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11/01/2016

13 novembre : les doutes légitimes, barbouzes et policiers

On l'a oublié un peu vite, mais les attentats du 13 novembre et leurs suites immédiates ont laissé de violents doutes sur l'attitude des services spéciaux et d'une partie de ceux de la police. Les détails que la presse a fait connaître permettent désormais une synthèse qui alourdit encore la critique et qui ne peut que la lester de suspicion.

En amont de l'attentat, il est à noter que les choix successifs des gouvernements français ont abouti à la présence d'agents spéciaux français dans tous les camps syriens, sauf sans doute celui de Daech. Le financement initial de cette organisation par l'Arabie Séoudite et par le Qatar, tous deux alliés de la France quoique rivaux entre eux, rend plus que probable l'envoi d'agents des services à ce Daech débutant. Il y a d'ailleurs fort à penser qu'il s'agissait d'agents de la DGSE, car on a constaté que, dans ce qu'on a nommé un peu vite le "printemps arabe", la DGSE était apparue dans le camp des contestataires, cependant que, le plus souvent, la DCRI soutenait les régimes en place. Les liens de la DCRI (devenue entre-temps DGSI) avec le régime syrien ont été confirmés récemment par Bernard Squarcini, fondateur de la DCRI, lorsqu'il a expliqué qu'Assad avait voulu lui faire passer la liste des terroristes de Daech opérant en France, liste qui aurait été refusée par le premier ministre Valls. La DGSE, de son côté, a formé de nombreux adversaires du régime syrien, dont certains sont ensuite passés à Daech pour diverses raisons qu'il n'importe pas de détailler ici.

Or voici que nos oreilles, répandues aux quatre vents du conflit syrien, n'ont pas été capables d'y organiser une collecte d'information sur les activités des terroristes en France. Qui peut le croire ? Il est vrai que, dans les semaines qui ont précédé les attentats, la DGSE était surtout concentrée sur l'exfiltration de pilotes en République Dominicaine.

Plus près des attentats eux-mêmes, on sait que des alertes ont été adressées à la France, notamment par l'Irak, avec des précisions de dates qu'il était au moins possible de prendre au sérieux. Ces alertes ont été ignorées, et si peu prises au sérieux que, le soir même des attentats, le standard d'alarme de la police n'a pas répondu à un témoin qui, pendu au fil pendant deux heures, n'a cessé de tenter de joindre une vigie. Il n'y avait que trois policiers de garde au poste et une douzaine d'astreinte dans le quartier. Quand Thomas Guénolé, chroniqueur sur RMC, a souligné ces faits dans sa revue de presse, il a été aussitôt mis à pied et congédié, sans que l'on sache d'ailleurs avec clarté si c'était la direction de RMC, le ministre, ou les deux à la fois, qui avait ainsi sanctionné sa clairvoyance. Comme chantait feu Béart "Le premier qui dit la vérité, il sera exécuté".

Passons sur d'autre détails bizarres et venons-en à l'intervention de Saint-Denis. Les premières images que nous en avons vues étaient celles d'une jeune femme qui criait aux policiers du RAID, par la fenêtre : "C'est pas mon copain ! Vous me laissez sortir ?" Et elle paraissait appeler au secours. On ne peut entièrement reprocher aux policiers d'avoir pris cet appel au pied de la lettre, car ils pouvaient supposer un subterfuge pour se rapprocher d'eux et pour se faire exploser près d'eux.

Cependant, force est de constater que la version, devenue officielle par les communiqués qu'en fournit le rigoureux procureur Molins, n'est plus du tout satisfaisante. On y lit que les terroristes, présentés comme retranchés dans un véritable Fort Chabrol, disposaient en tout et pour tout d'une arme de poing, un browning, destiné à contenir dix balles, et qui en contenait neuf. Les terroristes auraient donc tiré, au plus, un projectile, auquel la police aurait répliqué par non moins de cinq mille tirs, une gigantesque pétarade, totalement gratuite.

Une pétarade d'autant plus délirante que pas un des terroristes n'a reçu le moindre de ces innombrables plombs. Si l'on a bien lu, les hommes sont morts de l'explosion d'une ceinture piégée par l'un d'eux (à quel moment ? ce n'est pas dit) et la pauvre fille qui voulait sortir a péri, étouffée ou écrasée, sous les gravats, aussi horriblement que certaines victimes de ses lugubres amis.

On ne sait plus, du coup, comment le chien est mort, mais ce n'est plus qu'un détail. Car subitement, cette interminable fusillade à sens unique nous rappelle l'exécution du truand Mesrine par les troupes du commissaire Broussard, le même commissaire Broussard qui a créé le RAID, ce RAID qui a tiré sans fin dans les rues de Saint-Denis, RAID dont le premier chef fut Ange Mancini, tout récemment encore chargé de la coordination du renseignement français, et aujourd'hui chargé de divers barbouzages africains au groupe Bolloré, Bolloré ultime soutien de Nicolas Sarkozy.

L'apparition du nom d'un politique nous renvoie à l'affaire Merah de 2012, dont les liens avec la DCRI avaient paru troubles aux observateurs, et dont les zones d'ombres se multipliaient dès lors que l'on tentait de clarifier une chronologie précise.

Nous voici donc avec un plateau politique compliqué : la DGSE qui a failli dans la collecte de renseignements et qui, dans le même temps, s'affichait avec Jean-Marie Le Pen à travers certains de ses agents dans l'affaire dominicaine. La DGSI toujours proche d'Assad par certains de ses éléments, et rappelant que, dans le passé, elle avait fait le pont entre le SAC et la police nationale dans l'affaire dite du groupe "Honneur de la Police". Cette même DGSI dont certains courants demeurent proches de Nicolas Sarkozy. Enfin, puisqu'il y a eu faute du ministre Cazeneuve, l'on ne peut manquer de s'interroger sur la chronologie de novembre : comme en janvier, la cote de confiance du président Hollande a bénéficié des attentats. Seulement, en janvier, cette cote était retombée avant les élections départementales, trop tôt pour servir au scrutin. Cette fois, en novembre, les attentats sont tombés à une date telle que leur effet dopant sur la cote du président a eu un impact sur les élections.

La question est donc évidente : et si tout cela était calculé ? Et si, en offrant sur un plateau sa réforme constitutionnelle au camp sarkozyste, le président Hollande n'avait fait que matérialiser un pacte, un pacte faustien conclu entre tous ces acteurs ? C'est plus que difficilement imaginable, c'est évidemment délirant, et cependant, nous sentons bien une main invisible dans tout cela.

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Or si l'on ne veut pas mettre les hommes en cause, c'est une structure qu'il faut critiquer, une technostructure, celle de la police nationale. C'est elle qui doit maintenant s'expliquer sur les principaux dysfonctionnements de l'affaire. Tant que cela ne sera pas fait, nous invoquerons le doute légitime à chaque fois que l'on proposera de mettre en cause le moindre élément de notre état de droit.

 

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07/01/2016

Déchéance : comment fabriquer des ennemis de l'intérieur

La déchéance de nationalité pour tous ou pour les binationaux, voilà deux options. J'ai dit hier pourquoi et en quoi la déchéance pour tous, en ce qu'elle ouvrait la possibilité de créer des apatrides, constituait une trahison de l'une des plus généreuses utopies de l'après-guerre, François Bayrou et Manuel Valls ont d'ailleurs rejeté cette hypothèse, le premier au nom d'un illogisme manifeste, le second au nom des engagements internationaux de la France. Voici maintenant pourquoi la déchéance des binationaux représente une faute historique dont les conséquences sont incalculables.

La conquête de l'Algérie fut rendue nécessaire en 1830 par la persistance des activités de piraterie et d'esclavagisme pratiquées à Alger et autour. Mais sa suite n'alla pas de soi, c'est le moins que l'on puisse dire, il y eut diverses périodes dont l'historique n'est pas le sujet, non plus que celui de la Guerre d'Algérie pour laquelle mon père a été décoré en octobre 1958 de la Croix de la Valeur Militaire, une sorte de Croix de Guerre.

Ce qui est certain, et qui importe pour le présent article, c'est qu'au début de ce qu'on a nommé la "bataille d'Alger", moment clef de la guerre en question, la population algéroise alors qualifiée du vilain mot d'"indigène" était largement favorable à la France. Des boutefeux jusqu'auboutistes commirent alors la faute de renoncer au droit commun pour mettre fin aux attentats qui endeuillaient toute la population algéroise sans distinction d'origine. En vertu de "pouvoirs spéciaux" (tiens, tiens) votés en mars 1956, on confia à l'armée et au général Massu en 1957 le soin d'éradiquer ce terrorisme.

Or l'armée (on ne me verra pas ici dire du mal de l'armée française, dont chacun connaît les qualités) n'avait pas, dans son arsenal, les instruments tactiques nécessaires pour la mission qui lui était confiée par des politiciens totalement déboussolés et empressés de se débarrasser d'un pouvoir qui les dépassait totalement (voir ce que j'écrivais hier sur ce sujet). L'armée gagna certes cette bataille d'Alger, mais cette victoire se transforma en défaite, car elle nous fit perdre finalement la guerre.

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Non pas la Guerre d'Algérie, qui a été perdue le jour où, en 1960, les Soviétiques annoncèrent soutenir officiellement le FLN, mais la guerre pour appliquer la paix conclue par de Gaulle et le FLN en 1962. En effet, cette paix représentait probablement la meilleure issue possible compte tenu des forces en présence : des centaines de milliers de Français d'Algérie restaient chez eux paisiblement et les liens institutionnels forts demeuraient entre le nouveau pays et la France, ce qui n'était pas si loin de l'hypothèse évoquée un siècle plus tôt par Napoléon III.

Hélas, cet arrangement fut bousculé aussitôt par les jusqu'auboutistes des deux camps, ce qui aboutit à la célèbre formule "La valise ou le cercueil" et tout le côté positif des liens historiques profonds a été perdu, au désavantage des deux pays, mais surtout à celui des "pieds-noirs" et de la France. Dans ce moment précis de bascule se révéla la faute commise d'envoyer l'armée et de perdre ainsi la sympathie d'une population pourtant favorable. "Oderint me cives dum timeant", cela ne marche qu'en vase clos, pas dans un monde ouvert, le recours à l'armée suscita crainte, certes, mais haine surtout, et cela se fit en traitant toute la population algéroise d'origine (quel vilain mot décidément) "indigène" en suspecte. À force d'injustes soupçons et de brimades, ils sont devenus hostiles.

Or c'est exactement l'engrenage auquel nous expose le principe de déchéance de nationalité pour des binationaux. On comprend qu'il ne s'agit pas d'une critique absolue qui serait vraie en tous temps, mais que hic et nunc (désolé pour Mme Belkacem qui n'aime pas le latin), le principal effet de cette déchéance de nationalité est la brimade et la stigmatisation, puisque chacun, même ses auteurs, s'accorde à reconnaître que son efficacité contre le terrorisme est tangentielle à zéro. Pour des binationaux (pas tous, c'est vrai), et principalement des binationaux que leur autre nationalité rattache à des pays de tradition ou d'histoire musulmane, l'effet d'image n'est pas du tout tangentiel à zéro : ils ne sont subitement plus des Français à part entière, mais des Franco-Algériens ou des Franco-Tunisiens, etc., ce qui n'est pas la même chose que d'être considérés comme entièrement français.

Il y a donc des milliers de gens qui sont sur le fil du rasoir jusqu'ici, hésitant entre un camp ou l'autre, et que cette provocation va faire basculer peu à peu dans le camp des ennemis de la France. C'est cet engrenage qui, pourrait transformer une lutte antiterroriste en véritable guerre civile, dont les conséquences et la durée sont incalculables. Toute guerre, outre sa propre monstruosité, porte en elle, des suites d'affaiblissement et de dépopulation.

