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27/01/2015

À toi, Marie-Anne, qui sauvas un juif

Le jour de la commémoration de la libération des camps de la mort nazis, je n'ai pas envie de reparler de mon grand-père, Édouard Torchet, résistant dans le réseau Libération Vengeur dès 1940, réseau qui se fondit dans Ceux de la Libération au bout d'un an ou deux, je n'ai pas envie non plus d'évoquer mon autre grand-père, Jean Chauvel, qui, dans la clandestinité, condamné à mort par contumace par les occupants allemands, dirigea le groupe d'études des Affaires Étrangères qui préparait l'après-guerre. Non, il me semble qu'il faut parler de quelqu'un qui a fait plus directement pour sauver un juif : Marie-Anne.

marie-anne brassaï.jpeg

La photo que je reproduis ici a été prise par le célèbre photographe Brassaï. Voici pourquoi.

Marie-Anne, née Derrien, fille d'un haut fonctionnaire du Second Empire reconverti dans l'industrie, naquit dans le Finistère, sans doute à Pont-l'Abbé, en 1877. Elle venait après sa sœur aînée, qui était la mère de Jean Chauvel cité plus haut, et après leur frère Marcel, croix de guerre 14-18 et maire de Loctudy (Finistère). Elle avait seize ans lorsque ses parents moururent, quelques mois l'un après l'autre. Vers la vingtaine, elle épousa l'un des représentants d'une famille qui construisait des voitures automobiles, l'industriel Pierre Delaunay-Belleville. Elle lui donna quatre enfants : Yves et Yvonne, Jacques et Jacqueline. Au choix des prénoms, on mesure le caractère déjà fantasque de cette jeune mère.

Après ces quatre couches en huit ans, il apparut vite qu'elle n'était guère douée pour la vie bourgeoise. Quelques années plus tard, elle se sépara de son époux qui lui laissa les biens fonciers achetés ensemble, un confort suffisant. Livrée à elle-même, elle s'abandonna aux talents artistiques qui étaient sa vraie vocation comme ils furent celle de son frère cadet Georges.

Mélomane comme toute sa famille, mais réellement douée pour le piano, Marie-Anne se fit pianiste. Après l'Armistice de 1918, elle partit en tournée dans toute l'Europe, en Roumanie en particulier. C'est là, au cours d'une tournée, qu'elle découvrit le futur Brassaï. Elle lui conseilla de venir à Paris. Il vint. Elle l'hébergea et, pour lui donner quelque chose à faire, le chargea de remuer l'épais désordre qu'elle entretenait chez elle. Il déménagea son fourbi. Elle le surnomma "Fourbi".

À cette époque, à Paris, elle fut l'un des piliers de la Coupole. Elle y passait ses journées au milieu de l'effervescence exceptionnelle que cette brasserie devenue mythique connaissait à cette époque.

Elle n'eut pas que des bonheurs : dans ces années 1920, elle perdit trois de ses quatre enfants, qui moururent dans des accidents d'avion ou de voiture. Sa dernière fille survivante, Jacqueline, se maria en 1929, mais perdit son mari six mois à peine après la naissance de leur fils unique. Quelques années plus tard, Jacqueline se remaria au général Pechkoff, fils probable du poète russe Gorki, et diplomate français.

Lorsque l'armée française s'effondra, en 1940, Marie-Anne vivait en bourgeoise excentrique dans le XVIe arrondissement de Paris. Elle se fournissait régulièrement chez un épicier oriental de quartier, un juif russe. L'employé de ce juif russe tranchait le saumon fumé comme personne. Il obtenait des tranches fines comme du papier à cigarette, le sommet du raffinement. On le connaissait (et je l'ai connu quarante ans plus tard) sous le nom de "Monsieur Victor". Monsieur Victor était juif, lui aussi.

Marie-Anne, qui avait voyagé en Europe et qui savait ce qui s'y passait, prit Monsieur Victor chez elle, tout au fond de son appartement qui, je crois, se situait rue de la Pompe, près de l'école Gerson. Elle cacha Monsieur Victor dans une pièce du fond de son appartement pendant toute la guerre, sans hésiter. Elle le sauva.

Je ne suis pas sûr que ses voisins aient aimé apprendre ces faits à la Libération, car elle quitta la rue de la Pompe dans les mois qui suivirent la Libération, pour s'installer à Montmartre dans un atelier perché en haut d'un invraisemblable colimaçon escarpé et bancal. Elle se fit évidemment remarquer, car il fallut faire des trous dans les murs pour faire passer son piano qui ne la quittait jamais.

Un soir de 1946, elle mit du lait sur le feu puis, fatiguée, s'allongea un moment. Le lait déborda, éteignit le feu, le gaz se répandit, et elle ne se réveilla jamais. La mort de cette extraordinaire personne fut aussi surréaliste que les instants les plus forts de sa vie : le cercueil ne passait pas dans le colimaçon, le tragique tournait au grotesque. Il fallut mettre la caisse debout pour lui faire descendre l'étage crucial, et je passe sur certains détails macabres. Car le plus terrible suivit. Il y avait une fête foraine en bas de Montmartre, près de chez elle. Le corbillard n'avait pu se garer que de l'autre côté des manèges et des boutiques à frites. Le cortège funèbre traversa la foule, les rires, les lumières, les flammes, à la manière de ces enterrements de pacotille qu'elle avait vus cent fois à Montparnasse et au Quartier Latin, dans les années 1920, à la manière d'un bal des Gad'z'Arts. Mais là, aucune femme nue ne se dressa subitement du cercueil en jouant de la trompette.

Je crois que Marie-Anne est enterrée à Loctudy, dans sa tombe familiale, près de son père et de ses enfants. Elle n'a pas sauvé des millions de juifs, mais au moins elle en a sauvé un. Il en aurait fallu près de six millions comme elle.

08:03 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : juif, résistance, brassaï, pechkoff, gorki | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

25/01/2015

Étranges doubles jeux diplomatiques

Sur le papier, tout est simple. En apparence, tout est clair. En réalité, la diplomatie se joue dans les couloirs, elle s'y est toujours jouée, et avec l'évolution des démocraties, elle se joue de plus en plus en amont des urnes. En politique et en démocratie, c'est souvent celui qui a le plus d'argent qui gagne, et il y a deux catégories de puissances financières qui peuvent s'acheter des candidats : les mastodontes économiques et les États. Les liens supposés avoir uni Sarkozy à feu Khadhafi résument ce que j'entends par là.

Au Proche Orient, la diplomatie française plonge depuis la chute de Saddam Hussein. L'Irak était devenu notre principal allié occulte au Moyen Orient depuis 1970. La Compagnie Française des Pétroles (CFP devenue Total) contrôlait en 1970 la majorité du pétrole extrait dans ce pays. Mais Saddam, arrivé au pouvoir à la fin des années 1970, se montra l'adversaire le plus résolu et le plus dangereux d'Israël, ce qui fragilisait cette diplomatie occulte, qui resta protégée pendant de longues années par la tragédie négligée qu'a été la guerre Irak-Iran.

Après la fin de ce conflit, il devint vite difficile d'empêcher le chef de l'Irak de s'enfoncer dans l'impasse de la répression, et encore plus de l'empêcher de tomber dans le panneau que lui tendaient les États-Unis. La suite est connue, ce fut la première guerre du Golfe, où les Occidentaux, financés par les pétromonarchies, renversèrent un régime laïque pour le remplacer par ... par rien, en fait.

Le président Chirac, qui arriva ensuite, donna justice aux survivants de la Shoah en reconnaissant le rôle de la machine d'État dans la Déportation, mais il n'était pas un ami d'Israël. Il fut au bord de la guerre avec ce pays en raison des affaires libanaises. Son allié dans la région se nommait Hariri, un milliardaire musulman sunnite et libano-séoudien dont les connexions ont reçu peu de publicité jusqu'ici. Puisque Chirac piochait chez les Séoudiens, Sarkozy alla se servir chez les rivaux de ceux-ci, au Qatar, et c'est là que commence le plus troublant des doubles jeux diplomatiques récents, d'autant plus troublant qu'il perdure.

Sur le papier, tout est simple : Israël a un ennemi principal : le Hamas, mouvement palestinien minoritaire en Palestine entière, mais majoritaire dans la Bande de Gaza. Or le Hamas est financé grandement par le Qatar. Donc le Qatar est le principal ennemi d'Israël ? Heu, non, en fait. Car la droite israélienne appuie un responsable politique français, l'ancien président de la République Nicolas Sarkozy, et celui-ci est réputé l'allié et le conseiller le plus intime de l'émir du Qatar. Résumons donc : officiellement, la droite israélienne voue une haine acharnée au Hamas, mais en réalité elle soutient un homme politique qui inspire le Qatar.

On connaît le vieux principe : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Logique flagrante. Or là, pas du tout : les amis de mes amis sont mes amis, mais les ennemis de mes amis le sont aussi, comme d'ailleurs les amis de mes ennemis. Ce n'est plus de la diplomatie secrète, c'est de la duplicité, poussée à un point qu'elle ne peut que révolter. Et il faut bien se poser la question la plus dérangeante : si la droite israélienne est l'alliée du Qatar, quel est le prix de cette alliance ? Et enfin, plus crument : la droite de M. Netanyahou est-elle financée par le fleuve de pétrodollars de l'émir du Qatar ? Si cela était, on comprend le poids de "Bibi" Netanyahou sur son pays. En démocratie, celui qui gagne est presque toujours celui qui a le plus d'argent. Mais qu'il prenne garde : tôt ou tard, la justice reprend son droit.

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23/01/2015

Quimper, ville d'exil

Quimper est le chef-lieu du Finistère depuis 1790. C'est une ville moyenne, environ 60000 habitants, très ancrée dans son arrière-pays. Là commence la version sud du "bout du monde", c'est-à-dire les deux caps de l'extrémité sud-ouest de la Bretagne : le Cap Caval et le Cap Sizun, entre lesquels s'étend l'immense et splendide Baie des Trépassés.

Le mot Quimper signifie, en langue bretonne, "confluent, pêcherie". Il y avait jadis à Quimper trois grands moulins sur l'Odet, le petit fleuve qui arrose la ville, et sur le Teir qui s'y jette : le moulin de l'abbaye-prieuré de Locmaria, le moulin du duc de Bretagne, et enfin celui de l'évêque de Cornouaille, Quimper fut pendant mille ans au moins la capitale de l'ancien diocèse de Cornouaille. Chacun de ces moulins était posé sur une retenue d'eau, l'Odet devenait un chapelet d'étangs à écluses.

Du temps des ducs de Bretagne, le grand diocèse de Cornouaille était le plus pauvre des neuf bretons (Cornouaille, Léon, Tréguier, Saint-Brieuc, Vannes, Saint-Malo, Dol, Rennes et Nantes). La ville eut son heure de gloire au XIe siècle, mais cessa vite d'abriter une instance importante du pouvoir politique. Cependant, dans la Bretagne libre, celle des ducs, la ville tirait son épingle du jeu. À partir de 1600, après la période incertaine du XVIe siècle, Quimper se découvrit ville du bout du monde, loin de tout, à l'écart des grandes routes maritimes, et surtout à l'extrême périphérie du territoire qui recevait la considération du pouvoir parisien.

À Paris, on avait une idée si élevée de Quimper.... qu'on y exilait les personnages mal vus du roi ou de son entourage. Je l'ai constaté en écrivant mon dernier livre, la biographie de Guy Autret de Missirien, Quimper était tenu pour un tel "trou" qu'on y voyait la terre d'exil idéale. On y exila le jésuite Nicolas Caussin, confesseur disgracié du roi Louis XIII. On y exila aussi Duhamel, le janséniste trublion qui s'en alla ensuite à Bellême.

Voltaire exprima plus tard son mépris pour cette Basse-Bretagne qui avait donné le jour à son ennemi préféré : Élie Fréron.

Il n'y eut qu'une brève embellie, grâce à Augustin Le Goazre de Kervélégan, premier vrai politicien quimpérois, qui sut faire jouer ses hauts réseaux versaillais et parisiens pour obtenir que le chef-lieu du Finistère fût placé dans sa chère ville.

Tout ceci paraîtrait anecdotique et doit faire sourire mes amis parisiens qui me lisent, mais un fait récent vient de renforcer l'impression de mépris que les Quimpérois ont lorsqu'ils envisagent la façon dont Paris les considère. Depuis le 6 janvier, la ligne aérienne Paris-Quimper est dotée d'un avion ... à hélices. Mermoz, relève-toi, ils sont devenus fous. Bientôt, on la dotera d'un biplan, et puis, pourquoi pas, d'un planeur, ou d'un avion à pédales.

