, parce que nous n'avons pour le moment en tout cas qu'une seule planète à notre disposition, il faut s'imposer les critères du développement durable.
 
Et ces préceptes de gouvernance, qui ne sont pas exclusifs de l'idée d'une économie encore plus sociale et solidaire, sont valables aussi pour les collectivités locales.
 
C'est sur quoi je souhaite donc conclure : nos collectivités sont très mal gérées, n'importe comment, soit au nom de dogmes politiques discutables, soit par incurie ou incompétence, soit par prévarication, elles ont une situation financière désastreuse (les communes, en moyenne s'améliorent cependant un peu, mais c'est au prix d'une flambée de l'endettement des structures intercommunales). Le MoDem pourrait peut-être tenter de jouer là le rôle d'avertisseur qu'il a joué pour la présidentielle, au cours de la campagne municipale et cantonale. Chiche ?

Une vie ISO.

Dans sa note d'aujourd'hui, Quitterie Delmas propose un lien avec une page où l'ONG "Les Amis de la Terre" fournit des instruments pour choisir notamment sa banque en fonction de critères liés à l'environnement, au développement durable et au comportement des établissements bancaires eux-mêmes.
 
Quitterie prolonge donc ce qu'elle nomme la volonté d'être ISO : elle souhaite que le MoDem soit ISO, entièrement en cohérence avec lui-même, et, de la même façon, que chacun s'efforce d'être en cohérence avec son désir d'un monde tourné vers le développement durable et l'économie solidaire.
 
Comme je partage les vues de Quitterie je me contente (un peu paresseusement) de renvoyer pour une fois mes lecteurs à sa prose et de les inviter à se rendre à la République des blogs demain soir et au pot de remerciement des Citoyens Démocrates en lever de rideau. 

Quand "Le Monde" était la "voix de la France".

Le journaliste Jacques Bugier a développé récemment sur France Démocrate un plaidoyer éloquent pour la survie d'une certaine ambition professionnelle du journal "Le Monde". La deuxième lettre que je puise dans le fonds de correspondance de Jacques Maritain dont j'ai entamé ici la publication, illustre pleinement le rôle quasi-institutionnel joué par le quotidien durant de nombreuses années, jusqu'au moment où ce sont des reportages aux journaux télévisés qui ont commencé à tenir la même fonction de communication diplomatique.
 
On voit le pape anxieux d'être écouté ; est-ce un peu puéril, une quête de flatterie ? Est-ce la définition d'un processus de communication indirecte ?
 
Il est question ici de la remise des lettres de créance qui est techniquement le moment où un diplomate se fait reconnaître d'un gouvernement et où ce gouvernement le reconnaît officiellement pour son rôle politique. C'est en somme la première rencontre solennelle entre les autorités et l'envoyé. On voit que cette cérémonie a lieu le 10 mai 1945, deux jours après la capitulation nazie et cinq ans jour pour jour après le déclenchement de l'offensive en 1940.
 
On voit aussi que, dès 1945, on attend des engagements précis du Vatican au sujet de la Shoah. 
 
"Ambassade de France près le Sainr-Siège, 28 mai 1945.
 
Mon cher ambassadeur,
 
Au cours de l'audience qu'il m'a accordée hier, le Saint-Père a manifesté d'une manière particulièrement vive l'intérêt qu'il porte à notre pays, et son affection paternelle pour notre peuple qui, m'a-t-il dit, a si injustement souffert. Le pape, dont on connaît la sensibilité, m'a semblé anxieux de savoir que ses sentiments étaient connus et appréciés en France, et que ses bonnes volontés pourraient apporter une aide efficace à l'effort de reconstruction de notre pays. Il m'a demandé quel effet avait produit sur l'opinion l'allocution qu'il a prononcée lors de la remise de mes lettres de créance.
 
J'ai retiré de cet entretien l'impression que le Souverain Pontife serait très sensible aux échos qui pourraient lui revenir à ce sujet de Paris et qui témoigneraient de l'accueil fait à sa parole. Il serait, je crois, désirable qu'un journal, tel que "Le Monde", notât les bonnes dispositions du Saint-Père à notre égard et commentât les passages essentiels de l'allocution du 10 mai. Il serait également bon qu'une publicité suffisante soit faite au discours que le pape, ainsi que je l'annonce par ailleurs au département (càd au ministère), prononcera le 2 juin, et où j'espère qu'il n'exprimera pas seulement sa compassion pour les souffrances des déportés en Allemagne, mais réprouvera publiquement les atrocités dont ils ont été victimes.
 
Je vous laisse le soin de donner suite à cette suggestion de la manière que vous jugerez la plus opportune.
 
Veuillez agréer, mon cher ambassadeur, les assurances de mes sentiments distingués et dévoués.
 
Jacques Maritain"