Que l'on me comprenne : je sais bien, comme tout le monde, qu'il y a, en France, des milliers de gens qui n'aiment pas la France telle qu'elle est et qui voudraient la transformer en charialand. Contre eux, les moyens légaux du droit commun seraient suffisants si l'État s'en donnait les moyens, notamment en recrutant plus de juges spécialisés et en ne se privant pas des compétences longuement et durement acquises de spécialistes comme Marc Trévidic. Mais il y a d'autres milliers et milliers de gens qui ne songent même pas à détester la France, alors même que nos ennemis les y incitent. Par cette provocation, nous donnons des armes à nos ennemis pour nous fabriquer d'autres ennemis de l'intérieur, une armée bien plus grande encore que celle que nous redoutons. C'est pourquoi ce principe de déchéance de nationalité, tel qu'il est présenté, est supérieurement dangereux et, de ce fait, inacceptable, alors que l'instauration d'une indignité nationale, dont les effets sont très puissants et la symbolique considérable, fournirait un outil de très bonne qualité.

Hélas, il semble qu'au sommet de l'État, les couloirs du pouvoirs soient hantés par d'obscurs boutefeux en quête de Guerre Sainte, alimentés aussi bien par l'extrême droite française que par des puissances étrangères, à un point tel qu'il semble que prêcher la raison et l'apaisement soit désormais voué à la plus glaciale inutilité. Vox clamans in deserto. Pourvu que, cette fois, on m'entende.

06/01/2016

La France vers un régime autoritaire ?

Le président Hollande a annoncé au Congrès, le 14 novembre dernier, une double constitutionnalisation : celle de l'état d'urgence, à peu près dans les termes actuels de la loi de 1955, et celle du principe de déchéance de nationalité pour les binationaux, cette dernière restriction étant destinée à ne pas ouvrir de cas d'apatridie, mais désignant en fait les binationaux issus de l'immigration en provenance d'Afrique du Nord comme tous coupables potentiels, et tous de nationalité française incomplète.

L'interdiction faite aux États de créer des apatrides par déchéance de nationalité est l'une des utopies anti-hitlériennes de l'après-guerre : Hitler avait usé et abusé de la déchéance de nationalité, celle-ci se voyait donc associée à raison à l'infamie hitlérienne et au mécanisme juridique et politique des chambres à gaz. Déchoir quelqu'un de sa dignité aboutissait à lui ôter un élément crucial de sa dignité d'être humain, quels qu'aient été les traités chargés d'organiser la prise en charge des apatrides. La déclaration universelle des droits de l'Homme de l'ONU posa comme principe-clef de l'organisation nouvelle du monde la prohibition de la possibilité pour les États de priver leurs nationaux de nationalité. Il y eut une convention de l'ONU en 1961, que la France, encore empêtrée dans la guerre d'Algérie, signa mais ne ratifia pas et une convention européenne, dans le cadre du Conseil de l'Europe, conclue en novembre 1997 et signée par la France en 2000 (mais jamais ratifiée non plus) qui posait que "Tout homme a droit à une nationalité".

On le voit donc, la lutte contre l'apatridie et contre le principe de la déchéance de nationalité est de la même nature que la lutte pour l'abolition de la peine de mort : il s'agit d'un progrès de civilisation. Et c'est contre ce progrès de civilisation que, pour une raison obscure, le président Hollande a décidé de faire légiférer le pouvoir constituant français. En d'autres temps, il en eût été couvert de honte et d'opprobre par la gauche mais celle-ci réagit dans un mélange de confusion et de trouble qui aboutit à un véritable concours Lépine des justifications les plus abjectes du principe de déchéance de nationalité. C'est un véritable tohu-bohu au milieu duquel on croit distinguer trois tendances à gauche : ceux qui suivront M. Hollande à tout prix, ceux qui invoqueront la clause de conscience quoi qu'il arrive, et enfin ceux qui attendent de voir comment le vent tourne et comment leur gamelle s'emplit. In fine, l'on peut envisager que, lâchement, beaucoup d'opposants au principe de déchéance de nationalité s'abstiennent comme Ponce Pilate, ce qui leur permettra de prétendre qu'ils ont eu le courage de ne pas le voter, mais qui n'empêchera pas cette disposition historiquement rétrograde d'entrer dans la constitution, car à droite, l'on aura peut-être le courage de s'abstenir aussi, mais il est improbable que l'on aille au-delà.

Or cette situation d'un troupeau de Ponce-Pilate laissant sacrifier les principes essentiels au nom d'une hypothétique efficacité sécuritaire et militaire, nous la connaissons bien. Le dernier siècle nous en a donné deux fois le spectacle. La première fois, cela aboutit au vote de confiance au maréchal Pétain, la deuxième à l'investiture de de Gaulle après les journées algériennes de mai 1958. Oui, ces élus, chargés de défendre le peuple et l'état de droit, qui courent au sauve-qui-peut, qui jettent les principes éthiques à la Seine, et qui se dépêchent de se débarrasser du pouvoir pour retomber dans leur médiocrité, nous les connaissons. En 1940, ils investirent un pouvoir qui se voulait autoritaire et antirépublicain. En 1958, ils ouvrirent la voie à un régime républicain, dont il ne s'agit pas ici de soupeser qualités et défauts, mais dont la nature autoritaire est bien connue elle aussi.

L'on pourrait remonter à la Deuxième République, qui, au fond, finit un peu de la même façon, dans Cavaignac, puis dans Louis-Napoléon.

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Il est donc légitime de se poser cette question : l'incapacité et la médiocrité manifeste de notre classe politique, puis l'abandon de l'essentiel auquel elle se livre, sont-ils les signes avant-coureurs d'un nouveau passage par la case d'un régime autoritaire ? Nous le saurons bientôt.

04/01/2016

Mes vœux par Victor Hugo

En guise de vœux, un texte un peu amer de Victor Hugo qui décrit assez bien la médiocratie que nous subissons : c'est extrait de "Melancholia" dans les Contemplations. Le poème débute par "Un homme de génie apparaît" et, plus loin :

 

Il apporte une idée au siècle qui l’attend ;
Il fait son œuvre ; il veut des choses nécessaires,
Agrandir les esprits, amoindrir les misères ;
Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins,
Si l’on pense un peu plus, si l’on souffre un peu moins !
Il vient. — Certe, on va le couronner ! — On le hue !
Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue,
Ceux qui n’ignorent rien, ceux qui doutent de tout,
Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l’égout,
Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre,
On le siffle. Si c’est un poète, il entend
Ce chœur : « Absurde ! faux ! monstrueux ! révoltant ! »
Lui, cependant, tandis qu’on bave sur sa palme,
Debout, les bras croisés, le front levé, l’œil calme,
Il contemple, serein, l’idéal et le beau ;
Il rêve : et, par moments, il secoue un flambeau
Qui, sous ses pieds, dans l’ombre, éblouissant la haine,
Éclaire tout à coup le fond de l’âme humaine ;
Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours ;
Orateur, il entasse efforts, travaux, discours ;
Il marche, il lutte ! Hélas ! l’injure ardente et triste,
À chaque pas qu’il fait se transforme et persiste.

(....)

Il va semant la gloire, il recueille l’affront.
Le progrès est son but, le bien est sa boussole ;
Pilote, sur l’avant du navire il s’isole ;
Tout marin, pour dompter les vents et les courants,
Met tour à tour le cap sur des points différents,
Et, pour mieux arriver, dévie en apparence ;
Il fait de même ; aussi blâme et cris ; l’ignorance
Sait tout, dénonce tout : il allait vers le nord,
Il avait tort ; il va vers le sud, il a tort ;
Si le temps devient noir, que de rage et de joie !
Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie,
L’âge vient, il couvait un mal profond et lent,
Il meurt. L’envie alors, ce démon vigilant,
Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière,
Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière,
Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit
S’il est vraiment bien mort, s’il ne fait pas de bruit,
S’il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme,
Et, s’essuyant les yeux, dit : « C’était un grand homme ! ».

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26/12/2015

Hollande ne veut que des "Français de souche"

L'extension de la déchéance de nationalité aux binationaux nés français continue à agiter l'internet francophone, autant qu'elle suscite de critiques de la presse étrangère. Parmi les critiques adressées à cette mesure : le fait qu'elle conforte la notion de "Français de souche".

Selon la Constitution de 1958, l'État, ni la loi, ne peuvent faire de distinction entre les Français, ni en fonction de leur origine, ni en fonction de leur race (notion alors rétrospective et destinée à repousser les théories hitlériennes), ni en fonction de leur religion. C'est en raison de cette disposition qui figure dans l'article 1 de la Constitution de 1958, donc parmi les principes les plus généraux et les plus forts, que le gouvernement souhaite donc introduire dans la constitution, à force égale, l'ouverture du cas de déchéance de nationalité aux binationaux se dégradant dans le terrorisme contre la France.

La déchéance de nationalité pour actes de trahison contre la France a été instaurée le 12 novembre 1938 par un décret-loi du gouvernement Daladier, quelques jours à peine après les fâcheux accords de Munich par lesquels les dirigeants français et anglais ont abdiqué tout honneur en cédant aux prétentions hitlériennes qui annonçaient pourtant la guerre sans merci. La déchéance de nationalité n'a pas été appliquée par ce gouvernement Daladier, mais par le régime de fait du maréchal Pétain, en particulier contre le général de Gaulle, dès juin 1940. On s'en est servi aussi pour annuler la naturalisation des très nombreux juifs allemands que l'Allemagne avait rendus apatrides et qui avaient cru pouvoir se ranger sous la protection de la France. Pétain avait promis de protéger les juifs français contre les nazis. Sa prétendue protection ne s'étendait pas aux naturalisés, dont beaucoup, rendus à l'Allemagne, finirent dans les Camps de la Mort. On comprend que, depuis cette époque, la déchéance de nationalité ait fait figure de spectre dans le droit français et, compte-tenu de ce précédent épouvantable, c'était bien le moins.

Le général de Gaulle, lorsqu'il fut confronté au terrorisme de l'OAS, ne procéda à aucune déchéance de nationalité, mais fit prononcer des peines de "bannissement", en pratique une interdiction de séjour sur le territoire français, qui fut levée au bout de quelques années par la loi d'amnistie et que le droit international prohibe désormais.

La déchéance, toujours pour actes contre l'État et contre la France, est réapparue beaucoup plus tard, dans les années 1990. Elle a été réservée aux naturalisés par une loi de 1996. La logique était alors qu'en accomplissant un acte de terrorisme contre la France, le naturalisé récent (moins de dix ou quinze ans) prouvait qu'il avait fait une fausse demande de naturalisation et qu'il ne souhaitait pas réellement devenir français. La déchéance de nationalité revenait alors à l'annulation de la naturalisation. En près de vingt ans, il existe très peu de cas où cette loi ait été appliquée.

Le nouveau principe consisterait à permettre la déchéance de nationalité de personnes nées françaises, de parents français, ayant étudié en France et en français, et n'ayant jamais vécu qu'en France. Ces personnes n'encourraient cette peine que par la circonstance particulière de disposer d'une deuxième nationalité, ce qui, de fait, les placerait en situation d'inégalité avec les Français n'en ayant qu'une.

En soi, on peut considérer que cette ouverture nouvelle n'est qu'une peine supplémentaire, une parmi d'autres, et même, selon des auteurs d'habitude mieux inspirés, qu'elle rétablit une égalité en ouvrant à une nouvelle catégorie la déchéance. Mais Laurent de Boissieu se trompe sur un point qui est crucial : la réforme voulue par Hollande ne rend pas tous les Français égaux devant la déchéance, celle-ci n'est pas encourue, comme il l'affirme "quel que soit le mode d'acquisition de la nationalité", puisque 95% de Français, qui n'ont qu'une nationalité, n'y sont pas exposés et que eux aussi ont acquis la nationalité française par la naissance, tout comme les binationaux désormais menacés. Il y a donc un sophisme dans le raisonnement de l'ami Laurent, excusable, mais qu'il faut souligner.

En réalité, il faut relire ce qui a été écrit en 2010 par l'excellent Robert Badinter (où l'on retrouve un Bayrou plus offensif qu'aujourd'hui) qui est que la loi doit être la même pour tous. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 dit explicitement : "La loi est la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse". Or en soumettant deux Français ayant acquis la nationalité française de la même façon (par la naissance) à un régime différent, il est évident que le projet Hollande, comme naguère le projet Sarkozy, crée une inégalité, une discrimination, incompatible avec le principe énoncé par la Déclaration de 1789. C'est pourquoi Jack Lang avait noté dès 2010 qu'il faudrait modifier la Constitution pour appliquer la réforme voulue par Sarkozy et aujourd'hui reprise par Hollande. À n'en pas douter, la réforme constitutionnelle annoncée pour introduire l'état d'urgence dans la Constitution n'est que le rideau de fumée de cette infamie fondamentale qui consiste à constitutionnaliser la plus choquante des infractions aux principes fondateurs de notre République. C'est à pleurer et à crier. Or ce n'est pas tout.