Malgré ce camouflet, la ligne reste, et de loin, la plus chère de France. Il est plus onéreux et désormais plus lent de voler de Paris à Quimper que de Paris à Barcelone, qui est pourtant plus de deux fois plus loin. Avec cela, bien entendu, comme les quotas de pêche se réduisent comme peau de chagrin, et comme l'agriculture productiviste est en pleine crise, on dit : "développez le tourisme".

Imbéciles. Avec des avions à pédales, on va évidemment le développer, le tourisme.

De toute évidence, à Paris, tout le monde s'en fout, de ce "trou" de Quimper, loin de tout, loin des caméras, loin des paillettes, loin de l'argent, loin de soi. Fi donc !

Et puis évidemment, on songe au grotesque projet de Notre-Dame des Landes, et alors, on comprend : comme les Cornouaillais sont extrêmement opposés à cet projet de "grand aéroport" qui menace à terme l'existence même de l'aéroport quimpérois, eh bien, le lobby aéronautique tape sur ce point faible qu'est Quimper-Pluguffan. Quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage. Signalons la manifeste et suspecte inertie des politiques devant ce scandale. Ils le paieront.

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20/01/2015

Dettes : les mafias triomphent

La puissance d'émotion des attentats de Paris a conduit la majorité à renoncer à une partie des coupes budgétaires infligées à l'armée française dans les prochains exercices budgétaires. Tant mieux. Cependant, ce choix n'est gagé par aucune autre économie structurelle. La dérive du budget de l'État français va donc continuer et s'amplifier. Les bénéficiaires de cette situation nouvelle sont les innombrables petites mafias qui parasitent l'État et qui s'engraissent à ses dépens. Non pas les notaires, ni les pharmaciens, mais ceux qui prélèvent des produits des commandes de l'État pour les revendre à leur profit, par exemple, et qui représentent une masse financière énorme. Ceux aussi qui bénéficient des commissions versées par les fournisseurs de l'État, ceux aussi, certains partis politiques en tête, qui jouissent de commissions versées à l'occasion des marchés publics et les travaux publics, dont on murmure depuis longtemps qu'elles s'élèvent à 5% des marchés en cause. Rappelons que le déficit de l'État s'élève à 4 et quelques fractions pour cent, soit moins de ces 5%. L'incapacité de la majorité à réduire le budget de l'État tient à la force conjuguée de ces mafias pour préserver leurs fromages, forces qui ont d'ailleurs infiltré la plupart des partis politiques, de l'extrême gauche à l'extrême droite incluses.

La Grèce, quant à elle, se prépare à voter pour l'extrême gauche. Motif ? Dénoncer une partie de la dette de l'État et la faire annuler. Chacun de nous souffre avec le peuple grec, mais il est injuste de faire payer une deuxième fois à l'Union Européenne des sommes dont certains Grecs ont déjà profité. Que l'on commence par identifier les bénéficiaires, les petites mafias qui, en Grèce même, se sont engraissées fortement grâce à l'argent de l'Europe, et alors, une fois que ces dérives mafieuses auront été traitées et identifiées, une fois que les brigands auront rendu gorge, il pourra être temps de négocier. Le faire avant ce préalable serait une infamie et une prime au brigandage. L'exiger de la Grèce serait le favoriser aussi chez nous. Comme disait paraît-il Guillaume d'Orange surnommé le Taciturne, il n'est pas nécessaire de l'espérer pour l'entreprendre, ni de le réussir pour y persévérer.

EDIT : Finalement, la réduction de la réduction se fera à budget constant. Du coup, la réduction de la réduction est réduite. Et le fond reste en l'état.

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16/01/2015

Une autre histoire de la laïcité

La construction de la narration traditionnelle de l'Histoire, de notre Histoire, fut faite à une époque où nous ne savions que des bribes de ce qui se passait autour de nous. Nos aïeux historiens connaissaient mal notre propre Histoire, ils tâchaient d'en dérouler le fil dans un écheveau qui leur faisait arracher les cheveux de la tête, sans comprendre que cet écheveau faisait partie du fil comme le tout fait partie de la fraction, comme l'ensemble fait partie de l'élément.

Il faut donc, pour décrire la laïcité française, le modèle français de laïcité, et sa patiente élaboration, remonter jusqu'à des temps où la France naissait. Cela se fit à la façon dont les galaxies émanèrent du brouillard initial : par décantation progressive. À cette époque, qui correspond aux temps carolingiens, la science avait déserté le nord de l'Europe. De tout le continent, elle se cantonnait principalement aux principautés arabes d'Espagne, qui véhiculaient les extraordinaires découvertes héritées de l'Antiquité.

On croit souvent que l'Occident ne connut cet héritage antique qu'à l'occasion des Croisades. Or pas du tout : dès avant l'an mil, des savants moines français, anglais, italiens, et même allemands, trouvaient le moyen de "descendre" dans l'Espagne arabe et d'y interroger les bibliothèques extraordinaires. Cela ne pouvait se faire que grâce à la révolution carolingienne, qui avait rétabli un réseau dense d'écoles dans la partie de l'Europe contrôlée par Charlemagne.

Lorsqu'ils rentraient chez eux, les savants, éblouis, rendaient compte de tout ce que l'on ne savait pas chez nous et qui était bien connu au sud. Ils tiraient la sonnette d'alarme sur l'éventualité d'un "décrochage" scientifique de la Société européenne. Mais les règles dictées par l'Église interdisaient de s'aventurer dans les explorations intellectuelles que les savants jugeaient pourtant nécessaires et qu'ils trouvaient dans les universités arabes.

Dans tout l'Occident, le premier qui trouva une formule politique acceptable et compatible avec les principes catholiques de son temps fut un Français. C'est de là, de cet instant précis, il y a mille ans, que démarre l'invention de notre laïcité. On ne peut ignorer que cette naissance réelle de la France coïncide avec celle de la France capétienne, qui est la troisième naissance de la France politique, la plus directement mère de la France contemporaine. Et celui qui émit la théorie féconde qui nous occupe fut aussi l'un des premiers et principaux théoriciens de la féodalité aux heures de son élaboration progressive.

L'homme-clef, auquel il faut bien donner un nom, est un homme d'Église. Il s'agit de Fulbert de Chartres. On ne le connaît presque pas. Pourtant, il est le père de la laïcité, le père de la démarche scientifique moderne, et l'un des pères fondateurs de la France au même titre que ses plus grands hommes d'État. Il devrait être au rang des plus grands, plus grand qu'Hugues Capet, qu'il connut et dont il fut le conseiller.

Fulbert de Chartres fonda une école, l'école de Chartres, c'est logique. Cette école se caractérisa par son amour des nombres et des théories pythaghoriciennes. Ce fait n'aurait aucune importance, si Fulbert n'était pas parvenu à imposer un principe simple qui, à lui seul, a libéré progressivement toute la pensée occidentale jusque-là bridée. Ce principe angulaire est le suivant : on peut, et on a le droit, de chercher le message divin non seulement dans les livres saints, mais aussi dans toute la Création.

Ce principe d'aspect modeste opérait la révolution que les intelligences attendaient : on n'était plus obligé d'étudier seulement dans les livres, mais on pouvait étudier toute chose, à la condition, au fond légère, d'y chercher le message divin.

L'Occident ne s'aperçut pas immédiatement de la portée de cette conquête. Le cloisonnement des écoles était encore tel que les informations circulaient lentement, et difficilement. Fulbert mourut en 1028. Moins de sept décennies plus tard, la première Croisade se déclencha, et la lourde soldatesque franque découvrit le raffinement savant de la civilisation orientale, dont ses assauts scellèrent l'évolution désormais décadente.

Près d'un siècle après la mort de Fulbert, le second maillon de la conquête intellectuelle fut Pierre Abailard. Il étudiait à Chartres à l'époque de la première Croisade. Peu d'années plus tard, il créa à Paris la première école indépendante de l'archevêché. Dans ses écrits, qui connurent un grand succès en son temps, il allait beaucoup plus loin que Fulbert, puisqu'il appliquait la méthode scientifique non plus aux choses pour y trouver Dieu, mais à Dieu lui-même.

Le choc fut immédiat : à la même époque vivait Saint Bernard de Clairvaux qui, lui, affirmait que l'on ne pouvait connaître Dieu que par la contemplation, non par la raison. Abailard perdit la dispute théologique, mais peu importait, car la graine, qu'il avait reçue d'un successeur de Fulbert, avait été plantée par lui dans ce qui devenait la ville-clef de l'Occident : Paris.

C'est donc à Paris que Saint Thomas d'Aquin, encore un bon siècle plus tard, parvint à imposer l'idée que l'on pouvait concilier foi et raison. Il donna même toute l'autorité nécessaire à cette affirmation en étant proclamé, après sa mort, l'un des Docteurs de l'Église.

Tout cela se passait en France, et bientôt à Paris, il y eut ensuite la pragmatique sanction de Bourges, le gallicanisme, et Descartes, qui promut une méthode intellectuelle nouvelle et, encore une fois, révolutionnaire. Et les jésuites assumèrent les collèges publics aux XVIIe et XVIIIe siècles, jetant sur la scène intellectuelle française et mondiale les esprits les plus libres : Corneille, Molière, Voltaire.  Tout cela est connu.

Il faut comprendre que l'importance de cette conquête progressive venait du statut de "fille aînée de l'Église" que la France avait par ailleurs depuis que Clovis avait libéré l'Europe du VIe siècle de l'hérésie oppressive connue sous le nom d'arianisme, ce qui avait établi ou rétabli l'évêque de Rome dans la position centrale de la Chrétienté occidentale. Tout cela, Rome sauvée par Clovis, Fulbert, Abailard, le thomisme, le gallicanisme, Voltaire, cette conquête lente et patiente, mais résolue, de l'esprit contre la contrainte, c'est notre Histoire millénaire et elle est si profondément inscrite dans notre culture que nous pouvons sans crainte la qualifier de consubstantielle à la France. Ce n'est pas la laïcité de n'importe qui, ce n'est pas non plus un décret de quelque pouvoir de rencontre ou d'aventure : c'est un véritable chemin historique, une exploration collective. C'est notre Histoire, celle que nous partageons.

Elle nous a conduits jusqu'à désamorcer la puissance conflictuelle du blasphème pour le rendre à ce qu'il est : un trait d'esprit, bon ou mauvais, gai ou triste, mais pas coupable selon la loi civile et civique. De ce chemin, nous avons à témoigner et nous le faisons. Je tiens à dire, d'ailleurs, au passage, puisque j'évoquais il y a peu la mémoire de Jacques Barrot, l'un des derniers ténors de la démocratie-chrétienne française, qu'en France, même la démocratie-chrétienne est historiquement laïque. C'est dire...

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14/01/2015

La vérité sur Charlie ?

Maintenant que l'émotion s'estompe, l'indignation doit laisser la place à la réflexion. L'attentat contre Charlie Hebdo et ses suites sont une abomination, il convient d'en évaluer les causes et les conséquences.

Parmi les causes, les choix éditoriaux eux-mêmes de Charlie Hebdo méritent d'être détaillés. Philippe Val proposa à ses corédacteurs, en 2006, de publier en France les caricatures parues auparavant au Danemark, montrant la tête de Mahomet surmontée d'une bombe prête à exploser. Ce dessin accréditait l'amalgame, très répandu, entre islam et terrorisme. Il confortait la bêtise. On s'aperçut plus tard qu'il émanait d'un dessinateur très réactionnaire qui pouvait pencher du côté de l'islamophobie. Publier la caricature telle quelle revenait à s'associer à une provocation islamophobe, ce qui ne correspondait pas, jusque-là, à la ligne éditoriale de Charlie, hostile au principe religieux, mais pas à une religion en particulier.

L'éviction de Siné, en 2008, pour un texte que le même Val qualifiait d'antisémite, montra que la rédaction du Charlie deuxième mouture craignait plus de se voir taxée d'antisémite que d'islamophobe, ce qui renforçait l'impression d'un déséquilibre nouveau. J'en fus indigné, d'autant plus que la phrase de Siné incriminée me paraissait épingler une vénalité comme motif de conversion religieuse, et non une conversion juive (d'ailleurs supposée) pour s'enrichir. Les responsables de Charlie s'affichèrent ensuite avec Nicolas Sarkozy, ce qui disait tout. La chute de Charlie, ensuite, était logique et découlait de ses choix éditoriaux.