Car si nous trouvons dans le jeune arbre vénéneux porté par Hollande la trace de la mauvaise graine de Sarkozy, il faut ajouter aussitôt que ce n'est pas par hasard. Car dès le mois de février, Hollande a donné le signal de ce choix qui va faire mourir la Ve République : il l'a donné lorsque, devant le CRIF, il a employé les mots "Français de souche", devenus si chargés de sens haineux, menaçants et discriminatoires depuis quelques années. Le fait qu'il l'ait prononcé devant le CRIF, et tout le contexte que nous connaissons, finissent par faire naître un affreux soupçon : qu'il y ait, dans la mesure voulue par Hollande, une intention de brimade contre les musulmans français, désormais tous suspects, même si la loi ne permet de jeter dans la déchéance (quel mot) que ceux qui disposent d'une seconde nationalité et que ceux qui seront condamnés pour terrorisme. Faut-il rappeler qu'un ancien Premier ministre israélien, Itzhak Shamir, dans sa jeunesse, avait été parmi les "terroristes" de l'hôtel King David ? Ah ce mot de terrorisme... Et souvenons-nous de l'émir Abd-el-Kader et de sa seconde vie. Qu'aurions-nous fait si nous nous étions privés de lui après la première ?

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Enfin, une fois que la brèche sera ouverte, nos dirigeants pourront se vautrer tout à fait dans la fange, et étendre à leur guise la "déchéance" pour pouvoir en faire ce qu'ils veulent. Oui, désormais, nous n'en doutons plus : ce qu'ils veulent, Sarkozy, Hollande, et quelques autres, c'est réserver la France au seul bon Français, celui qu'aiment aussi les Le Pen, le "Français de souche".

Salauds.

24/12/2015

Déchéance de moralité

Le président Hollande avait annoncé au Congrès, assemblé pour l'occasion au château de Versailles, qu'il souhaitait inscrire le principe de l'état d'urgence dans la Constitution. Il s'agissait de compléter le dispositif des pouvoirs exceptionnels constitué par l'article 16 et par la transmission des pouvoirs constitués à l'autorité militaire. Étant donné qu'il n'existait en réalité aucun péril imminent contre l'État, l'opportunisme de François Hollande le conduisait à reprendre peu ou prou une proposition du comité Balladur assemblé par son prédécesseur le président Sarkozy, qu'il plaquait sur une situation à laquelle elle ne correspondait pourtant pas, et d'en faire proclamation. Tout ceci sentait la combinazione à plein nez et le calcul tactique pervers de bas étage. Sur le fond, la loi de 1955, qui avait créé l'état d'urgence, suffisait grandement. Mais puisqu'il y avait crise, il fallait faire quelque chose, fût-ce un moulinet de bras, et, tant qu'à faire, autant que ce moulinet de bras se transforme en volée de gifles contre ses éventuels adversaires de la prochaine présidentielle. Voici donc l'affaire résumée. Un texte inutile et redondant, étendant l'impuissance de la loi jusqu'à la sphère constitutionnelle. Il n'y a pas de raison de se vautrer petitement quand on peut le faire colossalement.

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Tout ceci prêterait à agacement et à sourire acerbe si, dans le même discours, le président de ce que l'on ose à peine encore nommer la république n'avait introduit l'idée d'infliger la déchéance de nationalité aux personnes condamnées pour terrorisme qui jouiraient d'une binationalité. Cette proposition, avancée en son temps par l'ex-président Sarkozy, avait alors suscité le tollé général, en particulier celui de l'actuel président, de son premier ministre et de sa garde des sceaux qui, tous trois, associés dans le forfait et dans la forfaiture, s'apprêtent cependant à la soutenir devant le parlement.

Une semaine à peine après que le candidat Bartolone a fait état de la prétendue "race blanche", voici toute la preuve de la déchéance morale d'une gauche qui, désormais, n'a plus rien à envier à celle qui, en 1940, vota les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Pourquoi se gêner ? Pousser le Front National lui a permis de conserver plus de régions que prévu aux dernières élections régionales.

La tactique du PS est donc claire comme de l'eau de roche : souffler sur la braise, jeter de l'huile sur le feu, installer les thèses de l'extrême droite au centre de tous les débats politiques pour se poser en recours.

Or la gauche devrait désormais prendre garde : si elle veut vraiment une victoire du Front National, elle l'aura. Mais ensuite, il lui faudra rendre des comptes au tribunal de l'Histoire.

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08/12/2015

Bretagne : pourquoi Marc Le Fur ?

Pour le second tour des élections régionales, il ne reste plus que trois possibilités : le Front National, qui veut tout ce que je refuse, et les partis dominants de droite et de gauche, incarnés l'un par Marc Le Fur, l'autre par Jean-Yves Le Drian. Voici pourquoi j'ai choisi de voter pour Marc Le Fur.

Jean-Yves Le Drian, je l'ai écrit, a longtemps personnifié le mouvement breton qui, par lui, s'identifiait largement à la gauche. Il était maire de Lorient pendant l'extraordinaire essor du Festival Interceltique de Lorient (FIL), qu'il accompagnait avec une manifeste ferveur. Je me souviens d'avoir dormi sur la plage avec une amie, pendant le FIL 1984, il émanait de cette fête une effervescence puissante, qui a fait de ces jours d'août le porte-drapeau de la culture bretonne ressuscitée.

De ce succès éclatant, je me suis réjoui. Mais je dois dire qu'il y a un revers de cette belle médaille : la musique et la danse plus ou moins folkloriques ont prospéré dans son ombre, ce qui est bien, mais il semble que cette floraison de culture populaire ait eu pour contrepoint la dévalorisation de ce que l'on nomme la "haute culture". Il suffit de consulter les fichiers d'adhérents des sociétés savantes bretonnes pour mesurer la dévitalisation de la plupart d'entre elles, et le manque d'une génération nouvelle.

On ne peut pas reprocher entièrement à la Bretagne l'abandon par l'État du principe de la double thèse (thèse d'université, thèse d'État), qui a eu pour effet un amenuisement de la profondeur de la recherche, mais le fait est là : alors qu'il reste des pans considérables et fondamentaux de l'histoire économique, humaine, et même politique, de la Bretagne à étudier, les publications fondatrices se font de plus en plus rares qui sortent des sentiers battus. Il suffit de consulter le catalogue des Presses Universitaires de Rennes pour s'en rendre compte.

C'est formidable d'accompagner la culture populaire, même si elle ressemble d'un peu trop près à la société des loisirs. C'est bien aussi de promouvoir la langue bretonne, même s'il a fallu que l'État (notamment à travers le ministre Bayrou dans les années 1990) intervienne activement. Mais si l'on laisse la recherche fondamentale stagner, et si l'on ne prête pas attention à un constant élargissement et approfondissement de la connaissance, notamment historique, on manque à un devoir, historique aussi.

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Et il semble qu'un outil institutionnel manque dans ce domaine. En tant que chercheur, certes indépendant, je suis surpris de n'être jamais consulté, même de loin, alors que la réflexion historique devrait habiter les décideurs politiques de la Bretagne. Sans doute n'ai-je pas, pour cela, la bonne carte politique. Le fait que mes travaux et ouvrages soient achetés par la plupart des meilleures universités occidentales, en Europe comme aux États-Unis, ne leur suscite pas plus d'intérêt de la part de nos décideurs. Il est vrai que, n'ayant jamais sollicité ni a fortiori obtenu de subventions publiques, je n'existe pas à leurs yeux, ce qui en dit long sur la mentalité de ce joli monde.

Je suis aussi forcé de constater que mes livres les plus épais et les plus denses, que je vends à des lecteurs privés et à des bibliothèques de partout, se vendaient deux fois plus aux particuliers en Bretagne à l'époque où la droite gouvernait la région. Ce n'est pas un plaidoyer pro domo, mais je crois voir dans ce fait le signe que la région ne donne pas le signal d'un intérêt pour ces grandes recherches, leur préférant la superficialité des danses et de la musique, contre lesquelles je n'ai rien, au contraire, mais qui ne peuvent servir de cache-misère à la vacance d'une ambition plus intellectuelle.

Tout cela mérite le reproche, mais, il faut le dire, c'est d'abord les nécessités de l'économie qui motivent mon vote pour la droite. Si faible soit-elle elle-même dans ce domaine, elle l'est tout de même un peu moins que la gauche, qui n'y comprend décidément rien.

Enfin, comme je l'ai dit la semaine dernière, certains noms sur cette liste LR-UDI-MoDem achèvent de me convaincre de voter pour un renouveau de la Bretagne avec Marc Le Fur.

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07/12/2015

Une seule réponse : la fraternité

La fracture qui ne cesse de s'ouvrir depuis des années dans les flancs de la France, dans sa cage thoracique, vient encore de s'agrandir. Le Front National a remporté l'adhésion de plus d'un quart des électeurs qui se sont déplacés pour voter lors des élections régionales. Il y a trente ans, c'était un aboiement ; aujourd'hui, c'est un rugissement. Le roquet facétieux et pervers est devenu une bête fauve. Élevé dans l'obscurité glaciale d'un couloir de catacombe, le monstre féroce se révèle au jour. Or ce fauve, ce sont nos frères, nos cousins, nos amis, nos voisins, nos compagnons de route, nos clients, nos fournisseurs. Et ce monstre, c'est le peuple français.

Le peuple, le nôtre, las de la blessure que nous ne cessons d'aggraver dans ses entrailles parce que nous ne savons plus être fraternels. Parce que nous ne savons plus dire la vérité. Parce que nous avons peur de lui. Parce que nous avons peur de nous-mêmes. Parce que nous avons peur de tout. Parce que nous avons peur de notre ombre et de l'ombre de notre ombre sur notre reflet sur notre miroir. Peur de ce visage que nous dévisageons sans cesse et que nous ne reconnaissons jamais, blême de ses blessures inavouées.

Le peuple, le nôtre, celui qui ramassa le drapeau tricolore à Valmy, celui qui répondit toujours présent quand la patrie eut besoin de lui, celui qui marcha toujours sans avancer jamais, dévoué, poussant la générosité jusqu'à l'abnégation s'il en sentait la nécessité, fier de porter la liberté quand il la portait, préférant la paix à la guerre, mais debout lorsqu'il le fallait. Ce peuple fort et grand, que nous aimons et dont chacun de nous est partie, vient de voter à plus d'un quart pour des candidats qui incarnent l'envers de la fraternité. Et c'est chacun de nous qui, pour un quart de lui-même, a dit "Je te hais" à la cantonade, en secouant un flacon de vitriol dans une main sanglante.

Il serait trop facile d'accuser les récents attentats. Bien sûr, ils ont dû jouer leur rôle. Il serait trop facile aussi d'accuser le président de la République, qui semble n'avoir pas cessé d'envoyer des messages subliminaux de vote pour ce Front National qu'il réprouvait officiellement. Bien sûr, la duplicité du chef de l'État n'est pas étrangère à la forte poussée de colère électorale du peuple français. Mais tout ceci ne serait rien si les causes du vote frontiste ne s'enracinaient pas profondément dans les désagrégations de la France d'aujourd'hui.

Il y a déjà plusieurs années que les sociologues ont décrit la France de la périphérie qui se sent marginalisée par le fonctionnement de notre société politique. Là est la racine vraie du vote frontiste : dans la France des plats-pays et des arrières-pays où la vie est rude et où il semble que la France soit en train de s'éteindre purement et simplement, éveillant le spectre d'un nouveau pays habité par de nouveaux habitants dotés d'un nouveau mode de vie et d'une religion suspecte, comme si l'on devait devenir bientôt non seulement abandonné des siens, mais étranger chez soi.

La cause première, donc, c'est l'embolie de l'État : ankylosé par ses complications et par ses contradictions, alourdi par un fardeau d'habitudes et de mauvaises manies, l'État français est comme un corps dont le réseau artériel ne serait plus capable de nourrir les extrémités, mais seulement des organes de moins en moins nombreux et de plus en plus proches de son centre. C'est ainsi qu'il faut entendre l'abandon dont souffrent les arrière-pays, non seulement là où l'on vote FN, mais aussi là où l'on résiste à cette tentation. L'État chancelant, amenuisé, se retire des campagnes, puis des petites villes, bientôt des villes moyennes, puis sans doute plus grandes encore, jusqu'au moment où, vaincu, il s'effondrera.