On nous dit aujourd'hui que les rédacteurs de Charlie ne sont que des anars impénitents et que leurs missiles s'en vont tous azimuts sans tête chercheuse. C'est possible. Cela serait heureux. Cependant, leur rapprochement avec Libé ne milite pas pour leur indépendance, ce journal penchant depuis longtemps vers le brouillard délétère des arrière-pensées. Leur soutien du livre de Houellebecq non plus, car on voit bien que l'argumentation développée par celui-ci rejoint celle des islamophobes les plus vils. On se demande donc si l'on a affaire à une nouvelle variante du rapprochement rouge-brun, ou si il n'y a pas, quelque part, dans les placards de Charlie, l'un de ces idéologues de l'extrême gauche qui ont motivé le plan délirant amorcé par GW Bush en Irak en 2003, poursuivi par Sarkozy en Libye quelques années plus tard, et dont le redoutable fantôme hante les chancelleries mondiales accompagné d'un cortège d'un million de cadavres.

Des idées et suppositions qui me viennent en tournant et retournant les éléments de l'affaire, j'avoue que je finis par être embarrassé. Dans toutes ces affaires politiques et interreligieuses, la bonne foi ne court pas les rues. Les responsables israéliens actuels discréditent la cause de leur pays. Ils sont les héritiers directs de l'assassin de l'homme de paix extraordinaire que fut Itzhak Rabin. Leur pays est d'ailleurs secoué par un lourd débat sur sa nature profonde. Il y a des rabbins, à Jérsualem, dont l'obscurantisme n'a rien à envier à celui des imams les plus obtus. Et la supposée pression exercée sur le Hamas pour le contraindre à faire la paix prend la forme inacceptable d'une colonisation du territoire palestinien que nous ne devrions pas tolérer. Le Hamas, lui non plus, ne brille pas par la bonne foi, ses responsables s'enrichissent du drame actuel. Qu'il essaie donc de faire un geste, qu'il fasse comme Arafat et qu'il déclare caduc l'alinéa de sa charte réclamant la destruction d'Israël. Si Israël prend la balle au bond, il y gagnera. S'il ne la prend pas, il pourra toujours revenir à son texte premier. Pourquoi ne fait-il pas ce geste fécond d'avenir ?

J'en parle parce qu'il est évident que la dissymétrie de l'attitude occidentale dans les relations entre Israël et la Palestine entretient un lourd sentiment d'injustice dans l'opinion des musulmans européens. La solution du conflit israélopalestinien résoudrait la plupart des problèmes qui se posent chez nous du fait de la dérive d'un nombre de nos jeunes vers l'islamisme.

L'autre évolution qui pourrait servir à calmer leurs ardeurs, ce serait de tarir le financement du terrorisme par les pétrodollars des pétromonarchies. Lorsque le Mur de Berlin tomba, les terrorismes d'extrême gauche européens s'arrêtèrent entièrement. L'argent de Moscou les nourrissait jusque-là. On connaît l'adage : cherchez les meneurs. Il vaut aussi pour : cherchez les financiers. Outre le Qatar et l'Arabie Séoudite, nous savons bien que la duplicité de la Turquie est telle que nous n'aurions jamais dû tolérer que le premier ministre de ce pays vienne verser des larmes de crocodile sur la tombe de Wolinski et des autres dimanche dernier.

Nos moyens de pression me paraissent assez forts sur les pétromonarchies et l'on me pardonnera de glisser ici une allusion à la Bretagne, car je trouve totalement illogique de lancer la construction d'une centrale électrique à gaz (gaz produit au Qatar) à Landivisiau, plutôt que d'investir plein gaz (si j'ose dire) dans l'hydrolien, qui devrait être la priorité évidente en Bretagne.

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07/01/2015

Il n'y a que les petits hommes qui craignent les petits dessins

Je n'étais pas souvent d'accord avec Charlie Hebdo. Au moment de la publication des caricatures du prophète Mahomet qui ont valu à l'hebdomadaire la longue traque qui vient d'aboutir tragiquement, j'ai désapprouvé cette publication qui me paraissait jeter de l'huile sur le feu de l'amalgame entre islam et terrorisme. Quelques années plus tard, j'ai exprimé une très vive indignation contre l'éviction dont le dessinateur Siné était victime de la part de l'équipe dirigeante de Charlie (ils se sont heureusement réconciliés depuis). Et, plus récemment, j'ai trouvé que de nombreuses unes provocatrices de Charlie ne pouvaient réjouir que les frontistes et les adversaires les plus haineux et les plus caricaturaux de l'islam, et que l'hebdomadaire emplissait ses caisses en flattant les instincts les plus bas d'une partie de notre population.

Mais voilà : si je désapprouvais, je n'aurais jamais souhaité la mort d'aucun auteur ni d'aucun salarié de Charlie Hebdo. La liberté d'expression est une conquête parmi les plus précieuses de la société occidentale contemporaine et je partage entièrement la profession de foi du "Figaro" de Beaumarchais qu'il m'est arrivé souvent de rappeler : "je leur dirais qu'il n'y a que les petits hommes qui craignent les petits écrits et que sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur".

Ce soir, je suis partagé. Je n'aimais pas les dessins de Cabu, ni dans Charlie, ni dans le Canard Enchaîné, je n'aimais pas tellement l'acharnement de Charb, qui virait parfois à la monomanie, mais j'avais de la tendresse pour les grivoiseries de Wolinski et j'adorais l'esprit très corrosif de Tignous. J'aimais les uns, pas les autres, aucun d'entre eux ne méritait de mourir au nom d'une folie. Aucun d'entre eux ne méritait le sort que des salauds leur ont réservé aujourd'hui. Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il leur est arrivé trop souvent de jouer avec le feu et de contribuer à entretenir les confusions et les amalgames, je ne peux pas m'empêcher de penser que, consentants ou non, conscients ou non, leur ligne éditoriale a jeté de l'huile sur le feu de la bêtise haineuse au lieu d'éveiller la conscience et l'intelligence, mais quoique j'en pense, c'était leur droit, c'est notre droit à tous, le plus imprescriptible, la liberté d'expression, et même si je ne peux pas m'empêcher de penser qu'à force de jouer avec le feu, on finit parfois par se brûler, j'éprouve une indignation rageuse et profonde contre la barbarie de leur assassinat et une compassion intense pour leurs familles et pour celles des policiers qui sont victimes d'un devoir que nous devons assumer.

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14/12/2014

Le mythe d'une France uniculturelle

Il y a déjà des années que des politiciens mal intentionnés et des intellectuels dévoyés occupent des pans entiers de l'espace médiatique avec un débat faussé et pervers où le mythe de l'Âge d'Or est incarné par une France uniculturelle à laquelle on se réfère sans cesse et à laquelle s'opposerait notre époque de plus en plus multiculturelle, ce multiculturalisme évoluant vers une violence endémique et triomphante, promettant notre pays à des lendemains sanglants et à une sorte de "libanisation" au sens où l'on entendait ce mot il y a vingt ans, c'est-à-dire à une descente de la violence jusque dans les tripes de la Société sur fond d'éruption intracommunautaire. Et, dernier avatar des fantasmes, il se préparerait même un "grand remplacement", les Français se voyant remplacés jusqu'au dernier par des barbus sanguinaires et misanthropes.

Il n'y a jamais eu de France uniculturelle. Bien sûr, on peut dire que la France, pendant des siècles, a compté surtout des chrétiens, voire des catholiques, mais ce tissu commun s'habillait d'une mosaïque de nuances. Voici encore cinquante ans, ce qui n'est pas grand chose en termes historiques, on parlait plus les patois ou les langues locales que le français dans la plupart des régions de France. J'ai connu bien des gens qui ne parlaient pas le français, mais seulement la langue bretonne, et qui, pourtant, avaient toujours possédé la nationalité française. Cette nationalité française des Bretons n'allait d'ailleurs pas de soi, puisqu'avant 1789, la Bretagne était "province réputée étrangère", un territoire peuplé d'étrangers de l'intérieur.

Jean Racine, lorsqu'il lui arrivait de "descendre" dans le Midi, disait qu'à partir de Dijon, il ne comprenait plus rien de ce que les gens lui disaient dans les auberges et sur la route. On fêtait en Bretagne des saints dont les Provençaux n'avaient jamais entendu parler. On jouait ici à la soule, là à la galoche, un peu plus loin à la pétanque ou à la boule, et ne parlons pas des fromages qui composaient à eux seuls un maillage de nuances infini. En Normandie, on employait la crème, en Bretagne le beurre, en Périgord la graisse d'oie, en Luberon l'huile d'olive. Toutes ces différences paraissaient aussi insurmontables à la IIIe République que ce que nous voyons de diversité culturelle à notre époque.

Alors, que se passe-t-il ? Mme Polonyi, par exemple, se fonde sur les chocs qu'elle a constatés dans l'école où elle enseignait au début de sa vie d'adulte. Elle en déduit que les sociétés multiculturelles sont plus violentes que les autres, alors même que l'exemple du Liban, sur une longue période, dit l'inverse, et que le symétrique est au contraire démontré par l'Irlande, où la violence entre Irlandais a été d"ordre culturel pendant de nombreux siècles, cependant que les différences culturelles n'y atteignaient pas le seuil de ce que Mme Polonyi qualifierait de "multiculturel".

Dans la cour de récréation, les enfants n'ont pas besoin d'être différents pour se crier et se taper dessus. Ils nous rappellent que nous sommes encore de grands primates. Les différences culturelles ne fournissent que le prétexte de la bagarre qui, elle, appartient à notre substrat intellectuel collectif le plus profond (ce qui ne la rend pas plus nécessaire, d'ailleurs).

Cessons de succomber aux fantasmes et entrons avec courage dans le camp de la vérité. Et s'il y a des gens à qui la France chrétienne manque, ils n'ont qu'à aller dans les églises pour les empêcher de fermer, faute de fidèles.

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07/12/2014

La mort de Jacques Barrot

Il m'a fallu plusieurs jours pour faire la synthèse de ce que m'inspirait la mort de Jacques Barrot. Lorsque j'appris celle de Bernard Stasi, il y a déjà plusieurs années, l'émotion fut immédiate. Mes liens personnels avec Jacques Barrot n'étaient pas les mêmes.

Cependant, il faut le dire, je trouve assez cohérent avec l'homme Barrot sa mort soudaine et simple, dans le métro, comme un citoyen ordinaire, car il avait ce côté prosaïque et modeste, peut-être dicté par une éducation catholique stricte.

Il appartenait à la tendance fils-de qui occupait presque tous les principaux bureaux du pouvoir dans le Centre tel que je l'ai connu, celui de la Démocratie chrétienne rebaptisée CDS (Centre des Démocrates Sociaux). Comme Pierre Méhaignerie, comme Bernard Bosson, comme Dominique Baudis, comme Jean-Pierre Abelin, il avait hérité son implantation politique de son père. Noël Barrot, le père en question, l'avait lui-même héritée de plusieurs générations d'élus, remontant loin dans le XIXe siècle, ce qui faisait la singularité de Jacques Barrot parmi les fils-de du Centre.

On disait aussi que ses propriétés terriennes étaient immenses dans son département de toujours, la Haute-Loire, à la frontière de l'Auvergne et de Rhône-Alpes.

Le sort (la mort de son père) le propulsa à l'Assemblée Nationale dès 1967. Il fit partie de la génération Lecanuet des listes "Progrès et Démocratie Moderne" (PDM) qui conquit une centaine de sièges sur fond de crépuscule du Général de Gaulle. Contrairement à beaucoup d'autres, il réussit à se faire réélire l'année suivante, en 1968, sur fond de réaction gaulliste à aux événements de mai 1968.

L'année suivante, il quitta Lecanuet pour rejoindre avec Jacques Duhamel l'aventure de la Nouvelle Société de Jacques Chaban-Delmas et de Jacques Delors, associée au nouveau président de la République, Georges Pompidou. La famille centriste se scinda en deux : d'un côté, les lecanuettistes du Centre Démocrate (que Bayrou rejoignit en 1973) ; de l'autre, les chabanistes du Centre Démocratie et Progrès (CDP).

Jeune député, modeste de tempérament, parfois fébrile, Jacques Barrot ne s'imposa pas au gouvernement. Il lui fallut attendre le septennat de Valéry Giscard d'Estaing pour y entrer. Solidarité d'Auvergnats, sans doute. Durant ce septennat, les deux chapelles centristes se rassemblèrent pour n'en faire plus qu'une, le CDS, qui ne tarda pas à rejoindre la confédération giscardienne, l'UDF.

J'arrivai au CDS à l'automne 1981. Je n'avais pu trouver l'adresse de l'UDF, et comme j'avais 16 ans, la nuance ne me paraissait pas suffisante pour ne pas aller au CDS, dont j'avais trouvé l'adresse non pas dans l'annuaire du téléphone, mais dans un dictionnaire encyclopédique qui paraissait annuellement, le Quid.

J'entrais en classe de terminale, mon adhésion, reçue le 2 octobre 1981 par Vincent L, resta plutôt formelle, d'autant plus que l'équipe dirigeante du mouvement se préparait à un bouleversement : Lecanuet se retirait et passait la main à la génération suivante. Ce fut fait au congrès de Versailles, au printemps 1982.

J'y vis pour la première fois Jacques Barrot, un homme de taille moyenne, voire petite, aux épaules étroites, à l'accent un peu traînant, à la voix métallique et nasillarde, dont on ne pouvait deviner l'âge. Il portait un costume terne, une chemise terne, une cravate terne. Il avait 45 ans.

Il se présentait à la présidentielle du mouvement. Il s'agissait d'un congrès de second degré, les fédérations départementales avaient désigné leurs délégués, ceux-ci votaient. Le collège électoral était donc fermé et connu. Les réseaux personnels y comptaient plus que l'impact humain et que le charisme. On disait d'ailleurs que, en coulisses, le président du Sénat, Alain Poher, tirait les ficelles via ses missi dominici qui arpentaient les allées du congrès. Poher étant d'origine bretonne, on a le droit d'imaginer que la candidature de Méhaignerie lui plaisait, puisque celui-ci venait de Vitré, en Bretagne.

Le premier tour opposa cinq candidats : Méhaignerie, Barrot, Stasi, Jean-Marie Caro l'Alsacien et Jean-Marie Daillet le franc-tireur. Les deux derniers obtinrent peu de voix. Stasi fut nettement en tête, mais l'addition des voix de Méhaignerie et de Barrot faisait la majorité. Ils s'allièrent donc et emportèrent la bataille ; ils se partagèrent ensuite la direction du mouvement.

Le CDS s'en trouva vite balkanisé, ce qui renforçait l'influence en coulisses de l'équipe de Poher. À cette époque, le CDS devait compter 70 ou 80 sénateurs, une vingtaine de présidents de conseils généraux, et seulement 22 députés. C'était foncièrement un réseau d'élus locaux, tout pouvoir à Paris y était destiné à renforcer l'implantation locale de celui qui le détenait. On s'y satisfaisait pleinement d'une structure nationale peu encombrante et peu puissante pour le parti, auquel on adhérait dans une logique d'élu local.

Les jeunes du CDS, les JDS, formaient le seul mouvement authentiquement transversal et national, bien qu'une partie de ses dirigeants fussent aussi engagés dans des logiques purement locales. Dans le partage des dépouilles, les JDS revenaient à Barrot, et non à Méhaignerie. L'une de leurs figures, Joseph Macé-Scaron (qui a fait carrière autrement depuis), avait été l'assistant parlementaire de Barrot. Les autres, Éric Azière et Nicolas Pernot en particulier, nouaient des contacts séparés avec le Secrétaire Général du CDS.

Lorsque j'entrai au Bureau National des JDS, à l'automne 1986, notre premier entretien à huis-clos fut une conversation avec Jacques Barrot, tenue dans un hôtel du Val d'Oise où nous passions un week-end de séminaire. J'ai conservé le verbatim de cet échange où les préoccupations de Barrot ne semblaient pas enthousiasmantes, j'avoue qu'elles ne m'ont pas enthousiasmé. Bernard Stasi était le seul leader du CDS pour lequel j'éprouvais de l'admiration.

Cependant, il y avait une curiosité et une sincérité qui rendaient l'homme sympathique.

Mais le lien particulier de l'équipe avec Barrot ne se démentit pas. Il se traduisait souvent par des attaques cinglantes, en privé, contre Pierre Méhaignerie, qui n'étaient pas toutes infondées, mais qui me choquaient souvent. Il culmina même en 1991, lorsque Éric Azière, atteint par la limite d'âge, dut quitter la présidence des JDS. À l'Université d'Été, rendez-vous incontournable du mouvement centriste, Azière se lança dans une véritable diatribe contre Méhaignerie qui lui coûta cher. Il disparut rapidement des écrans radar, pour presque deux ans.

Barrot avait espéré devenir premier ministre de Raymond Barre si celui-ci devenait président de la République en 1988. Lorsqu'il sentit que Barre s'appuyait plus sur Charles Millon que sur lui, il se retira de la campagne. Mais dans la foulée du score de Barre, dont ils avaient presque seuls porté la candidature, les centristes quittèrent le groupe UDF après les législatives de juin 1988 et créèrent leur propre groupe, l'Union du Centtre (UDC), dont Barrot prit la présidence. Pendant quelques mois, ce groupe expérimenta un soutien intermittent mais réel de la politique du premier ministre Michel Rocard. Il me semble que c'est à cette époque que Barrot, célibataire endurci, se maria et devint père.

Après l'échec de l'expérience rocardienne qui lui avait d'ailleurs déplu, le réseau centriste du Sénat basculait vers Chirac, sur fond de crépuscule de Poher, qui hantait presque aveugle son palais de président du Sénat. L'implantation de Chirac dans les réseaux agricoles, la FNSEA en particulier, n'était pas étrangère à ce choix. En 1992, René Monory succéda à Poher. Il espérait mener une candidature de témoignage à la présidentielle, mais Méhaignerie penchait plutôt pour une alliance avec Édouard Balladur.

À cette époque, il suffisait de savoir ce que disait Méhaignerie pour savoir aussi ce que Barrot disait. Si l'un disait blanc, l'autre disait forcément noir. Si Méhaignerie allait chez Balladur, Barrot courait chez Chirac. En 1993, Méhaignerie fut Garde des Sceaux de Balladur. En 1995, Jacques Barrot put donc entrer au gouvernement d'Alain Juppé.

Entretemps, François Bayrou avait été élu président du CDS, qu'il s'apprêtait à élargir dans une nouvelle formation, Force Démocrate, avant de s'emparer de la présidence de l'UDF en 1998. En 1998, le Centre et l'UDF perdirent la présidence du Sénat, les libéraux de Jean-Pierre Raffarin se rapprochèrent du président Chirac. Barrot et Méhaignerie restèrent cependant dans la Nouvelle UDF, mais Chirac achetait les réseaux et faisait pression sur eux.

Durant leur gestion du CDS, Méhaignerie et Barrot avaient négligé de veiller à une gestion éthique des finances du mouvement, Méhaignerie surtout, dont l'homme d'affaires, FFM, avait fait valser les liasses de billets de banque et avait organisé un curieux transit des fonds du mouvement via le Luxembourg et la Suisse avec retour en liquide. Il en était résulté une affaire ouverte alors que Méhaignerie était lui-même Garde des Sceaux, qui finit par aboutir en 2000. Méhaignerie et Barrot y subirent une condamnation avec sursis qui se trouva automatiquement couverte par l'amnistie.

Deux ans plus tard, en 2002, ils rejoignirent avec une centaine de députés UDF la création de l'UMP. Deux ans encore plus tard, Barrot fut exfiltré vers Bruxelles : Chirac voulait pousser Laurent Wauquiez. Européen convaincu et bon juriste, Barrot fut utile à la commission européenne pendant cinq ans. Enfin, en 2010, son ami Accoyer le nomma au Conseil Constitutionnel.

S'il n'avait pas été le fils de son père et alourdi par le poids de ses responsabilités héréditaires, je pense que Jacques Barrot eût eu une tout autre vie. Il eût été un prud'homme exigeant et créatif. Il eût sans doute approfondi encore sa foi qui ne cessait jamais de le travailler. Il disait souvent : "On va encore dire que c'est l'épiscopat français qui s'exprime par ma bouche", et ce n'était pas faux, pas plus que son appartenance à d'autres réseaux spirituels dont il se cachait à peine. Il eût été un intellectuel, un explorateur d'idées entre métaphysique et humanisme, et peut-être, alors, aurions-nous pu l'admirer vraiment.

Mais si je ne l'ai pas admiré, j'affirme que sa sincérité aurait mérité un meilleur chemin que celui qu'il eut, une bonne carrière politique qui ne laisse pas autant de trace qu'elle le devrait.

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01/12/2014

Parution de mon nouveau livre

Pionnier de la généalogie bretonne, Guy Autret, seigneur de Missirien (1599-1660), fut aussi et surtout l'un des grands écrivains de la Bretagne du XVIIe siècle, le plus important de la pointe bretonne, le plus vivant, le plus moderne, le plus rigoureux et le plus imaginatif. Son goût pour l'œuvre de Guez de Balzac n'est sans doute pas étranger à l'exigence de son écriture, ni à la limpidité de ses narrations.

Longtemps, il fut ignoré. En son temps, il avait pourtant été l'un des Bretons les plus puissants et les plus considérés. Mais une sorte de chappe de plomb s'était abattue sur cette époque, l'une des plus mal connues de l'Histoire bretonne. Il végétait donc dans l'anonymat. Au point que l'on utilisait fréquemment ses exceptionnels travaux scientifiques sans l'en créditer.

Il y a plus d'un siècle qu'un chartiste, le comte de Rosmorduc, s'est aperçu de la haute qualité littéraire de la correspondance que Missirien échangeait avec le généalogiste royal Pierre d'Hozier. Il la signala et publia une bonne cinquantaine de lettres. Plus de vingt autres, adressées à un cousin, ont été trouvées depuis. L'ensemble compose un portrait où l'intime contraste souvent avec le protocolaire.

Généalogiste, historien, écrivain, juriste, seigneur, patriote breton, homme follement amoureux et patient, ami dévoué jusqu'au déraisonnable, apôtre du vrai beurre breton, Guy Autret de Missirien fut tout cela. Parce qu'il habite mes propres travaux historiques et parce que je prépare une édition monumentale de son corpus historique et généalogique, j'ai voulu lui rendre hommage en rédigeant la toute première biographie qui lui fût consacrée, handicapée par les très grandes lacunes documentaires dont notre connaissance de cette époque souffre.

Voici le résultat de ce travail, publié aux Éditions de La Pérenne :

Missirien couverture - copie 2.jpg

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15/11/2014

Le Centre entre éternel retour et "inception"

Sans remonter trop loin dans le temps, sans même envisager en détail la division des Démocrates français en deux familles politiques, l'une alliée du pouvoir pompidolo-chabaniste, l'autre y opposée, l'élection de Jean-Christophe Lagarde à la tête de l'UDI me renvoie personnellement aux événements de 1994 et au débat qui conduisait le CDS alors agonisant vers deux formes d'obsèques qui s'opposaient.

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer succinctement ce débat. Il fut celui du congrès du CDS de l'automne 1994 : d'un côté, Bernard Bosson soutenait une vision qui insérait le CDS dans une "CDU à la française", càd dans un grand parti de droite. De l'autre, Bayrou voulait une majorité centrale autour d'un parti allant "de Balladur à Jacques Delors". Cette différence de géométrie politique entre une hémiplégie et un parti central se retrouve aujourd'hui par l'accession de Lagarde à la présidence de son parti de centre droit.

Que l'on ne s'y trompe pas : il y a bel et bien une ambition présidentielle chez Lagarde, comme il me l'a dit dès 2008. Chez un animal politique de sa trempe, cette ambition doit être prise au sérieux. Mais chez lui, sa réalisation passe nécessairement par une acceptation de la bipolarisation, son objectif devenant de prendre le contrôle de la droite. Il y a donc un (au moins un) adversaire à tuer. Cela tombe bien, car Lagarde est un tueur.

Il n'était pas président des jeunes centristes (JDS) de son département. Il s'est donc arrangé pour expédier (grâce à Bernard Bosson) le titulaire du poste à un emploi en Savoie, loin, très loin, de la Seine-Saint-Denis, son département. Il prit ainsi la présidence convoitée. Quelques années plus tard, il se retrouva, grâce à un efficace travail de réseau, numéro 2 du mouvement national JDS, le congrès approchait, il s'employa à pourvoir son numéro 1 (Christian Bartholmé) de ce qui lui manquait le plus : un emploi. Un emploi très, très prenant. La place se libérait.