Dans ce processus, nous en sommes au stade où l'on essaie encore de sauver des centres-villes de cités moyennes qui, partout, se dépeuplent. Tâche impossible à laquelle les édiles de la meilleure volonté possible s'attachent et qui ne peut les mener nulle part, car pour qu'une ville-centre vive, il faut que son arrière-pays la nourrisse. Nous sommes obsédés par l'exportation, par l'image, par l'apparence, alors que c'est dans la substance que la vie se joue. C'est dans la petite entreprise implantée dans une petite commune, que se joue le sort d'une grande ville non loin de là. Ce n'est pas la ville qui nourrit sa campagne, mais l'inverse.

Il ne peut y avoir Brest et le désert finistérien, ni Rennes, Nantes et le désert breton, ni Bordeaux et le désert aquitain. D'ailleurs, à Bordeaux, c'est impossible, puisque justement, c'est le terroir qui nourrit la métropole, ce qui fait que la ville vit bien. Pas de ville sans terroir, sans arrière-pays, sans liens noueux tissés entre les hommes des villes et les hommes des champs, même si les hommes des champs ne sont pas laboureurs. Sans la fierté d'un travail bien fait, l'artisan se meurt. Sans la fierté d'occuper une place absolument singulière dans un monde tangible, l'homme de la petite ville (qui a un droit imprescriptible, en France comme au Mali ou en Syrie, de vivre là où vivaient ses aïeux) erre et se lamente.

Oui, il faut que la petite commune ne soit pas un déversoir pour la grande, mais qu'elle ait son propre mot à dire, son propre rôle à jouer, qu'elle ait son propre rêve à incarner. De même, la ville moyenne ne peut être enchaînée à la métropole sans se sentir assujettie, bafouée, piétinée, humiliée. Elle a droit aussi à sa part de liberté. Elle n'est pas qu'un assemblage précaire d'êtres humains conglomérés par hasard. Elle a aussi son histoire, son chemin, son expérience, sa vie, qui n'est pas moins légitime que celle de sa grande voisine. Du moins, tant que l'agglomération enflant ne l'a pas absorbée.

Or l'embolie de l'État fait que lorsque s'éteint une activité économique périmée, un nombre croissant de petites localités se voient privées d'activités nourricières en emplois, on ne remplace pas une usine qui ferme par un nouveau genre d'entités économiques capables de donner un sens à la vie en ville et capable de donner une nouvelle tranche de destin à cet endroit dont l'histoire est ainsi mise en péril avec la vie de ses habitants.

Pourquoi ? Parce que nous ne sommes plus capables de laisser naître les PME qui font le tissu humain des arrière-pays. Cherchez un financement pour reprendre un bateau pêcheur bigouden ou concarnois, vous verrez la tête des banquiers. Cherchez un financement pour lancer une idée qui n'ira pas jusqu'à la lune mais qui, avec une marge faible, serait suffisante pour vous faire vivre. Bien sûr, il y a l'autoentrepreneur, mais est-ce que l'existence de ce statut ne sert pas d'alibi pour ne pas s'atteler à la vraie nécessité qui est d'ouvrir du financement aux projets légèrement plus ambitieux ? Libéraliser c'est bien, ouvrir des droits, c'est bien, mais prendre des risques, et favoriser la prise de risques, c'est mieux.

Faisons-le, réveillons la France des profondeurs, et nous aurons résolu la moitié des problèmes qui meurtrissent le peuple de France.

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L'autre moitié, il faut le dire, tient à un doute qui, désormais, s'est installé. Il y a trente ou quarante ans, on pouvait penser que l'importation de travailleurs immigrés visait à faire baisser les salaires par effet de concurrence, et il y avait sans doute un peu de vrai. Il y a vingt ou trente ans, on pouvait penser que les immigrés semaient le désordre et la délinquance, et cette question ne fut pas ouvertement débattue, autrement (nous en avons tous notre part) que sous forme d'anathème, alors qu'il y avait moyen d'un vrai débat pour faire la part des choses. Il y a dix ou vingt ans, on pouvait penser que les musulmans immigrés allaient s'en prendre à la laïcité, et nous avons encore une fois refoulé le débat préférant l'anathème à la nuance. Oui,  il y avait des mouvements politico-religieux qui visaient à cela, mais ce n'était pas la majorité. Aujourd'hui, à force de refoulement, nous en sommes au stade de la névrose et, si nous continuons à refouler le débat, nous atteindrons celui de la psychose, qui sera la prise de pouvoir du clan Le Pen. Il faut débattre, montrer, enquêter, rassurer. Et il faut aussi calmer les pétromonarchies dont les pratiques en France ne sont pas acceptables. Cela sera l'ouverture d'un deuxième chemin utile pour rendre la sérénité au peuple, le troisième chemin passerait par une meilleure défense de nos intérêts en Europe et dans le monde, et je crois qu'il n'est aucun besoin de le détailler, tant il est évident.

Mais en attendant ces hypothétiques efforts politiques que notre personnel, politique aussi, semble incapable d'assumer, nous, simples citoyens, ne disposons que d'une arme pour transmettre notre conviction de paix à ceux que torture la colère. Cette arme, c'est la fraternité. Non pas la fraternité envers les étrangers (ou supposés tels) qu'il faudrait asséner sur le front de nos concitoyens comme un inutile gourdin, mais la simple fraternité d'aller vers eux et de leur parler, pour témoigner que nous sommes tous citoyens du même pays et que nous sommes tous animés, les uns envers les autres, par cette irrépressible fraternité.

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01/12/2015

Premier tour des Régionales : les "petites listes" ?

Contrairement à plusieurs autres régions concernées par les élections des 6 et 13 décembre prochains, la Bretagne n'est pas menacée par une victoire du Front National. Cette particularité ôte de son importance au scrutin. Voyons ce qu'il en reste.

Il y a en Bretagne onze listes qui se disputent les suffrages des électeurs (telles que les présente Le Télégramme) :

- « Bretagne en luttes », Gaël Roblin ;

- « La Bretagne avec Jean-Yves Le Drian » (PS et divers gauche), Jean-Yves Le Drian;

- « Notre chance l’indépendance », Bertrand Deléon ;

- « Oui la Bretagne » (gauche régionaliste), Christian Troadec ;

- L’Union populaire et républicaine (divers), Jean-François Gourvenec

- « Debout la France » (droite souverainiste), Jean-François Foucher ;

- Front national, Gilles Pennelle ;

- « Le choix de la Bretagne » (Droite et centre), Marc Le Fur ;

- « Une autre voie pour la Bretagne » (EELV), René Louail ;

- « L’humain d’abord » (Front de gauche), Xavier Compain ;

- « Faire entendre le camp des travailleurs » (Lutte ouvrière), Valérie Hamon ;

"Bretagne en luttes", comme son nom l'indique, penche vers l'extrême gauche. de même que la liste de Lutte Ouvrière, et dans une moindre mesure le Front de Gauche. Ces trois listes se disputent les voix de l'ultragauche. "Notre chance l'indépendance" affiche la couleur et adopte le slogan le plus entier et le plus farouche, il s'agit de conduire la Bretagne à l'indépendance selon un schéma qui semble près de réussir en Catalogne, mais qui a échoué pour le moment en Écosse. La liste UPR de Gourvennec aura pour principal effet (et peut-être pour but) de réduire de quelques fractions celle de la droite "classique" ou celle du FN. Debout La France, en revanche, est un mouvement souverainiste dont la ligne est connue, celle de Dupont-Aignan. Le Front National, également, est connu.
 
Autant le dire tout de suite, aucun des mouvements cités plus hauts n'aura ma voix. Il en reste quatre.
 
La liste écologiste d'EELV est donnée à peine au-dessus de 5% selon les instituts de sondage. Les écolos bretons, qui ont longtemps opté pour le ni-droite ni gauche, et qui ont dû opter pour la gauche, semblent y perdre des plumes. Ils ont les défauts et les qualités que leur parti a partout ailleurs : des préoccupations vitales, des solutions innovantes, mais des arrière-pensées trop collectivistes qui nuisent à leur message vital, sans cependant enrayer l'heureux développement de l'agriculture biologique et, plus récemment, d'autres courants de l'économie verte. Enfin, Jadot est un type sérieux, mais la ligne de Louail me paraît plus trouble.
 
La liste de Christian Troadec, maire de Carhaix, est certainement celle qui incarne le mieux la Société historique bretonne, vouée aux campagnes et aux villes moyennes. Son combat pour la survie du petit hôpital de sa ville a fait de lui un héros aux yeux de tous les habitants de petites localités dont la vitalité, déjà vacillante, est encore menacée par la perspective de fermeture d'unités administratives nourricières en emplois comme des hôpitaux ou autres. Dans la foulée, il s'est montré très proche du mouvement des "Bonnets Rouges" bretons, qui ont obtenu la suppression de l'écotaxe et des portiques de surveillance routière. Leur mot d'ordre "Vivre, travailler et décider en Bretagne" rejoignait une aspiration réelle de la population qui s'y est identifiée pendant plusieurs mois. Mais les "Bonnets Rouges" ont publiquement refusé de se démarquer du mouvement national des Bonnets Rouges, dont la proximité avec le FN est connue, et, plus encore, beaucoup de patrons bretons proches des Bonnets Rouges, dans des enceintes plus ou moins closes, ne cachaient pas leur envie de "renverser la table" en portant la famille Le Pen au pouvoir. L'ambiguïté mal assumée, jointe aux idées de quelques-uns, semblent discréditer désormais le mouvement de Troadec, dont l'intégrité intellectuelle ne me semble pas devoir être cependant mise en cause. Malgré leur côté sulfureux, je pourrais voter pour les colistiers de Troadec, juste pour assurer leur maintien au-delà de la barre fatidique des 5%. Ce qui finira peut-être par m'en retenir, c'est leur aversion compulsive et viscérale contre tout ce qui touche de près ou de loin à l'écologie, car comme les agriculteurs les plus frustes, ils tiennent les écolos pour responsables de tous leurs maux et même de tous ceux de l'espèce humaine, ce qui me paraît au moins excessif. Le fait que Troadec ait annoncé qu'il ne fusionnerait avec personne entre les deux tours ne lui bénéficie pas, les lendemains du Bataclan l'éloignent de la perspective de siéger au Conseil Régional, ce qui ôte un peu de l'inconvénient de voter pour lui, tout en augmentant l'avantage d'exprimer à travers lui une vision historique de la Bretagne.
 
Il reste donc les deux dernières listes, les deux qui, selon les intentions de vote, peuvent gagner au second tour.
 
Il est probable que je voterai pour la liste de Marc Le Fur, au second tour. Je n'ai pas beaucoup d'estime pour l'homme politique, et je pense que sa qualité d'énarque devrait le discréditer de vouloir occuper la présidence d'une institution dont l'objet est avant tout économique. C'est dans la liberté et dans l'initiative que la Bretagne surmontera ses difficultés et la fin de son modèle économique actuel. La droite gagnerait beaucoup en se réenracinant dans les milieux consulaires et dans le monde entrepreneurial. Il faut des hommes et femmes à poigne et à forte valeur ajoutée économique pour remonter la Bretagne, pas des grenouilles d'appareil, ni des tentacules de réseaux. Mais il y a, sur la liste Le Fur, des amis du sénateur Canevet, que j'estime, et surtout, en troisième position dans le Finistère, Isabelle Le Bal, qui est à la fois une amie de très longue date et une excellente élue de terrain. En fin de compte, c'est probablement par cette fidélité que je me déterminerai au second tour pour la liste Le Fur, alors que le sarkozysme de celui-ci est, pour moi, rédhibitoire.
 
La liste de Jean-Yves Le Drian a toutes les chances de gagner au second tour, ce qui est une raison suffisante pour que je ne vote pas pour elle. Le Drian, ancien maire emblématique de Lorient, incarne à lui seul toute une époque de la culture bretonne, qui fait figure de temps héroïques, pour ne pas dire homériques, l'époque où la culture bretonne eut l'impression de relever la tête après des décennies ou des siècles de marginalisation et de culpabilisation. Cela se fit dans l'élan de la performance du modèle économique bâti dans les années 1960, et précisément dans les années 1980. L'absence de rénovation de la pensée de droite et l'effacement progressif du centrisme breton ont permis à cet élan culturel de s'emparer des leviers politiques de la Bretagne voici plus de dix ans. La réélection de Le Drian ne serait pas son troisième mandat complet, puisqu'il a été un temps remplacé par le fade Massiot. Mais elle signifierait un troisième mandat de suite pour la gauche, sans doute un mandat acquis, mais sans doute le mandat de trop. La gauche bretonne a su accompagner la transformation sociologique de la Bretagne, où les agriculteurs et anciens agriculteurs étaient encore majoritaires il y a peu, mais où les employés, fonctionnaires et retraités forment désormais les gros bataillons. Bâtir un accompagnement social de cette nouvelle population, organiser la redistribution de la richesse produite par le modèle économique conquérant, c'était dans leurs compétences. Aujourd'hui, nous n'en sommes plus là. Le dynamisme des PME montées en graine des Doux et autres est rompu, l'élevage de porcs est au bord de l'implosion, bref, l'agroalimentaire frise l'embolie et un autre modèle doit être élaboré et installé, pour lequel la méthode coopérative a fait ses preuves, une méthode qui s'oppose à mon avis frontalement au modèle étatique voulu par le PS. De la même façon, la métropolisation et la concentration économique, politique et humaine à l'intérieur même de la Bretagne, qui contredisent toute notre tradition commune, ne peuvent pencher qu'en faveur de la dévitalisation du territoire et de sa glissade vers la même embolie que celle qui menace l'État à Paris : un appareil d'État au coût croissant mais à l'efficacité décroissante. Pour Le Drian, pour ce qu'il a apporté, pour ce qu'il signifie, la victoire est sans doute acquise d'avance, mais ce sera une fin d'époque, un mandat de bilan et de transmission, peut-être des années perdues, qui seraient perdues en tout cas, si la droite se ressourçait plus dans une compétence économique active que dans des vulgates idéologiques à relents xénophobes qui ne favorisent que l'extrême droite. Et parmi les grands échecs de Le Drian, il faut compter l'occasion historique manquée de réunification de la Bretagne.
 
Voici donc où j'en suis de mes réflexions personnelles. J'hésite entre trois options : la première consiste à voter pour l'une des deux listes que les sondages situent juste au-dessus de 5%, de façon à leur garantir ces 5% et le remboursement de leurs frais, tout en exprimant des nécessités fortes : avec Troadec, l'égalité des territoires et l'enracinement des politiques publiques dans notre Histoire bretonne ; avec Louail, le respect de l'environnement, car si l'on en fait un peu trop (par exemple, l'idée de démolir des installations parfois millénaires sur les cours d'eau pour laisser passer les poissons me paraît absolument et irrémédiablement crétine), j'ai quand même l'impression que nous risquons de passer d'un extrême à l'autre et de jeter le bébé avec l'eau du bain. Je signale au passage que, tout en s'opposant sur à peu près tout, Troadec et Louail sont d'accord sur un point où je les rejoins entièrement : l'indispensable abandon du funeste projet dit Notre-Dame-des-Landes.
 
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La deuxième consiste à voter dès le premier tour pour Le Fur.
 
La troisième consiste à voter blanc pour sanctionner une classe politique qui me semble inadaptée aux nécessités de l'époque, en Bretagne comme ailleurs.
 
Je n'ai pas tranché entre ces trois options et je vais donc encore écouter jusqu'à dimanche.

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28/11/2015

Parution de mon nouveau livre sur Combrit (29)

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Combrit, autrement connu sous le nom de Combrit-Sainte-Marine, est une localité du Finistère, en Bretagne, située entre Bénodet et Pont-l'Abbé, mi terrienne, mi-maritime. J'ai publié sur elle une première étude, "Combrit Sainte-Marine, L'Île-Tudy et Lambour au Moyen Âge" en 2013 et j'y reviens pour traiter de la Renaissance dans un livre intitulé "Combrit Sainte-Marine, L'Île-Tudy et Lambour de 1500 à 1600".

C'est l'occasion d'une étude économique détaillée qui manquait à l'ouvrage sur le temps médiéval. La double vocation agricole et maritime est très perceptible en compilant la masse de près de 150 documents originaux inédits publiés pour la première fois en annexe de ce livre. Au nord, les exploitations sont vastes et prospères ; au sud, près de la mer, elles sont exiguës et insuffisantes, il faut, en 1510 comme en 1580, le salaire d'un marin pour boucler le budget familial. Marin pêcheur parfois, marin de commerce entre 1480 et 1520 surtout, où l'on voit des marins de Combrit en Espagne, et à Saint-Jean-de-Luz, Bayonne, Bordeaux, La Rochelle, Royan, et plus au nord à Dieppe, à Anvers et jusqu'en Zélande. Ils naviguent en quelque sorte incognito, battant pavillon de Benodet ou de Loctudy, mais ce sont bien des Combritois, preuve à l'appui.

Il est aussi question de poule-au-pot. À la fin de ce XVIe siècle, Henri IV préconisera la poule au pot pour chaque foyer et chaque dimanche, mais avant cette promesse, les documents enseignent que les Combritois, en moyenne, n'avaient guère plus de deux poules ou poulets à croquer par mois, ce qui permet de mesurer la lucidité et l'efficacité de la communication du roi, qui avait vu comment frapper les esprits.

Enfin, on ne peut quitter ce terrible XVIe siècle sans mentionner les Guerres de Religion, qui ont cvoûté très cher à Combrit et qui ont amorcé son déclin, alors que cette ancienne paroisse comptait au Moyen Âge et au XVIe siècle encore. La décennie terrible dite Guerres de la Ligue, de 1589 à 1598, voit deux sièges du château voisin de Pont-l'Abbé en 1590 et 1595, une mise à sac complète de la paroisse et de ses ports en 1596, une épidémie en 1594, ce qui se traduit très clairement dans la démographie : le faubourg de Lambour, aujourd'hui rattaché à Pont-l'Abbé, mais alors inclus dans Combrit, compte environ 2000 habitants vers 1580, et moins de 1000 vers 1600. Une véritable saignée, dont il ne se relèvera pas, puisque sa population diminuera encore presque de moitié entre 1600 et 1790.

Dans toutes les bonnes librairies de Pont-l'Abbé à Quimper, et sur internet. Bonne lecture.

 

26/11/2015

Le roi Gradlon, victime inattendue d'un changement climatique ?

Au moment où va s'ouvrir la COP21, il faut rendre hommage à Emmanuel Leroy-Ladurie, dont l'ouvrage fondamental paru en 1967 fait le pionnier de la réflexion sur le rôle du climat dans l'Histoire. C'est le même Leroy-Ladurie qui a, le premier, émis l'hypothèse qu'une cause indirecte mais décisive de la Révolution de 1789 ait été l'éruption d'un volcan islandais en 1783. Nous sommes à la veille et dans les prémices d'un changement beaucoup plus ample, beaucoup plus durable, et dont les conséquences sont parfois si imprévisibles qu'elles en deviennent redoutables pour les prochaines générations et les suivantes. Un tel changement peut se retrouver dans l'Histoire passée, et pourrait avoir causé une anecdote qui a engendré l'un des plus grands mythes bretons, celui du roi Gradlon.

L'histoire de Gradlon est connue : il habitait la ville d'Ys, dans la péninsule bretonne. Chaque soir, il fallait fermer à double tour les lourdes portes de la ville pour empêcher la mer montante de submerger la cité. Gradlon conservait la grosse clef fatidique par devers lui. Hélas, sa fille se laissa séduire par un démon, qui voulut l'enlever de la ville et l'entraîner sur son blanc palefroi qui glissait sur les vagues au grand galop. Arriva donc ce qui arriva : la fille de Gradlon subtilisa la clef de son père et, pour rejoindre son fatal amant, elle ouvrit en grand les portes de la ville, qui se trouva aussitôt noyée, et tous ses habitants avec elle, cependant que les amants maléfiques s'enfuyaient en galopant sur l'écume des flots.

Selon la tradition, cette funeste tragédie se déroulait au petit large d'une baie qui en a conservé la mémoire dans son nom : la Baie des Trépassés. On dit que l'on trouve trace de la ville engloutie sous l'eau de la mer, bien qu'aucune étude archéologique sérieuse n'ait été conduite sur ce site pour en élucider la nature et le contenu.

Or il se trouve que les études sur le climat et sur le rivage ont démontré que, de la fin du IIIe siècle à celle du VIIIe siècle, sur nos rivages cornouaillais, la mer se retira à un très bas niveau, découpant une ligne de côte certainement différente de celle que nous connaissons aujourd'hui. L'ancien archéologue de Quimper, Jean-Paul Le Bihan, note par exemple que le jusant ne soulevait plus l'Odet, la rivière de Quimper, jusqu'aux pieds de l'évêché, comme aujourd'hui, mais plusieurs centaines de mètres en aval seulement.

De ce fait, comme le sol de la Baie des Trépassés est très plan, ce retrait de l'océan dut libérer une immense bande côtière à partir des environs de l'an 300. Deux siècles plus tard, rien n'interdit de penser que l'on ait même oublié cette différence de ligne de rivage, et que l'on ait installé une ville au milieu de ce qui paraissait être une plaine sablonneuse de bord de mer. Puis l'eau commença à monter et, vers l'an 800, le rivage pouvait avoir retrouvé son niveau de l'an 200, noyant au passage les installations trop basses.

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Cette chronologie coïncide avec la liste des anciens comtes de Cornouaille qui nous est parvenue via des sources postérieures à l'an mil. Le roi Gradlon, qui y mourut, pourrait donc avoir bel et bien vécu dans le VIIIe siècle et avoir subi avec son peuple la fragilité des digues qu'il avait cru pouvoir opposer à la montée inexorable des océans due à un changement climatique profond. Au-delà du mythe, sa mésaventure nous permet de toucher du doigt ce qui attend demain nombre de villes côtières si les efforts consentis aujourd'hui lors de la COP21 ne sont pas suffisants. Comme toujours, le mythe révèle ce qu'il cache le mieux : la vérité.

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25/11/2015

Assad, Erdogan : jumeaux sanguinaires, frères de sang

L'entrée du monde en guerre contre Daech, réclamée à l'unanimité par l'ONU, s'est compliquée aujourd'hui de la perte d'un avion Sukoi par les Russes, perte revendiquée par les Turkmènes, mais que le président russe Poutine attribue à un missile air-air, qui serait donc, selon lui, émané d'un avion de l'armée turque. Le président américain Obama a souligné que les forces russes présentes sur le terrain syrien gagneraient à se concentrer sur Daech plutôt que de bombarder les autres opposants d'Assad. Or en oubliant d'inviter les Turcs à une pareille concentration, alors que les forces turques bombardent régulièrement les Kurdes, autres adversaires d'Assad, en Syrie même, le président des USA a cédé à une regrettable dissymétrie, il a proféré une injustice, et il faut donc expliquer en quoi, malgré les apparences, Assad et Erdogan (le président turc qui en profite pour présidentialiser son régime) sont désormais frères jumeaux dans l'atrocité.

À ma droite, les exactions de Bachar El Assad sont connues. Le crime contre l'humanité est héréditaire dans sa famille, et je passe sur le refuge qu'aurait trouvé l'un des médecins fous des camps de la mort nazis auprès du régime syrien pour me concentrer sur ce que l'on peut reprocher à Bachar lui-même, les exactions de ses agents, les assassinats politiques, en Syrie et au Liban, peut-être l'usage d'armes chimiques contre sa population, bref, n'en jetez plus.

À ma gauche, les exactions imputables à Erdogan commencent à se faire jour à mesure que l'on découvre le soutien actif accordé par son régime à Daech. Pour la majorité, le pétrole de Daech file en effet vers le nord, c'est-à-dire vers la Turquie. On nous dit que celle-ci est excusable de ne pas pouvoir contrôler 900 km de sa frontière, mais une colonne de 1000 camions-citernes, je crois que cela se voit de loin, et l'on a le temps de prendre ses dispositions pour l'intercepter. Donc la Turquie empoche. Et plus précisément, dit-on, la famille Erdogan, ce que semble confirmer la nomination récente du propre gendre du président turc comme ministre de l'énergie. De ce fait, Erdogan devient automatiquement complice de tous les crimes de Daech. Extorsions, esclavage en masse qui est chez nous un crime contre l'humanité, et assassinats en masse à tendance génocidaire, avec usage d'armes chimiques. La panoplie complète.