Il tuait alors dans la douceur. Il tua bien entendu les communistes dans sa ville, et s'active à les éliminer de Bobigny. Il tua aussi la présidente du MoDem naissant de son département, une maire dont il ne se posa pas la question de l'utilité à ses citoyens. Elle le gênait, il l'élimina. Il a tué son rival, l'autre bras droit de Borloo devenu récemment maire de Nancy, et qui, hier encore, rivalisait avec lui autour du chef. Bref, la liste de petites victimes commence à devenir plus consistante.

Au passage, notons qu'il n'a pas toujours fait de bons choix, les affaires de Bobigny sont, pour l'une, assez risible et, pour l'autre, très vilaine; mettant en scène Bartholmé, qu'il a repêché une fois de plus.

Seulement voilà, être président de la république en respectant les règles actuelles, c'est se condamner à l'inutilité. J'ai toujours trouvé stupide les gens de droite qui aboyaient contre les gens de gauche, et réciproquement. L'été dernier, je bavardais avec un ami dont les connaissances sur les méandres de la Bretagne médiévale m'épatent toujours. Il me parla des francs-maçons, comme si j'étais affilié à une obédience. L'imagination travaille. J'indiquai que j'étais profane et que, tout compte fait, je m'en tiendrais à ce choix, parce que je veux pouvoir continuer à dire du bien des francs-maçons dans une église, comme de dire du bien de l'Église devant un franc-maçon. C'est ma liberté à moi, irrépressible.

Et, tout compte fait aussi, le choix originel de soutien à Bayrou que j'ai fait en 1994, celui qui mène à faire travailler ensemble des gens de droite modérée, du centre et de gauche modérée, me motivera, si l'occasion m'en est donnée, à voter pour lui, sur ce principe et sur cette base particuliers. De ce point de vue, je peux dire que l'élection de Lagarde signe l'échec de l'effort de Borloo pour rassembler les centres.

Mais on n'en est pas là. D'ailleurs, ce court texte n'est que mon opinion, celle d'un homme qui vient d'atteindre le demi-siècle, qui a consacré trois décennies à l'engagement politique, et qui s'en est définitivement détourné pour se consacrer à l'Histoire et à la Littérature.

Je mets la dernière main à mon prochain ouvrage qui n'a rien à voir avec tous ces sujets au fond futiles, et, excusez-moi, j'y retourne !

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22/07/2014

Levant : l'échec du modèle anglo-américain

Du temps où la France gardait ambition de considérer le monde de ses propres yeux et sans lunettes imposées de l'extérieur, elle utilisait une jolie métaphore dialectique pour désigner l'orient et l'occident : le Levant et le Ponant. Curieusement, à ce Levant correspondait une identité ethnique, les Levantins, qui ne possédait pas de symétrique, le monde ne connaissait pas de Ponantins. Le Levant est ce que nous nommions encore Proche Orient il y a peu, mais que finalement, par contagion du prisme à travers lequel le pouvoir américain examine le monde, nous désignons de plus en plus souvent de la locution impropre de "Moyen Orient". Que l'on ne s'y trompe pas : pour les États-Unis, le Proche Orient est l'Europe, le Moyen Orient va de la Méditerranée orientale à l'Iran inclus. Ensuite, d'Amérique comme d'Europe, on voit un extrême Orient, l'Orient lointain pour le mot à mot américain qui s'oppose donc strictement à notre Proche Orient que pourtant il n'emploie pas. Pour l'Europe occidentale, donc pour la France, le Proche Orient et le Levant sont le rivage asiatique de la Méditerranée orientale, ainsi qu'une partie du Machrek. Le Moyen Orient est alors logiquement ce qui se trouve entre l'est du Proche Orient et l'ouest de l'Extrême Orient. L'Iran et le Golfe Arabo-Persique relèvent du Moyen Orient vu d'un angle européen.

Quoi qu'il en soit de ces nuances, la guerre d'Irak de 2003 a jeté les bases d'un nouvel ordre politique qui devait s'imposer au Proche et au Moyen Orient. Le naufrage actuel de l'Irak, la déstabilisation de la Syrie, et la montée de cet univers compliqué vers un appel général à la Guerre Sainte achève de fossoyer une expérience politique inspirée par une folie, conduite par un illuminé avec la complicité du cynisme le plus dévoyé, le tout formant un cortège de déshonneur que l'occident n'a pas fini de payer, dont les noms d'Abou Ghraib et de Guantanamo sont les symboles les plus sinistres.

La guerre d'Irak fut déclarée sur un mensonge. Dans une démocratie, il n'y a plus rien de légal si l'on ment au peuple sur l'essentiel. Ce mensonge, Tony Blair ne l'a jamais payé, mais l'Histoire l'en tiendra comptable, comme des centaines de milliers de vies inutilement sacrifiées jusqu'ici, voire beaucoup plus si la situation continue à s'envenimer. Au tribunal de l'Histoire, son nom, tôt ou tard, revêtira les couleurs de l'infamie. Tôt ou tard, il rejoindra le cercle étroit des instigateurs de crimes contre l'humanité de grande échelle. Et ce qui alourdit sa responsabilité est que, contrairement à son acolyte américain W Bush, il ne peut pas invoquer la circonstance atténuante d'une maladie d'alcoolique dévoyée par l'influence délirante de charlatans revêtus de la chasuble religieuse.

Je dois l'avouer : dans un premier temps, j'ai pensé que Bayrou devait se prononcer pour cette invasion de l'Irak. Je sentais que celui qui prendrait cette position hérétique succéderait forcément à Chirac à l'Élysée. En politique, il faut savoir se démarquer au bon moment, foin de tous les principes, si l'on n'a que la carrière en tête. Je m'ouvris de cette réflexion auprès de l'entourage de Bayrou, mais j'eus la surprise de constater qu'un principe, justement, faisait que Bayrou s'affirmerait contre et soutiendrait la position courageuse de Chirac et de Villepin (et de Verhofstadt et de Juncker). Ce refus strict m'obligea à m'intéresser au fond et, évidemment, à rejoindre le rang de ceux qui étaient contre l'intervention occidentale en Irak, qui n'était finalement qu'un mélange de brigandage et d'impérialisme plus ou moins colonial.

À l'arrivée, nous avons vu la dérive du "printemps arabe" qui semble n'avoir réussi qu'en Tunisie et qui, partout ailleurs, a semé la mort et la désolation. La déstabilisation de la Libye est profonde, celle de l'Égypte paraît marquer le pas, mais elle a ouvert des plaies dans la frontière de Gaza qui ne se refermeront pas de sitôt. Et finalement, tout le nouveau système porté par le mensonge de 2003 n'est qu'un chaos sanglant, remuant les effluves nauséabonds de l'épuration ethnique dans le brouillard aveugle du fanatisme. Et partout, les enfants pleurent et meurent sous le regard des mères hurlantes.

Au milieu de ce bouillonnement qui évoque la lave en fusion dans le cratère juste avant l'éruption, Israël se crispe sur ses objectifs si longtemps débattus et qui paraissent rassembler un large consensus dans le pays : annexer la Cisjordanie et transformer Gaza en Banthoustan, en réserve indienne. Comme on est loin de l'indispensable foyer national juif... Il fallait punir ceux qui, à l'instar du grand moufti de Jérusalem, ont passé alliance avec Hitler. Implanter le foyer juif en Palestine était une bonne idée. Mais la dérive vers un régime ultranationaliste, rejetant toujours cyniquement la responsabilité de tout sur l'autre et agissant chaque jour avec plus de férocité que la veille, fait que les amis d'Israël, dont je fais partie, finissent par baisser les yeux quand on lance sur ce pays une accusation qui lui colle de plus en plus à la peau : colonialisme.

Et le fait que le Hamas soit un ramassis de canailles, qu'il n'y en ait pas un pour racheter l'autre n'y change rien : l'idéal s'est éteint et ne laisse place qu'au sang et qu'à l'abus de sa puissance par le plus fort, le Levant est gouverné par le seul principe léonin, la loi de la force, au lieu de l'être par la raison et par la justice. Tout cela, et le sentiment d'impunité qui s'étale chaque jour un peu plus sur tous les écrans quand on évoque les terroristes de Boko Haram ou de l'EIIL, ou les démocrates W, Blair ou Netanyahu ne peut qu'encourager toutes les folies et souffler sur la braise d'un embrasement général qui menace. L'échec du modèle anglo-américain ne trouve pour le moment aucune alternative autre que le chaos général et sanglant. Hélas. Que la raison républicaine, si longtemps défendue par la France, reprenne la place qu'elle n'aurait jamais dû perdre. Pour cela, il suffirait d'un sursaut d'envergure de nos dirigeants, un moment d'inspiration qui les sublime. Ils en sont encore loin. Espérons cependant, puisque nous n'avons que cette arme-là.

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28/05/2014

La Bretagne mérite justice

On a presque peine à devoir le rappeler, mais dans presqu'île, il y a île. Par certains aspects, la Bretagne est une île. Aucune autre région française n'a autant de kilomètres de rivage maritime que la Bretagne, aucune autre n'a une telle histoire maritime. Cela, Paris, au milieu des terres de la France, vieille nation terrienne, n'arrive absolument pas à le comprendre.

Nulle part en Bretagne on n'est à plus de cinquante kilomètres de la mer. Cela, sans doute, on peut le dire de l'Aquitaine aussi, ou de la Normandie, mais nulle part en Aquitaine ni en Normandie (sauf dans le Cotentin, terre d'ailleurs gagnée par les Normands sur les Bretons au Xe siècle) on ne peut se trouver à moins de cinquante kilomètres de la mer, au nord comme au sud, et parfois, vers Carhaix, on se trouve à moins de cinquante kilomètres de la mer, non seulement au nord et au sud, mais aussi à l'ouest.

Cela, cette vérité, est inimaginable pour n'importe quel autre Français que pour un Breton.

Cela n'a rien à voir avec un réflexe identitaire, c'est une réalité contingente depuis la fin de la dernière glaciation, voici environ dix mille ans. Oui, depuis dix mille ans, les hommes qui vivent là, qui ne se sont pas toujours appelés Bretons, et dont on ne connaît pas le nom avant que les Romains ne nous le transmettent, ces hommes, en levant les yeux, voyaient la mer.

Cela n'a rien à voir avec un réflexe identitaire, c'est une réalité, une réalité dans la terre, dans l'air, et dans la chair de la Bretagne et des Bretons. Et les chiffres seraient accablants s'il fallait les énumérer pour prouver que l'arrimage de la Bretagne à la vieille couronne terrienne des capétiens a fait se dissoudre la substance humaine, la vitalité de ce territoire, en lui interdisant de vivre sa nature contingente de territoire maritime, de presqu'île, de péninsule, d'Aremorica au sens où les Gallo-Romains l'entendaient.

Dans la France du XVe siècle, il y avait un peu plus de dix millions d'habitants sans doute. Dans la Bretagne de la même époque, celle sur laquelle je travaille depuis de longues années, il y en avait plus d'un million. Comparons donc : aujourd'hui, dans cette Bretagne, il devrait y avoir un dixième de la population française, soit six millions et demi. Or il y en a environ quatre. C'est donc bien que l'arrimage du vaisseau à la côte, que sa mise en cale sèche l'a dévitalisé.

Cela, ce n'est pas un réflexe identitaire que de l'affirmer, c'est un constat, chiffres en main. Et ce n'est pas un réflexe identitaire, pour cette terre, et pour ceux qui y vivent, de retrouver enfin leur vraie vie, leur authentique nature, leur condition humaine et maritime.

C'est d'autant moins un réflexe identitaire que la France a tout à gagner à laisser la Bretagne vivre sa vraie vie, car la France, jadis première puissance maritime du monde, elle le fut sous Colbert et en 1939, est une puissance dont la capacité maritime ne cesse de se retrognoler à mesure que le périmètre de ses décisions politiques se restreint par la faute d'une génération de dirigeants qui ne savent rivaliser que dans la nullité, le nombrilisme mesquin et l'inutilité nuisible.

Enfin, quel est ce caprice, de quel roi auto-proclamé qui voudrait que justice ne soit pas rendue à la Bretagne ? De quel droit ? Et selon quelle logique ?

Ne pas rendre justice au plus petit des Français, c'est ne pas rendre justice à la France tout entière. Ne pas rendre justice à la Bretagne, c'est ne pas rendre justice à la France tout entière, c'est insulter l'Histoire, et l'Histoire finit toujours par se venger.

Ce régime qui, aujourd'hui, pense imposer sa loi à la réalité se trompe. Dans le film "Un homme pour l'Éternité', à propos de Thomas More, ce saint apostrophe le roi Henry VIII de la façon suivante : "Si la terre est ronde et si le roi décrète qu'elle est plate, est-elle plate pour autant ? et s'il décrète qu'elle est ronde alors qu'elle est plate, est-elle ronde pour autant ?" Ce régime moribond, dévoré de l'intérieur par un long ver noir comme le roi Louis XIII, ne peut faire que la Bretagne n'ait que quatre départements si elle en a cinq.

Le maréchal Pétain voulut insulter la Bretagne parce que tous les premiers résistants venaient d'elle. Il l'amputa. En ne reconnaissant pas cette forfaiture pour telle, la France insulte la mémoire de ceux qui, les premiers, se sont levés pour elle. Si j'étais breton et que je possédasse une médaille liée à la Résistance, je la rendrais aussitôt.

Et je rends aussitôt, moralement, les décorations reçues par mon père, mes deux grands-pères et deux de mes arrière-grands-pères au service des armes de la France dans le seul XXe siècle. M. Hollande peut-il en dire autant ?

De Gaulle, à la suite de Michelet, disait "La France est une personne". Cette personne, la France, si je vais me promener dans les rochers, par le beau soleil de week-end de l'Ascension, il me semble que je l'entends pleurer sur ses enfants perdus auxquels on refuse justice.

Tôt ou tard, la Bretagne obtiendra cette justice.

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22/05/2014

Jean Arthuis, Benjamin Button du Centre

Il peut être paradoxal de dire que Jean Arthuis rajeunit à mesure que sa vie s'écoule, étant donné qu'il fut élu pour la première fois maire de sa ville lorsqu'il avait vingt-six ans, et pourtant, pour moi qui le vois comme l'un des leaders politiques du Centre depuis près de trente ans, il y a du Benjamin Button chez Jean Arthuis.

Je l'ai dit, il fut élu à vingt-six ans maire, à trente-et-un conseiller général, et s'il lui a fallu attendre l'âge de trente-huit ans pour entrer au Sénat, c'est vraiment parce qu'à cette époque-là, l'âge minimal pour devenir sénateur était 35 ans. Il est donc entré au Sénat à la première élection qui concernait son département de toujours, la Mayenne, en 1983. Trois ans plus tard, il devint secrétaire d'État, et c'est alors que je le vis pour la première fois.

J'occupais en 1986 des fonctions dans le mouvement de jeunes du CDS, les JDS, Arthuis était l'un des ministres et secrétaires d'État (il devait y avoir Méhaignerie, Barrot, Monory, Georges Chavanes maire d'Angoulême, le regretté Adrien Zeller et le toujours jeune Bernard Bosson), j'eus à faire la tournée des cabinets des ministres pour je ne sais quel motif pratique lié aux Universités d'Été. Je rencontrai Arthuis parmi ses conseillers qui s'installaient dans des locaux modestes.

Arthuis, à cette époque, avait une coquetterie dans le regard, les yeux qui fuyaient, et cela lui donnait une réserve particulière. Les épaules carrées, la face plate et large, l'incarnation du terroir qui faisait oublier son côté expert comptable. Il s'exprimait d'une façon extrêmement technique et professionnelle. En un mot, il jargonnait.

Pendant de très longues années, cette image lui colla à la peau, pour le meilleur ou le pire. Le meilleur, parce qu'il fut, de 1995 à 1997, comme ministre des finances, l'un des pères de l'Euro, et l'un principaux acteurs de la future entrée de la France dans l'Euro. Le meilleur aussi, parce qu'il fut longtemps l'une des meilleures autorités du Sénat sur les questions budgétaires et financières. Le pire aussi, parce que ces qualités lui fermaient le contact direct avec le militant comme avec l'électeur, il n'est jamais devenu député et le suffrage universel direct n'a pas été l'atout premier, jusqu'ici, de ce surdoué des élections au second degré.

Et le voici dans cette campagne européenne, rajeuni malgré ses presque soixante-dix ans, la silhouette mince, le pas élastique, l'air enjoué, et le vrai plaisir d'un homme qui découvre enfin la joie du suffrage universel direct comme tête de liste. Et tous ses carcans d'économiste, ses habitudes de technocrate, son allure compassée de sénateur semblent s'être envolés en même temps. Le voici à la porte de l'adolescence, lui qui était presque encore adolescent lorsqu'il entra en politique, voici plus de quarante ans. C'est la magie de l'utopie européenne qui semble le métamorphoser.

Je ne suis toujours pas entièrement d'accord avec lui. Il plaide sans fin pour la TVA sociale, alors que je suis très prudent dans ce domaine, il voudrait que la Mayenne rejoigne la Bretagne en cas de regroupement de régions, ce qui ne me paraît pas acceptable, mais je l'ai entendu prendre des positions sur certaines questions importantes en ce moment, d'une façon qui m'a convaincu. J'aurais pu voter Jadot, qui est un personnage sérieux et qui défend des principes cruciaux, j'aurais pu voter Troadec pour garantir la Bretagne à cinq départements. Mais puisqu'il faut choisir et puisqu'on n'a qu'un vote, je rendrai hommage à mes années de jeunesse, quand je faisais de la politique, et je voterai pour Jean Arthuis, et pour ses colistiers, parmi lesquels se signalent Nadine Kersaudy, présidente des maires ruraux du Finistère, et bien entendu la rescapée des JDS, récemment élue première adjointe au maire de Quimper, Isabelle Le Bal, qui pousse la liste à une position où il faudrait un carnage et un miracle pour qu'elle soit élue, et à travers eux pour Guy Verhofstadt.

Le plus important, dans cette élection où les esprits les plus retors rivalisent d'euroscepticisme et de démagogie nauséabonde, c'est que soit préservée la plus grande invention politique du XXe siècle : l'Union Européenne. Elle n'est pas sans défauts, l'Union, elle mérite de devenir plus démocratique, elle mérite aussi que l'on resserre ses activités sur ce qu'impose la subsidiarité, mais si le projet des pères fondateurs réussit, et si elle se tient à l'écart d'erreurs comme le TTIP (ou TAFTA), elle permettra aux vieilles nations du vieux continent d'aborder le nouveau monde qui s'annonce dans les meilleures conditions et d'y trouver une place à la mesure des principes éthiques et sociétaux qui font sa dignité et sa légitimité historique.

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16/05/2014

"Le fils de la maîtresse de Pétain"

Être le fils de l'une des plus durables maîtresses du maréchal Pétain, haut fonctionnaire de Vichy, et choisir pourtant officiellement le camp gaulliste et celui de la Résistance. C'est à partir d'une histoire vraie et en y ajoutant tout ce que la construction d'un roman réclame d'ajustements et de libertés prises quant au destin et au caractère personnels des personnages dont il est question (et donc en travestissant les patronymes des principaux acteurs) que j'ai voulu publier cette histoire qui rappelle que, dans les heures les plus sombres du siècle passé, il y eut des hommes et des femmes qui eurent à exprimer des choix dangereux et douloureux, quelquefois dans une dimension cornélienne.

Le destin très singulier de celui que j'ai ici appelé Jean Ravel mérite que l'on s'y attarde. Diplomate, poète, proche affectivement de Pétain, il quitte le quai d'Orsay exilé à Vichy en novembre 1942 pour s'engager sans équivoque dans la Résistance avec laquelle il coopère depuis plus d'un an. Expliquer son choix par l'ensemble de sa vie passée, de sa sensibilité, des racines en partie juives de sa femme, permet de donner une dimension plus élevée et une intensité plus forte à cette œuvre qui, je l'espère, intéressera ses lecteurs.

Le lien est ici.

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07/05/2014

Pour une Bretagne à cinq départements

Lorsque Daniel Cordier, futur secrétaire de Jean Moulin, arriva à Londres pour y rejoindre la France Libre, il eut la surprise d'y trouver une colonie composée presque entièrement de Bretons. Il y avait, bien sûr, les marins de l'île de Sein, célèbres pour avoir tous embarqué à l'appel du Général de Gaulle en juin 1940. Il y avait aussi Gwen-Aël Bolloré, l'oncle de l'autre, très grand résistant et ardent défenseur de la Bretagne comme ses amis Henri Queffélec et Jean-Édern Hallier. C'est sans doute pour punir cette Bretagne rebelle que le maréchal Pétain, en 1941, l'amputa d'un cinquième, le département de la Loire Atlantique.

Il ne peut faire de doute pour personne que ce département soit breton : il l'était au moment du mariage d'Anne de Bretagne avec Charles VIII, puis de son remariage avec Louis XII, il l'était encore au moment du mariage de l'héritière de la Bretagne, Claude de France, qui a épousé François Ier, il l'était lorsque fut décidée dans une légalité discutable l'union du duché à la couronne de France, il l'était en 1940, on y parlait breton voici quelques décennies encore sur tout le littoral au nord de la Loire, et les archives de la Chambre des Comptes de Bretagne, du temps de la Bretagne ducale, sont conservées aux archives départementales de Nantes.

Donc Nantes et le département de Loire Atlantique sont partie de l'Histoire de Bretagne, ils sont au cœur même de l'Histoire de Bretagne.

Par conséquent, il ne peut être question de remettre en cause les frontières des régions sans en profiter pour restituer la Bretagne à ses frontières historiques.

Et il ne peut être question non plus de donner à la Bretagne la frontière qu'elle eut au temps de ses rois, au IXe siècle, c'est-à-dire jusqu'à Blois, voire jusqu'à Orléans. cela serait une trahison supplémentaire.

Et j'avoue que j'ai difficulté à imaginer que l'on puisse tracer de nouvelles régions sans consulter les populations concernées.

Enfin, puisqu'on ne nous promet pas, jusqu'ici, cette consultation, j'ai l'impression que l'on me force à détourner l'élection européenne de son but, elle est la seule occasion de s'exprimer. De ce fait, je m'interroge sur l'éventualité de voter soit pour Troadec, soit pour Guyonvarc'h, les seuls à ma connaissance à avoir pris pour le moment parti pour une Bretagne à 5 départements.

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13/04/2014

Sauver le département ?

Nos élus ont parfois de la constance. Pas toujours, hélas, là où il en faudrait. Ils sont d'accord, droite comme gauche, sur un point, et depuis plusieurs années : il faut tuer le département. Au nom de cette décision jupitérienne, on a voulu chasser le numéro de département des plaques d'immatriculation. Les citoyens ont protesté, on leur a donc concédé, bon gré mal gré, le pouvoir de porter un numéro de département de leur choix sur leur plaque, et, devinez, aujourd'hui, TOUTES les plaques portent un numéro de département, et, si l'on y regardait de plus près, l'on s'apercevrait que dans 95% des cas au moins, il s'agit bien du département de rattachement de la voiture (on nous a servi une blague sur les Corses pour embrumer cette réalité).

Donc la réalité est là : les citoyens sont extrêmement attachés à leurs départements. En Alsace, ils ont même voté contre leur suppression. Qu'à cela ne tienne, disent les politiques, ce n'est pas parce que les gens sont pour les garder qu'il faut le faire, si la démocratie consistait à obéir aux citoyens, où irions-nous ? À la façon de ce qui a été fait pour le TCE, sorti par la porte du suffrage universel et rentré par la fenêtre du vote parlementaire, on va, c'est ferme et définitif, supprimer le département. Sottise.

Un acteur majeur de l'égalité des territoires

Pourquoi les gens sont-ils si attachés à leur département ? D'abord, parce qu'il caractérise assez bien leur résidence. Dire j'habite dans le Finistère, ce n'est pas dire, j'habite près de Quimper, ce n'est pas se référer à une puissance locale, mais se situer à l'intérieur d'un territoire. Plus qu'un acteur de pouvoir, le département est un territoire. Territoire d'ailleurs pas neutre : on se souvient qu'en 1790, le département fut créé pour mettre fin à l'infernale gabegie des législations locales héritées de la féodalité, dont le maquis inextricable paralysait totalement le pays et était, en fait, liberticide. La logique de sa création est ce qui, dans le monde d'aujourd'hui, sonne comme un gros mot : l'égalité. Et c'est la vraie raison pour laquelle les gens sont si attachés à leur département, c'est parce qu'il est synonyme d'égalité. Égalité entre les départements, car tous sont en principe égaux (même si en réalité, il y a des disparités profondes de budget, de richesse et de population entre les départements), égalité aussi à l'intérieur du département, car ils sont (ou ont été) les veilleurs de l'égalité des territoires.