On pourrait faire remarquer que comme Erdogan dirige un pays membre du Conseil de l'Europe et de l'OTAN, nous disposons d'armes contre lui. Or non, comme l'a montré le président Obama aujourd'hui, non contredit par le président Hollande, nous préférons nous acharner sur le président Poutine, toujours objet de sanctions alors même qu'on ne peut lui reprocher le dixième des crimes commis par Erdogan contre qui nous ne faisons rien. S'étale ainsi notre choix délibéré pour le principe léonin, que l'on nomme la loi du plus fort, le plus fort étant l'Amérique.

Or ce choix déséquilibré affaiblit notre argumentation lorsque nous négocions avec l'Iran et avec la Russie sur l'avenir d'Assad. En effet, si nous, démocraties, ne sommes pas capables de tout céder au principe de justice, et si nous lui préférons le caprice du plus fort, en quoi la position de caprice de l'Iran réclamant le maintien d'Assad à son poste serait-elle moins légitime que la nôtre ? En rien. Un principe ne se divise pas.

C'est d'ailleurs l'occasion de corriger un lieu commun sur une célèbre citation du professeur de tous les diplomates : Talleyrand. Il disait "Appuyez-vous sur les principes : ils finiront bien par céder". Nous avons l'habitude de préférer la commode et spirituelle interprétation de cette phrase : à force d'appuyer sur un principe, il finit par céder, et la puissance de la réalité triomphe. Et la fine phrase de Talleyrand attache un sourire réjoui sur nos lèvres. Or il existe une interprétation entièrement symétrique de la phrase du maître : appuyez-vous sur les principes, "ils" (vos interlocuteurs) finiront bien par céder. Ce qui me conduit à pencher pour la seconde interprétation est que lorsqu'il fut question de trouver un chef à la France, je crois que c'était en 1814, Talleyrand, pour résumer tous les atouts qui s'attachaient à Louis XVIII, indiquait : "C'est un principe", avec la force évidente des principes.

Hélas, les démocraties s'avilissent à ne pas défendre leurs propres principes, si bien qu'il est facile de les contredire et d'y déroger, ce qui permet à des Assad et à des Erdogan de prospérer, frères de sang, indissociables dans le forfait sanguinaire.

Et l'on comprend bien que la seule chose qui intéresse les gouvernants occidentaux déshonorés, c'est la part qu'ils prendront dans le pétrole, le gaz et le phosphate syriens, après Daech. Ils sont assis à une table de poker. Ils ne rejettent Assad que pour forcer celui-ci à troquer son maintien contre l'abandon de sa souveraineté énergétique, et ils ne critiquent les soutiens d'Assad que pour les forcer à préférer ce soutien à une part du gâteau. Plus l'Iran se cambrera pour maintenir Assad, plus la part iranienne du gâteau énergétique syrien sera petite. La Russie l'a d'ailleurs parfaitement compris : en abandonnant Assad aux Iraniens, Poutine peut se concentrer à la fois sur sa base navale et sur une part de gâteau consistante. Et si l'Iran et la Russie cèdent, alors c'est le double jackpot pour les Occidentaux, pour la léonine Amérique, car un régime faible abandonnera encore plus qu'un régime Assad aux compagnies occidentales. Pile je gagne, face tu perds.

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Tout ceci ne serait que la basse besogne ordinaire s'il n'y avait pas, encore une fois, des millions de déplacés, des vies à jamais brisées, et, plus encore, des femmes réduites en esclavage, des enfants massacrés, des hommes égorgés, décapités, brûlés vifs, gazés, mitraillés, et partout, obsédante, l'odeur du charnier.

Un jour, à ces dirigeants de tous ces peuples, américain, russe, syrien, turc, français, anglais, allemand, et à tous les autres, le tribunal de l'Histoire demandera des comptes. Et la note sera salée. Au moment où je l'écris, la douleur est encore plus forte que le mépris qu'ils m'inspirent.

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22/11/2015

Syrie, Daech : bisbilles entre services spéciaux

Les attentats de Paris sont-ils en partie dus à la bisbille de nos services spéciaux ? L'impression de dépassement que donnent ces services depuis le soir du 13 novembre, ainsi que le retour en scène de Bernard Squarcini, peuvent donner à le penser.

Ne parlons pas ici du 2e bureau, l'espionnage d'avant 1940. La France a depuis longtemps deux branches de ses services spéciaux : première le contre-espionnage, confié à la DST, puis à la DCRI fusionnée (idée funeste) avec les Renseignements Généraux, et enfin à la DGSI, et seconde le renseignement extérieur, longtemps confié au SDECE, et depuis à la DGSE. La DST-DGSI est supposée se cantonner au territoire national, tandis que le SDECE-DGSE doit se consacrer à ce qui se déroule à l'étranger. En réalité, les deux services ont une culture de conflit, ce conflit peut même prendre la forme d'un soutien plus ou moins appuyé à un candidat à la présidentielle lorsque le service rival en soutient un autre.

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Créée par Sarkozy, et dirigée par Bernard Squarcini, la DCRI passait pour l'enfant chéri de l'ancien président. Tout naturellement, la DGSE passa pour avoir des penchants pour les rivaux de celui-ci. Lorsque François Fillon, en quittant Matignon, prit par exemple soin de doubler les crédits de la DGSE, il parut à certains observateurs que cela ne caractérisait pas un soutien massif au candidat Sarkozy de 2012.

Passons sur d'autres détails que je connais beaucoup moins bien que je ne le laisse entendre. Ce qui est patent est que, dans l'affaire syrienne, les deux services se sont constamment opposés depuis au moins sept ans. Et lorsque la DCRI prônait le rapprochement avec Bachar el Assad, la DGSE, elle, soulignait les défauts du régime syrien. Disons tout de suite qu'à cette période précise, l'analyse de la DGSE était la bonne. Malheureusement, une réalité et une collusion ont fait basculer les événements.

C'est qu'Assad a su s'abriter sous l'aile russe, aile russe qui recouvrait aussi Sarkozy et sa DCRI. Nous connaissons ce schéma depuis l'opération de Suez en 1956 : l'intervention russe change la donne du tout au tout et dicte le résultat final, cela s'est vu en Égypte en 1956 et en Algérie en 1960. Cela se voyait en Syrie dès 2013. Dès lors, les candidats syriens soutenus par la DGSE voyaient leur valeur marchande décroître avec rapidité. Hélas, notre préférence pour les choix opérés par la DGSE se heurtait ainsi à un double principe de réalité : d'une part l'intervention russe, de l'autre le risque que les opposants "modérés" d'Assad ne servent de marchepied aux islamistes financés par l'Arabie Séoudite. Tout cela a fait capoter l'édifice syrien et la France se retrouve en rase campagne avec des opposants dont la DGSE ne sait plus trop que faire.

Il n'échappe à personne que, dans la mesure où la DGSI soutenait Assad cependant que la DGSE soutenait ses opposants, nos services étaient engagés dans des opérations militaires l'un contre l'autre, ce qui n'est sans doute pas de bonne politique, sauf duplicité sulfureuse.

Et c'est dans un contexte de tensions extrêmes entre les deux services, et sur fond de négociation sur l'avenir d'Assad, que sont intervenus les attentats de Paris. De là à supposer que la guerre entre les services a pu jouer un rôle et ouvrir des failles dans notre bouclier extérieur, il y a un pas que seuls les vrais spécialistes, dont je ne suis pas, peuvent décider ou non de franchir.

Mais tout de même, c'est bien troublant. Et le rôle des services secrets marocains aussi. Depuis l'affaire Ben Barka, nous avons quelques raisons de croire qu'il peut y avoir, dans nos services secrets, des agents doubles, liés par exemple au Maroc, voire au Mossad, sans parler, bien entendu, de plus grandes puissances.

Cette guerre des services français entre eux, qui a un arrière-plan politique évident, est une menace pour notre pays et il n'y a pas eu une menace aussi forte depuis 1981 qui mit fin à une guerre en partie comparable. C'est une occasion de déplorer encore une fois le manque de civisme de nos dirigeants et de leurs opposants, qui n'hésitent pas à mettre le pays en péril pour satisfaire leur ambition à tout prix. Leur crédibilité en souffrira le jour venu.

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21/11/2015

L'état de droit, notre clef-de-voûte

Voici une semaine, la France se réveillait sonnée par le coup de tonnerre des attentats de Paris, l'assassinat collectif le plus sanglant depuis celui commis par des policiers au métro Charonne à la fin de la Guerre d'Algérie, voici plus de cinquante ans. Nous disions tous, samedi dernier : "c'est notre mode de vie qui est attaqué, n'en cédons rien". Le lendemain, le président de la République annonçait s'apprêter à céder tout, un peu par l'état d'urgence, beaucoup par une réforme constitutionnelle destinée à rendre juridiquement inattaquable ce qui est juridiquement inacceptable. De ce fait, il a donné satisfaction à nos adversaires, qui sont, il est vrai, soutenus par l'un de nos principaux clients. Pris en otages, nous nous sentons sombrer. Il faut donc réagir.

Contrairement à ce qui a été dit et répété, notre mode de vie ne se résume pas à la consommation de bière et de champagne. Sardou le chantait déjà il y a plus de quarante ans : "Y'en a qui pensent que le champagne sort des gargouilles de Notre-Dame". Seulement voilà, j'habite en France. Notre mode de vie, certes, est marqué par une futilité très française et, en particulier, très parisienne. Il y a, en France, une culture de la superficialité qui est très antérieure à la vogue de crétinisation qui sévit avec vigueur depuis dix ou vingt ans. Mais c'est aussi la France qui a engendré le plus socialement profond et le plus vigoureux de tous les poètes : Victor Hugo, qui est un peu le père spirituel de la République Française, l'un des hommes les moins superficiels que l'espèce humaine ait engendrés.

Et, surtout, c'est en France que s'est construite la théorisation de l'état de droit. Cela se fit lentement. D'abord, Fulbert de Chartres (encore lui) fit de l'être humain féodal un ensemble de liens juridiques qui faisait de l'abus de droit une infraction à l'ordre cosmique et divin. L'humain n'était pas seulement un sujet de droit, il incarnait plus : une âme encoconnée dans une pelote de droits certes contraignants mais aussi, comme tous les droits, protecteurs. Je passe sur les détails pour expliquer comme la Raison scientifique, notre fil conducteur national depuis mille ans, a fait de cette pelote de droits le moteur de notre émancipation collective, à l'inverse de ce qui s'est passé en Angleterre où l'émancipation s'est construite, selon le schéma décrit par Hugo : l'oligarchie, puis la démocratie. Nous sommes passés par une très courte période d'oligarchie politique pour atterrir un peu vite sur une démocratie imparfaite tempérée par un état de droit incomplet.

Hugo a résumé ce qui semblait être le chemin britannique vers la démocratie en y ajoutant (idée française) le savoir, donc la raison, comme moteur : "Là où la connaissance n’est que chez un homme, la monarchie s’impose. Là où elle est dans un groupe d’hommes, elle doit faire place à l’aristocratie. Et quand tous ont accès aux lumières du savoir, alors le temps est venu de la démocratie". C'est pourquoi l'école devait être gratuite et universelle pour asseoir la démocratie. Marquée par sa culture oligarchique plus développée que la nôtre, la démocratie anglaise n'a pas opté autant que nous pour l'école publique et ses universités sont restées élitistes, ce qui fait qu'elles sont mieux reconnues dans une société inégalitaire.