Oui, le département est celui qui doit veiller à redresser les inégalités entre territoires citadins et territoires ruraux, entre grandes communes et petites communes. C'est sa mission historique, qui fait qu'il est en charge des routes départementales chargées de désenclaver toutes les parties de son territoire. Hélas, on lui a aussi collé toute l'aide sociale, et les maires, qui rêvent tous d'asseoir pleinement leurs systèmes clientélistes, ne rêvent donc que d'une chose : s'emparer des missions sociales des départements pour gonfler leurs enveloppes, sur et sous la table, et leurs clientèles, on voit bien pourquoi.

La solution par la subsidiarité

En fait, il n'est aucun besoin de supprimer les départements. Qui plus est, la constitution de régions plus grandes qu'aujourd'hui, dont certaines sont bien dessinées par le récent projet (Bretagne, Normandie, Val-de-loire, Nord-Picardie, Midi-Langudeoc-Roussillon, p ex) rendra l'existence du département encore plus nécessaire. Quand on habite Audierne, essayez d'imaginer qu'il faille aller jusqu'à Rennes pour rencontrer quelqu'un, et si l'on habite une vallée pyrénéenne, imaginez qu'il faille aller chaque fois jusqu'à Bordeaux ou jusqu'à Toulouse. Non, bien entendu, il faudra un échelon intermédiaire, on le voit.

C'est là d'ailleurs que la décision de mettre fin à la clause de compétence générale prend son sens, un bon sens. En effet, il est illogique que les communes s'occupent de l'école maternelle et primaire, cependant que les départements s'occupent de la petite enfance. Il faut fusionner les deux compétences au profit des communes, cela va de soi. En d'autres termes, ce qui peut être traité à l'échelon le plus local doit l'être, et ce qui ne peut être traité qu'au-dessus doit l'être au-dessus, et ainsi de suite. Or il y a de nombreux problèmes dont l'échelon le plus pertinent est le département.

Réduire le nombre des élus

Cela ne signifie pas, pour autant, que tout aille bien. Le grand anonymat dont souffrent de nombreux élus départementaux et régionaux suscite forcément le désir de modifier quelque chose les concernant, et d'en profiter pour faire des économies au passage. Donc moins d'élus. Il faut aussi un respect du pluralisme. J'en reviens donc à la solution préconisée en 2002 par Bayrou dans sa campagne présidentielle : élire des conseillers qui soient à la fois départementaux et régionaux (les "conseillers territoraiux", si l'on veut), le scrutin se faisant dans le cadre départemental, mais les élus des départements s'assemblant aussi en assemblée régionale. De ce fait, les départements étant une spécialité des régions, les doublons entre les deux échelons tomberaient d'eux-mêmes. Et il faudrait protéger deux principes qui, en réalité, sont opposés : le premier est que, dans les zones à forte ruralité, le conseiller général doit continuer à être élu au scrutin uninominal ; le second est qu'il faut introduire une forte dose de scrutin proportionnel. S'il y a 40 conseillers par département, élire la moitié au scrutin proportionnel permet à tout parti qui atteint 5% d'obtenir un élu. C'est bien.

Enfin, je crois qu'il faut élire à part des conseillers départementaux et généraux les présidents des régions, de façon à introduire une séparation des pouvoirs à l'échelon régional. Au bout du compte, il y aurait moins d'élus, plus de démocratie, plus d'efficacité et plus de justice.

 

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08/03/2014

Première réunion électorale à Combrit-Sainte-Marine

Le dépôt des listes de candidats confirme qu'il n'y aura que deux listes présentées au suffrage des électeurs de Combrit-Sainte-Marine. Ce soir avait lieu la première réunion électorale de la liste "Combrit-Sainte-Marine Avenir", qui recevra mon suffrage comme je l'ai indiqué dans mon précédent article.

Le principe des réunions publiques est d'ouvrir les projets à la contradiction. Ce fut le cas ce soir. Des militants de la liste adverse sont venus porter le fer contre les propositions de M. Yvé et de ses colistiers.

Premier axe : M. Yvé reprocherait à la liste actuelle les fautes de la précédente. Il s'agit ici de l'abandon de l'école publique que j'ai relaté. Disons immédiatement que cette défense est piètre, car les sortants ont eu six ans pour faire ces dépenses qui réclamaient l'urgence absolue et sur l'urgence desquelles ils ont été élus en 2008. Ils sont donc inexcusabes et ne méritent que la punition.

Deuxième axe : M. Yvé (et son équipe) ne pourrait pas financer les projets qu'il annonce. Récapitulons ceux-ci avec leur financement : 1 million pour l'aménagement de salles de classes pour remplacer les Algéco, 0,5 million pour la part commune de la crèche, 0,5 million pour la médiathèque (évaluation sur la base d'une médiathèque d'une commune voisine), 0,5 million pour la réhabilitation du centre nautique. S'y ajoute la cantine à rénover pour une somme que j'ignore. Disons que l'ensemble de la part investissement s'élève à environ 2,5 millions, somme exactement comparable au principal poste de l'actuelle municipalité : 2,4 millions dépensés pour la construction du gymnase disproportionné évoqué dans mon précédent article.

Il est vrai que le financement de tous ces projets sera très serré, étant donné en particulier la volonté de cette liste de réduire la part commune des impôts locaux. Le gymnase a été financé de la façon suivante : 0,2 million de subvention publique, 1,2 million d'emprunt à 4,58% (un taux qui me paraît élevé) et 1 million puisé dans les fonds propres. Le prix de cet investissement a été d'assécher la trésorerie de la commune, ce qui ne peut qu'occasionner des difficultés (lesquelles sont connues, puisque la commune s'est, par la suite, retrouvée incapable d'autre investissement de quelconque envergure. La construction du gymnas, passée en force, a donc bien été une erreur, d'autant plus que si le montant global de la dette communale a été gelé en Euros courants (et donc légèrement réduit en Euros constants), les impôts locaux ont, eux, grimpé d'une façon très supérieure à la moyenne de ce type de communes. Donc le principal investissement a vidé les caisses, paralysé l'investissement et vidé les poches des contribuables locaux. On ne peut pas appeler cela un succès, et il me semble que les partisans de la municipalité actuelle feraient mieux de se taire plutôt que d'accuser leur adversaire de ce qui provient de leurs propres erreurs. En droit latin, on dit "Nemo auditur turpitudinem suam allegans" ("Nul n'est entendu s'il invoque sa propre turpitude"). Il reste que la situation financière de la commune est mauvaise et que, de ce fait, les investissements prévus par M. Yvé et son équipe suscitent forcément l'interrogation.

C'est là que le fait que M. Yvé ait lui-même été actif dans une grande entreprise joue. La présentation qu'il donne du projet de sa liste est plus proche d'un acteur socio-professionnel que d'un vieux routard des milieux politiques ou syndicaux. Il y a là une respiration dont nos collectivités locales en général et Combrit-Sainte-Marine en particulier, ont un grand besoin. Quoi qu'il en soit, faisons crédit à une équipe qui a réfléchi aux moyens de renégocier la dette communale et de faire des économies pour dégager des marges de manœuvre.

Maintenant, reparlons de ce gymnase. J'ai été en charge des sports dans mon arrondissement de Paris, le XVIe, pendant six ans, on ne me fera donc, j'espère, pas le reproche de ne pas aimer les sportifs. J'aime les sportifs quand ils ne ruinent pas le reste de la société, j'aime les sportifs quand ils sont raisonnables. J'ai entendu ce soir un personnage se réclamant des sportifs combritois et clamant "On ne pouvait tout de même pas avoir un hangar, comme à L'Île-Tudy". L'Île-Tudy est une commune voisine, plus petite et moins peuplée que Combrit. Le ton était celui du caprice. Il me semble qu'il appartient au maire de faire comprendre aux désirs des intérêts particuliers qu'ils doivent tenir compte de l'intérêt général. Le gymnase de Combrit, financé par les Combritois seulement, n'avait aucune raison d'atteindre ni une telle envergure, ni un tel luxe. Je passe sur les malfaçons dont il est, paraît-il, affligé. Il pouvait, sans ressembler à un hangar, être adéquat à une commune de 3800 habitants semi-rurale.

Je dois dire que je pense aussi que le terrain de football qui le voisine est un mauvais choix pour l'avenir. Dans un pays aussi humide que la Bretagne, un terrain en herbe est trop fragile et, même bien drainé, ne doit pas pouvoir être utilisé plus de quelques heures par semaine dans de bonnes conditions, tandis qu'un revêtement synthétique (j'en connais d'excellents) fournirait une qualité sportive équivalente et une utilisation quasi-illimitée, qui permettrait d'anticiper sur le développement futur de la commune, que l'on prévoit autour de 10% pour les six prochaines années, et plus ensuite.

On a aussi tenté de faire croire que les assistantes maternelles étaient inquiètes de la création d'une crèche au bourg de Combrit qui pût leur faire concurrence. Mais ces professionnelles savent que le marché est assez grand pour tout le monde.

On a enfin critiqué le projet de déplacement du ponton de l'entreprise de construction et d'entretien de bateaux qui anime une partie du port de plaisance. Critique d'abord sur un site que l'on abîmerait, cela ne tient pas, critique sur des insectes rares, cela il faudra le voir, mais ces critiques n'enlèvent rien au projet qui a l'avantage de libérer des places de l'appontement, et donc d'augmenter l'activité du port. Peut-être les insectes auront-ils raison de ce projet, mais jusqu'à preuve du contraire, il est le seul à ouvrir de nouvelles possibilités au port, même si, apparemment, j'ai surestimé cet impact dans un premier temps.

Les autres critiques adressées à M. Yvé ont été sur tel ou tel détail de son projet, critiques en général sans fondement, car il est solide et équilibré. Il est d'ailleurs évident que lorsque j'ai qualifié de vœux pieux, dans mon précédent article, l'idée, commune aux deux listes, d'attirer des entreprises et de développer l'activité économique de la commune, avoir un maire issu du monde de l'entreprise donne à la liste "Combrit-Sainte-Marine Avenir" un plus évident et une crédibilité manifestement supérieure à celle de son adversaire.

J'ai noté aussi que M. Yvé a repris certaines propositions de l'autre liste, qui ne manquera pas d'en faire autant avec les siennes, sans la crédibilité qu'il leur donne.

Une petite centaine de personnes assistaient à cette réunion si j'ai bien compté. Dans quinze jours, on vote, il n'y aura qu'un tour. Mon choix de vote n'a pas changé.

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03/03/2014

Municipales de Combrit-Sainte-Marine : les programmes

Dans moins de trois semaines maintenant aura lieu le premier tour des élections municipales. Dans la commune de Combrit-Sainte-Marine, en Bretagne, dans le Finistère, près de Pont-l'Abbé (son chef-lieu de canton historique) et de Bénodet, il devrait être le seul tour, ce 23 mars, car il n'y a, apparemment, que deux listes. Voici une présentation de la commune et des programmes de ces deux listes.

J'ai publié récemment un ouvrage de 156 pages sur l'ancienne paroisse de Combrit, au Moyen Âge, qui englobait, outre Combrit-Sainte-Marine, l'actuelle commune de L'ïle-Tudy et une partie de celle de Pont-l'Abbé, le quartier dit de Lambour. c'était, au Moyen Âge, une paroisse semi-rurale importante dans la Cornouaille d'alors, un haut-lieu depuis au moins l'époque gauloise, tourné vers la pêche et vers l'exportation, mais aussi un grenier à blé, fertile, et riche en eau douce autant qu'en rivage maritime.

Réduite depuis la Révolution de Lambour puis de L'ïle-Tudy, La commune s'est longtemps appelée Combrit seulement, mais la revendication de sa seconde agglomération qui est aussi son port, Sainte-Marine, a abouti voici je crois cinq ans, à, ce que le nom de la commune devienne Comnbrit-Sainte-Marine.