L'autre Français qui a théorisé le modèle britannique, c'est Montesquieu : "pour que l'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir". Cela se nomme la séparation des pouvoirs. Il y a, classiquement, trois pouvoirs : le pouvoir exécutif (président de la République, gouvernement, administrations de l'État), le pouvoir législatif (Assemblée Nationale, Sénat) et le pouvoir judiciaire (Tribunaux, cours d'appel, Cour de Cassation). Par malheur, la Révolution a rejeté la faculté pour le judiciaire de contrôler l'exécutif. Chacun sait à quel point les instructions judiciaires peuvent être instrumentalisées à des fins politiques malgré cela, mais la Révolution a instauré l'immunité judiciaire pour les parlementaires et un principe qui nuit beaucoup désormais à notre République, celui de la séparation des autorités administratives et judiciaires. Au nom de cette séparation, l'administration s'est dotée de sa propre justice, qui n'est rien d'autre qu'une justice d'exception, mais dont l'ambition est de plus en plus d'évincer la vraie justice, celle de l'ordre judiciaire. C'est l'un des principaux appétits qui fragilisent notre état de droit au moment où il devrait, au contraire, se renforcer.

Pourtant, nous avons réussi à façonner un vrai état de droit. Sa clef-de-voûte se situe dans son acte de naissance : la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen d'août 1789. Ensuite, peu à peu, pierre par pierre, l'édifice juridique s'est construit. Il a atteint un premier degré d'efficacité en 1971, lorsque le Conseil Constitutionnel a refusé d'entériner des mesures prises contre (déjà) le terrorisme. En 1974, le président par intérim proposa la ratification de la Convention Européenne des Droits de l'Homme au parlement, qui l'adopta, à une réserve près : la peine de mort fut maintenue. Elle ne disparut qu'en 1981, à l'initiative du Garde des Sceaux le plus important que la République ait eu : Robert Badinter.

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Décision après décision, depuis 1971, le Conseil Constitutionnel se bâtissait une jurisprudence et donnait corps à la pyramide juridique de hiérarchie des normes voulue par le constituant de 1958 : au sommet les principes de la Déclaration de 1789, puis le préambule de la constitution de 1946, puis la constitution elle-même, puis les conventions internationales, puis les lois ou certains décrets (pouvoir réglementaire autonome), puis le reste des décisions de l'administration. Enfin, il n'y a pas beaucoup d'années, tout cet édifice d'état de droit a été complété par l'instauration des Questions Prioritaires de Constitutionnalité (QPC), qui permettent à n'importe quel justiciable de déférer une loi au Conseil Constitutionnel, ce qui a l'avantage de permettre d'examiner la conformité à la constitution de lois qui lui sont antérieures.

Tout cet édifice puissant et sophistiqué fonctionne bien. Trop bien, sans doute, puisque l'exécutif, par un mélange d'inspirations qui sont toutes mauvaises, envisage de l'écorner d'un cran de déshonneur et d'ignominie. Première inspiration : les énarques veulent contrôler la justice, qui leur échappe pour le moment, et ils ne cessent de rogner les ailes du judiciaire en transférant ses compétences à l'administratif. Or c'est le principe même de la séparation des pouvoirs qui est en cause : la plupart des politiques sortent de l'ENA, ils ont déjà tout contrôle sur les administrations de l'État et sur les grandes entreprises qui, toutes, dépendent de décisions gouvernementales, et où ils sont souvent aux manettes, et leur solidarité de grand corps transversal de l'État se montre sans faille. On voit que leur ambition, assise sur la propension des partis politiques à assujettir l'État à leurs caprices, est la plus totale confusion des pouvoirs, qui nous ferait reculer de deux siècles et aboutirait à une paradoxale période oligarchique.

Deuxième inspiration : le délire des néoconservateurs. Ceux qui ont fait Guantanamo, Abou Ghrahib, et tant d'exploits marqués par une si profonde justice que le monde entier acclame les États-Unis. La France est désormais la proie des Néocons. Sarkozy les a invités chez nous, Valls les y maintient et les y épanouit. Hollande, comme toujours, soit par incompréhension, soit par faiblesse, soit par penchant, laisse faire.

Notre état de droit est donc menacé dans sa clef-de-voûte : le contrôle de constitutionnalité. On a même l'impression que la réforme de la Constitution est brandie comme une menace sur le Conseil Constitutionnel pour qu'il file doux. Cette menace n'a pas d'autre nom que la forfaiture.

Allons, il faut réagir. Il faut dire, et répéter, et rerépéter, que tout l'arsenal nécessaire est dans les lois (déjà parfois abusives) existantes, et que si les juges ne vont pas assez vite, c'est parce que nous n'en avons pas assez. Augmentons le nombre des juges antiterroristes, doublons-le, augmentons aussi les effectifs policiers qui leur sont adjoints, et toute l'efficacité nécessaire sera mobilisée.

On nous fait marcher vers un Guantanamo à la Française. "PAS EN MON NOM".

17/11/2015

Daech : dissimulation du vrai débat

Après les attentats de vendredi soir et l'extraordinaire envol de compliments fleuris adressé de partout à la France et à son mode de vie, à la carte postale pourtant élimée dont raffolent les Anglo-Saxons, est venu le temps de l'action. Action militaire sur le terrain, modeste, et grand effet de théâtre dans le décor monarchique de Versailles, à deux pas de la Salle du Jeu de Paumes où le parlement français est né un beau jour de 1789 par la voix tonitruante de Mirabeau défiant "la pointe des baïonnettes" au nom de "la volonté du peuple". Du peuple auquel, hélas, on a menti aujourd'hui.

Dans un long premier temps, j'ai été tenté de m'indigner contre la folle idée développée longuement par Badinguet, pardon, par le président de la République, d'inscrire dans la constitution la gifle infligée à ce qui fut le premier résultat du premier parlement élu de France : la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen d'août 1789, qui organise que l'on ne peut être détenu sans motif légal. Cette DDH encombre nos énarques qui ne détestent qu'une corporation au monde : celle des juges, dont ils s'emploient à rogner sans cesse les prérogatives. Et donc ils s'appuient sur l'animosité spontanée des policiers contre les juges pour faire réclamer par les premiers que l'on bâillonne les seconds, ce qu'eux, énarques, s'empressent de faire, cédant à une prière émanée de ce qu'ils nomment la base, alors même que l'excellent travail complémentaire des juges et des policiers offre toutes les garanties utiles. J'étais tenté, donc, de m'indigner de cette infamie juridique.

Je m'énervais déjà, a fortiori, sur la déchéance de nationalité française pour les binationaux coupables de terrorisme. Notez bien que la plupart de nos récents terroristes sont morts sur le fait de leur forfait, et que cette mesure annoncée à grands coups de clairon, pourrait concerner deux ou trois personnes à chaque fois, et encore, alors qu'elle stigmatise des centaines de milliers de Français innocents, nés en France, parfois de parents eux-mêmes français, élevés en France, ne parlant que le Français, ayant des enfants français, dont elle fait, par son principe même, des sous-nationaux, des Français en sursis, en marge, des semi-métèques, des bougnoules qui feraient mieux de rembarquer pour leur autre pays. Oui, on croit rêver : les jeunes issus de l'immigration qui ont le cœur pour Daech l'ont souvent parce qu'ils ont l'impression de ne pas être des citoyens à part entière, qu'il n'y en a (idée fausse) que pour les "Gaulois" et pour les "juifs" alors qu'eux, "musulmans", ne sont bons qu'aux gémonies de la République, ils crèvent de cette pensée amère, et l'on ne trouve rien de plus intelligent à répondre à leur angoisse, à ces enfants de France, dont parfois les grands-pères (harkis par exemple) ne sont pas devenus français, selon l'expression de 1918, "par le sang reçu", mais "par le sang versé", ou dont les aïeux servaient sous les bombes au Mont-Cassin pendant que d'autres, bons Français naturellement, s'enrichissaient en vendant aux Boches au Marché Noir, à ces enfants-là qui, à tort à mon avis, se sentent rejetés par la Société française, de leur répondre "Finalement, vous avez raison, vous n'êtes pas de vrais Français, vous en vouliez la preuve, le principe de la déchéance de la nationalité vous la donne". Le comble de l'ignominie atteint sous les ors de Versailles en invoquant les Mânes, non pas de Victor Hugo, ils n'auraient pas osé, la honte de leur forfait les en a retenus, non, les Mânes de Clemenceau qui n'a pas trié les pioupious de 1917 par couleur de peau et qui disait, lui, en 1918 "Les soldats de la France, pendant des siècles soldats de Dieu, sont devenus les soldats de l'humanité". Pauvre vieux Georges qu'on enterre sous le sang de compliments trompeurs.

Toute cette bile m'avait déjà fortement abîmé le tempérament, et je m'énervais, et je rageais sur mon clavier, quand m'est venue sous les yeux la carte du conflit en Syrie. Quand je dis "carte du conflit", je devrais plutôt dire "carte du marché". Car que voit-on, juste au milieu de l'aire géographique contrôlée par Daech ? Les champs de pétrole. Autour des champs de pétrole, les raffineries mobiles que nos avions devraient bombarder sans relâche et qu'ils n'ont jamais même effleurées d'une minuscule bombinette. Et autour des raffineries ? Le marché au pétrole. Et là, tout est devenu clair.

Personne, en fait, c'était très bien dit dans un article en français du New-York Times d'aujourd'hui, personne, ni dans la région, ni ailleurs, ne souhaite vraiment l'élimination de Daech : Daech arrange Assad, les Russes, les chiites irakiens et iraniens, les pétromonarchies, le pouvoir israélien pour qui le seul bon Arabe est un Arabe mort, même les Kurdes, et les Turcs qui détestent et redoutent les Kurdes, et même Washington qui balance ses bombes au jugé en feignant d'attendre la décantation politique, oui, tout le monde. Donc Daech vit peinard sur son tas de pétrole.

Le blanchiment de l'argent de Daech se fait à Londres

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Peinard, oui, sauf que des milliers de Syriens et d'Irakiens sont morts, que 11 millions de Syriens sont poussés hors de chez eux, que des hommes, des femmes, des enfants, meurent chaque jour en traversant la Méditerranée, et que, maintenant, à Paris, un cortège de cadavres se mue en un cortège de fantômes.

Car Daech a payé les armes qui ont tué nos amis, nos voisins, avec l'argent du pétrole. Or qui achète le pétrole de Daech ? Il y a, d'abord, de petits mafieux, principalement turcs (il doit bien y avoir quelques libanais aussi, il y a toujours des Libanais sur tous les marchés). Et à qui ces petits mafieux et ces marchands locaux vendent-ils le pétrole ? Qui "blanchit" le pactole de Daech ? C'est le marché, ce sont les traders qui sont basés... où, déjà ? à Londres, là, de l'autre côté de la Manche.

Et donc, s'il faut résumer en vérité la situation en Syrie, elle est toute différente de ce que l'on nous assène à longueurs de journée : c'est le pillage du pétrole syrien par de petits mafieux, principalement turcs, pour le compte de traders britanniques et des grandes compagnies pétrolières mondiales. Cherchez l'argent.

Nos morts du Bataclan et du Carillon, nous croyons qu'ils sont morts par la faute du fanatisme irako-syrien, du wahhabisme, du salafisme, mais non, rien de tout cela, ou si peu : en réalité, ils sont morts par la cupidité de traders basés à Londres et pour les actionnaires de BP, d'Exxon et de Total, donc entre autres pour enrichir l'État français qui, cependant, n'a pas assez d'argent pour bombarder Daech à bon escient. Rhhoooo quel dommage. Ça fait des morts en France.

Alors, toute cette pantomime, tout ce Congrès convoqué à la va-vite, tout ce décorum, tous ces grands maux, tous ces grands pleurs, toute cette guimauve et toute cette haine de gamins de banlieue qui sont loin d'être tous innocents, très loin, mais dont la grande majorité ne mérite aucune opprobre de cette sorte, tout cela, c'était juste pour que, sur le coup de la colère, pendant que l'événement tragique lui braque les yeux sur Daech, le peuple ne se pose pas les bonnes questions. L'union nationale, ce n'était même pas "interdit de critiquer" mais "interdit de se poser les bonnes questions". Les bonnes questions dont la première est, toujours et invariablement : à qui profite le crime ? À qui profite le crime de Paris ? Le glas de Notre-Dame a sonné 129 fois et, comme disait Hemingway, "ne te demande pas pour qui sonne le glas : il sonne toujours pour toi".

Voilà la vérité : personne ne terminera cette guerre en Syrie tant qu'il y restera un centilitre de pétrole pour les actionnaires des grandes compagnies pétrolières. Et toutes les victimes du terrorisme, à Paris ou ailleurs, en paieront le prix, et des centaines de milliers de gamins dont les grands-parents étaient musulmans mais qui, eux, n'ont pas d'autre religion que la vie, paieront aussi, eux que la haine ordinaire d'une classe politique déshonorée poussera vers une prétendue patrie ancestrale qui n'est qu'un mythe.