Cette commune comptait environ 2500 habitants voici une quarantaine d'années, elle atteint les 3800, et au moins dix mille l'été, car elle jouit d'une grande plage de sable blanc très courue des vacanciers. Son territoire couvre environ 2500 hectares, jadis entièrement agricole, mais il n'y a plus que quatre ou cinq exploitations, dont une bio, et nombre de terres agricoles sont transformées en lotissement ces dernières années. À Sainte-Marine, le terrain à bâtir viabilisé vaut environ 300 Euros du mètre carré, 100 autour du bourg central, un peu moins dans ce que l'on nomme le Haut-Combrit, qui est l'axe Quimper-Pont-l'Abbé.

Outre le port de plaisance et une agriculture encore présente, l'essentiel des activités tourne autour du tourisme, de l'aide aux personnes âgées, des écoles (presque moitié-moitié public-privé), des résidences de la grande banlieue de Quimper dont l'aura se rapproche à travers des lotissements sociaux réalisés par l'OPAC, il y a une zone artisanale encore modeste, pas d'industrie, et quelques marins-pêcheurs qui témoignent d'une activité autrefois très dynamique.

La municipalité actuelle, de gauche stricte, a été élue en 2008 à la faveur d'une triangulaire, alors que la commune est depuis longtemps considérée comme ayant une sociologie plutôt de droite. Le maire sortant, Jean-Claude Dupré, qui a une bonne image personnelle, et qui a longtemps été proviseur du lycée de Pont-l'Abbé, ne se représente pas. Le maire précédent, Gérard Cariou, qui avait rendu sa carte de l'UMP avant les élections de 2008, n'est pas candidat non plus.

La situation financière de la commune ne lui ouvre pas d'énormes possibilités d'investissement, avec un endettement de 3,5 millions d'Euros, qui nécessite des annuités supérieures à 400000 Euros (capital + intérêts).

La liste de la municipalité sortante s'intitule "Ensemble pour Combrit-Sainte-Marine", la liste adverse "Combrit-Sainte-Marine-Avenir". Disons tout de suite que l'imagination n'est pas le fait marquant de ces deux dénominations, dont la nuance sémantique est faible. Les sous-titres sont "Une équipe, un bilan, un projet" pour "Ensemble" et "Une force de proposition, des compétences, une ambition" pour "Avenir". Si l'on cherche des parallèles, on trouve équipe-compétences, bilan-ambition, projet-proposition. le mot "ambition" est un marqueur de droite, et l'on peut discerner une nuance entre une équipe plus collective et des compétences dont chacune est individuelle. L'une des deux listes ("Avenir") est donc plus à droite que l'autre, ce qui est conhérent puisque l'autre s'est toujours réclamée de la gauche. Proposition est aussi un mot plus modeste et moins global que projet, ce qui contrebalance la différence entre bilan et ambition. Il ne s'agit donc pas d'une liste de droite dure, mais se réclamant des "valeurs sociales du centre et de la droite", conforme à son lien avec la liste de droite "Rassembler pour agir" emmenée à Pont-l'Abbé par l'ancien maire RPR-UMP Thierry Mavic et avec la liste de l'UDI-Alliance centriste Michel Canévet maire sortant de Plonéour-Lanvern, autre pôle important dans cette partie du Finistère. Cette mise en réseau est symétrique de celle de la gauche, qui avoue ses liens avec la municipalité actuelle de Pont-l'Abbé et avec l'assemblée départementale, dominée par le PS depuis la quasi-disparition de l'identité centriste locale (hommage en passant à Alphonse Arzel, qui vient de s'éteindre et qui fut longtemps président centriste du Conseil général). Aux cantonales de 2011, le candidat du MoDem, seul centriste en piste, a légèrement dépassé les 5% au premier tour dans cette commune, où le second s'est joué à 50,01%/49,9%.

D'ailleurs, une étude minutieuse de la composition des listes prouve que, si la liste de gauche n'est que de gauche, l'autre rassemble un peu plus et est en situation de toucher une partie de l'électorat de gauche, outre ceux du centre et de la droite dont elle se réclame.

Les programmes sont en grande partie semblables. Ils sont guidés soit par des contingences, soit par des programmes supra-communaux, notamment les choix départementaux ou les investissements de l'OPAC de Quimper.

Parmi ces points communs, la rénovation du centre nautique (apprentissage de la voile), qui est en passe de perdre son agrément et réclame donc une intervention d'urgence estimée à 500000 Euros. Parmi les points communs également, la construction d'un nouveau bâtiment de l'école élémentaire, dont plusieurs classes travaillent actuellement sous des Algéco qui prennent l'eau. L'actuelle municipalité, pourtant conduite par des enseignants, s'était engagée à cette construction en 2008 déjà, mais a préféré bâtir un énorme gymnase dont la taille paraît un peu disproportionnée pour cette commune qui compte légèrement plus de 300 enfants d'âge scolaire, ainsi qu'un nouveau terrain de football pour le "Mondial pupille" organisé par la commune voisine nommée Plomelin. La construction des nouvelles classes prendra sans doute un million entier. On voit qu'à 1,5 million de dépenses contraintes, la marge de manœuvre pour innover est faible. Il est vrai que l'école sera probablement subventionnée.

Autres points communs, les lieux communs sur "le développement" du port de plaisance, de l'économie touristique, de l'éducation des enfants, "favoriser l'installation d'entreprises", le maintien à domicile des personnes âgées, tout cela sous forme de vœux plus ou moins pieux.

Il y a aussi des différences d'état d'esprit, la liste "Avenir" veut baisser les impôts, par exemple, ce à quoi elle s'engage dès son premier exercice. Mais on a le droit de considérer que ces différences d'affichage relèvent plutôt du slogan que d'autre chose, car la situation financière de la commune et l'étendue des projets affichés par les deux listes ne me paraissent pas compatibles avec une baisse d'impôt, au mieux une stabilisation avec la liste la plus à droite, au pire une aggravation avec la liste la plus à gauche.

Il y a aussi de réelles différences entre les deux programmes.

Première différence, la construction d'une crèche, prévue par "Avenir", qui analyse que les jeunes couples avec enfants continuent à s'installer à Combrit-Sainte-Marine (dont la qualité de vie est connue), cependant que les possibilités d'accueil actuelles sont saturées. Il s'agirait donc d'un relais où serait organisée une véritable maison de la petite enfance, en relais des gardes privées, ce qui me paraît bien. La commune dispose d'un terrain tout à fait ad hoc. Sur ce point, il faut le dire, l'autre liste est, pour le moment, muette. Le coût pour la commune serait de 0,7 million d'Euros, 0,5 million provenant de subventions extérieures.

Autre différence, la liste de gauche veut créer une "garderie" pour les enfants des écoles publique et privée et elle fait une mention très vague et non financée "créer un centre de loisirs", cependant que la liste de droite veut développer un partenariat avec une colonie de vacances privée existante qui serait beaucoup plus efficace, moins compliqué et beaucoup moins onéreux que la situation actuelle, où les enfants, pour les centres aérés, sont dispersés dans un rayon de plus de dix kilomètres. Cette installation, déjà existante, et qui ne sert que l'été pour le moment, ne nécessiterait pas de construction nouvelle et recevrait aussi bien le périscolaire que ce qui relève du "centre aéré". Autre avantage, elle se situe tout près des installations sportives de la commune, ce qui créerait un vrai pôle et une synergie évidente.

Grande différence enfin, la création d'une médiathèque, voulue par la liste la plus à droite, dont le coût s'élève à 1 million, et dont le financement est hélas mal assuré pour le moment, si bien qu'il faut la maintenir en pointillé.

Autre différence encore dans l'autre sens, la municipalité actuelle a montré une propension spectaculaire pour les travaux publics, en particulier pour équiper cette commune, encore moyenne, et pas encore absorbée par la banlieue de Quimper qui la guette, d'interminables trottoirs, tous surmontés de lampadaires aussi onéreux qu'inutiles dans des rues dont les habitants ne circulent jamais à pied la nuit.

Pour le port de Sainte-Marine, la liste de rassemblement a imaginé une solution de développement très innovante, il faut savoir que la petite agglomération de Sainte-Marine, dans la commune, est, pour le développement commun, un axe très fort, le port de plaisance en particulier. Par ailleurs, le maintien d'une vie permanente dans ce bourg nécessite une réflexion et une action précises, il n'y a que vingt enfants scolarisés et les parents d'élèves se battent pour garder une classe. La solution de "Combrit-Sainte-Marine-Avenir", en élargissant l'utilisation du port, me paraît aller dans ce sens.

Et cette considération, ajoutée à son projet culturel et patrimonial, plus précis et plus ambitieux que celui de la municipalité actuelle, font que j'ai l'intention de voter pour "Combrit-Sainte-Marine Avenir", tout en reconnaissant que la municipalité actuelle n'a pas démérité en tout, il y a du bon dans son bilan, mais elle a laissé l'école publique du bourg à l'abandon, elle a inutilement multiplié les trottoirs et les lampadaires, elle a fait des choix d'urbanisme qui ne m'ont pas tous convaincu, loin de là, et son bilan en matière culturelle me paraît plus faible que cela devrait être. Je ne voterai donc pas pour M. Bonfils (74 ans) bien qu'il ait des attaches ardennaises comme moi, et plutôt pour M. Yvé (64 ans).

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24/02/2014

NDDL : ce sera toujours non

Ce samedi 22 février a vu une manifestation d'une ampleur immense contre le projet funeste connu sous le nom de "Notre-Dame-des-Landes", Il s'agit d'un méga-aéroport promu, à l'origine, par un membre de cabinet ministériel qui, conflit d'intérêts évident, a ensuite pantouflé dans le groupe privé où il le pilote depuis, qui s'appelle aujourd'hui Vinci. Rappelons que, dans les années 1990, à l'époque où ce projet, plus ancien, est ressorti des cartons (sous le gouvernement Jospin), les deux principaux dirigeants de ce qui deviendrait Vinci n'étaient autres que Jean-Marie Messier et Antoine Zacharias, qui ont tous deux été condamnés par la justice pénale en 2011 pour leur gestion du groupe. Cela fait beaucoup de soupçons de tripatouillage d'argent public accumulés sur cette affaire. Rappelons que Vinci ne vit que d'argent public et que c'est cette même entreprise qui a acquis dans les conditions les plus suspectes la plupart des sociétés d'autoroutes lorsqu'elles ont été privatisées.

Donc une affaire qui pue l'argent sale de bout en bout.

Or ce n'est pas tout. L'aéroport et son emprise de dizaines d'hectares de bureaux et de commerces, et de parkings, et d'accès routiers, couvre encore 1650 hectares. Ces hectares, jusqu'ici, sont notre bien le plus précieux : notre meilleure terre agricole. Or nous savons que ces excellentes terres fertiles seront de plus en plus précieuses avec le temps et qu'il faut donc les ménager. Les ménager, cela reviendrait à développer les aéroports existants au lieu d'en créer un ex nihilo.

Car dans un rayon de moins de cent kilomètres autour de Notre-Dame-des-Landes, il y a plusieurs aéroports existants, tous sous-utilisés : Angers n'est utilisé qu'à 10 % à peine, Rennes à 50 %, je n'ai pas les chiffres de La Baule, mais ils ne sont pas bons non plus. Il est donc évident que l'alternative se pose ainsi : si l'on fait NDDL, les aéroports faibles disparaîtront à son profit. Or il n'y a pas qu'Angers, Nantes et Rennes, mais aussi Saint-Malo, Saint-Brieuc, Lannion, Morlaix, Brest, Quimper, Lorient, Vannes, et j'en passe. NDDL est en fait synonyme de concentration de l'activité en Haute-Bretagne et de désertification de la Bretagne centrale et occidentale. C'est ce qui le rend inacceptable et insusceptible d'améliorations.

L'alternative consiste à développer les aéroports existants et la Ligne à Grande Vitesse, c'est un bon choix.

Ici, dans le Finistère, où je me trouve en ce moment, le projet d'Ayrault est surnommé l'Ayraultport et est extrêmement décrié. Face à la puissance des lobbies en action et à la lourdeur de la machine de l'État que rien n'arrête même (voire surtout) quand la prévarication est à l'œuvre, la résistance de la ZAD n'a pas toujours un visage sympathique, mais entre 600000 Euros dévastés à Nantes et 600 millions d'Euros et 2000 ha de terre agricole, et des centaines, voire des milliers, d'emplois locaux perdus dans les villes moyennes bretonnes, qui est le plus à blâmer, et qui est le plus à remercier ?

En tout cas, sur NDDL, la seule réponse qui vaille est non, il n'y a rien à négocier, la seule solution est le retrait pur et simple.

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