Alors c'est moi qui citerai Victor Hugo (Les Contemplations) :

"Il fallait un vautour à nos morts, il le fut.

Il fit, travailleur âpre et toujours à l'affût,

Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes.

Moscou emplit ses prés de meules odorantes.

Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles,

Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles,

Des jardins où l'on voie le cygne errer dans l'eau,

Un million joyeux sortit de Waterloo.

Si bien que du désastre il a fait sa victoire,

Et que pour la manger, et la tordre, et la boire,

Ce Shylock, avec le sabre de Blucher,

A coupé sur la France une livre de chair.

Or de vous deux c'est toi qu'on hait, lui qu'on vénère,

Vieillard, tu n'es qu'un gueux, et ce millionnaire,

C'est l'honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas !"

Allons, Messieurs, Hollande, Sarkozy, et tous les autres, vous ne valez même pas la merde pour vous chier dessus.

14/11/2015

Ni peur, ni haine

Paris vient de subir l'attaque d'une organisation terroriste d'une ampleur inégalée, supposant un réseau et des moyens logistiques considérables et laissant plus de cent morts derrière elle, et près de deux cents blessés, dont on ne sait encore combien de mutilés à vie, ni combien de veuves ni d'orphelins. Ce crime immense nous laisse tous blessés et bouche bée.

Pourtant, l'organisation État Islamique, qui vient de revendiquer cet ignoble et lâche attentat, venait d'annoncer vouloir s'en prendre à Israël. Il faut croire que les cours de géographie des écoles de l'EI ne sont pas fameux. De quoi alimenter encore les folles rumeurs selon lesquelles l'EI est sous-mariné par des intérêts américains. Mais la surprise est d'autant plus grande pour nous et nous sommes comme foudroyés.

Il semble que certains auteurs des attentats courent encore, ainsi que de très nombreux complices et, bien entendu, hélas, les commanditaires, qui se croient à l'abri de leur armée de fantômes. Toute cette organisation criminelle ayant abouti au septuple attentat doit être identifiée, appréhendée, jugée, et les coupables doivent être condamnés et incarcérés.

Et les familles des victimes doivent être entourées et recevoir toute la fraternité dont la France est capable.

Mais nous ne devons en aucun cas laisser les terroristes l'emporter sur les principes qui nous tiennent debout : Fulbert de Chartres, Abailard, Thomas d'Aquin, Descartes, Voltaire, la raison scientifique est faite pour l'emporter sur le fanatisme aveugle et elle est consubstantielle à la construction de la France, autant que l'édification d'un État de droit dont chacun de nous est à la fois comptable et bénéficiaire, quelles que soient les menaces.

Telle est notre liberté dans l'égalité. Nous devons répondre à la haine par la fraternité et à la violence par la liberté.

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C'est pourquoi nous devons répéter, comme en janvier, que nous n'avons ni peur, ni haine.

03/11/2015

Orient : le retour de la question arabe ?

L'enlisement de la guerre en Syrie pourrait déboucher malgré tout sur un accord diplomatique à moyen terme, et cet accord sur un succès de la lutte contre l'organisation État Islamique, mais il semble désormais qu'avant de pouvoir régler comme il le faudrait un nouveau dessin des Proche et Moyen Orient, un nouvel obstacle, beaucoup plus redoutable encore, ne se dresse sur le chemin de la paix et de la stabilité : le retour de la question arabe.

Après l'horreur sanglante des deux guerres mondiales, le XXe siècle s'est signalé par un élan internationaliste sans précédent. Mais les trois organisations qui ont incarné cet élan ont échoué toutes les trois sur le même écueil : l'internationalisme soviétique a asservi des dizaines de peuples à la domination russe, l'ONU a asservi des dizaines de peuples à la domination américaine et la construction européenne semble basculer depuis quelque temps dans la domination exclusive de l'Allemagne.

Ces échecs de fédérations mutualistes et coopératives d'égaux devenues instruments de domination internationale finissent par avoir l'inconvénient qu'elles visaient à pallier : le réveil des nations. En Europe, nous le constatons chaque jour. Le vote turc, dimanche, au bout des baïonnettes, crée une nouvelle démocratie autoritaire et engagée. La Turquie laïque se mêlait subtilement des affaires des Proche et Moyen Orient. La Turquie islamiste a des relents de l'empire et des visées interventionnistes sur ses voisins.

Dans le même temps, le modèle prôné par Lawrence d'Arabie atteint son terme : l'effondrement des prix du pétrole fragilise les monarchies du Golfe Arabo-Persique. Et il semble que l'horizon s'obscurcisse pour elles, car le ralentissement économique mondial se combine avec un essor des énergies nouvelles, et avec une décennie au moins d'autosuffisance énergétique des États-Unis.

Or l'Arabie Séoudite, principale et de loin la plus peuplée de ces monarchies, ne produit toujours rien d'autre que des écoles coraniques qui risquent fort de la laisser à nu le jour où, dans vingt ou trente ans au plus, la manne pétrolière cessera de lui assurer le minimum du confort. Elle aborde cette fin de cycle séculaire sans filet de sécurité, ce que paraît traduire son engagement éperdu et dangereux dans la guerre au Yémen, qui fait suite à divers efforts de double jeu encore plus dangereux et voués à l'impasse.

Au total, cette fin de cycle inspire la conclusion que le désert d'Orient pourrait redevenir ce qu'il a toujours été depuis des millénaires : le terrain de la rivalité des trois grands foyers de civilisation que sont l'Anatolie, l'Égypte et la Perse, avec la double complication supplémentaire de la rivalité à vif entre les deux principaux courants de l'islam et de la protection d'Israël par les États-Unis et le Royaume-Uni.

Dans ces conditions, un accord a minima sur la Syrie doit être préféré, puisqu'un règlement global est impossible avant que n'éclate la "bulle" historique des monarchies du Golfe. Cet accord doit garantir la protection des minorités religieuses en Syrie et en Irak, y compris, en Irak toujours, celle des sunnites. Compte tenu des nouveaux penchants interventionnistes de la Turquie, la Syrie et l'Irak seraient bien avisés de favoriser la création d'un État kurde tampon en renforçant la liberté des Kurdes chez eux et, pour dire la vérité, l'Iran devrait en faire autant malgré certains inconvénients qui repoussent probablement cette perspective. La Turquie ne pourra, de toutes façons, pas s'engager dans une guerre ouverte contre le nouvel État kurde s'il est garanti par la légalité internationale.

Au Liban, le pacte de 1943 doit être repensé et reconstruit sur des bases élargies. La contrepartie du maintien de M. Assad au pouvoir doit être l'allègement de sa tutelle sur le Liban, et le rôle traditionnel de la France envers les chrétiens d'Orient doit fournir une solution pour garantir cet allègement. Les puissances anglo-saxonnes, déjà engagées auprès d'Israël, ne peuvent réclamer à la fois le beurre et l'argent du beurre. Enfin, l'Irak pourrait accepter que se crée sur son territoire un refuge pour les opposants syriens de M. Assad, refuge dont la sécurité serait garantie par l'ONU. Un renforcement de la présence de l'ONU dans cette région ne serait pas de trop à la veille des convulsions et, en échange de leur protection en Irak, les opposants syriens exilés s'engageraient à ne pas intervenir dans la politique syrienne jusqu'au jour où, espérons-le, la raison sera revenue partout et où la démocratie triomphera, une démocratie réelle et non tempérée par les ingérences de la NSA.

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28/09/2015

Le général de Gaulle était-il raciste ?

L'eurodéputée Nadine Morano, tête de liste de la droite dans la région Alsace-Champagne-Lorraine, a énoncé deux assertions polémiques samedi soir lors de l'émission de Laurent Ruquier "On n'est pas couché".

Première assertion : "La France est un pays de race blanche", ce qui s'oppose à la perspective d'une "France musulmane" à l'éventualité de laquelle Mme Morano se refuse. Race blanche, cela signifierait donc chrétien. Cela me rappelle un morceau parmi les meilleurs du dialogue de "Rabbi Jacob" : "Bien blanc, et catholique comme tout le monde". L'assertion de Mme Morano relève donc de la façon dont on exprimait les préjugés racistes il y a plus de quarante ans. Et tant pis pour les Albanais et pour la majorité des Bosniaques, qui sont tout à fait blancs au sens où Mme Morano l'entend, et cependant musulmans. Pour ceux-là, sans doute, il y aura des HLM très bien à Bergen-Belsen ou à Auschwitz, puisque, n'ayant pas le droit de devenir français selon elle, ils n'ont non plus pas celui de rester européens, les Européens étant entièrement assimilés les uns aux autres par l'heureux principe de la construction européenne.

Encore faudrait-il que ce mot de "race blanche" ait un sens. La langue et la science ont évolué depuis plusieurs décennies. Dans les années 1950, quelqu'un d'aussi peu susceptible d'être taxé de racisme que Pierre Mendès France, lorsqu'il vantait son lait offert à boire à la cantine à tous les petits écoliers scolarisés, n'hésitait pas à parler de "l'amélioration de la race" à propos de ces enfants mieux nourris qu'avant. Le mot race acceptait plusieurs sens plus ou moins voisins, et c'est bien en niant le programme eugéniste et raciste d'Adolf Hitler que les constituants de 1958 ont inscrit le mot race dans la Constitution de la Ve République, pour aussitôt le verrouiller par un définitif "sans distinction de race". Ce texte, que le général de Gaulle a inspiré et adopté, souligne que la France ne fait pas le tri entre ses enfants en fonction des attributs en général associés à la race, comme la couleur de peau.

Mais aujourd'hui, nous n'exprimons plus ces différences ainsi. Il n'y a qu'une race humaine. Il y a certes des différences entre les humains, voire entre les groupes d'humains, mais le degré élevé de différence entre les humains induit par le mot race a disparu du vocabulaire des scientifiques et de la tête de ceux de nos concitoyens qui, jouissant de plus d'un neurone, ne méritent pas que des humoristes soulignent leur nullité par des substantifs aussi explicites que mérités.

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Deuxième assertion : "le général de Gaulle le disait". Ah ? il le disait ? Enfin, soyons précis, il l'a dit ou, encore plus précis, il l'a peut-être dit. La citation qui fait croire à Mme Morano qu'elle est autorisée à proférer des âneries est tirée d'un livre où Alain Peyrefitte relate une conversation où, en 1959, le général de Gaulle lui aurait précisé sa pensée raciale : "C'est bien qu'il y ait des Français aux yeux bridés, des Français noirs, mais cela ne doit pas devenir la majorité, la France est un pays peuplé d'Européens de race blanche, de racine grecque et romaine et judéo-chrétienne". Ouf, le général de Gaulle n'aurait pas rouvert les chambres à gaz, c'est déjà cela.

Maintenant, Peyrefitte a-t-il entendu ce qu'il voulait entendre ? A-t-il transcrit les propos du Général comme ils lui plaisaient ? Les a-t-il purement et simplement inventés ? Qui peut le savoir ? Il s'agissait d'une conversation privée.

Rappelons qu'à cette époque, de Gaulle se préparait à libérer l'Afrique francophone de son statut colonial et qu'il se battait contre les extrémistes qui voulaient garder une Algérie française avec deux statuts citoyens distincts, l'un pour les "Européens" (y compris les juifs d'origine locale depuis le décret Crémieux), l'autre pour les "Indigènes". La citation prêtée par Peyrefitte à de Gaulle justifiait le retour de la France à elle-même, à son parcours de vieille nation enfin libérée des oripeaux déformants du colonialisme, ce qui est une façon d'interpréter ce que de Gaulle a dit pendant la guerre de 1939-45 dans son fameux discours de Dakar où il promettait l'émancipation à l'Afrique, la fin du statut colonial.

Et il est vrai que l'un des arguments employés par les fantassins du gaullisme contre le principe de l'Algérie française rejoint subrepticement les propos de Mme Morano : que ferions-nous d'une Algérie française introduisant 40 millions de Musulmans dans le jeu politique et social français ? L'argument utilisé alors dans un sens l'est maintenant dans l'autre. Or cet argument a-t-il jamais été utilisé par de Gaulle ? Tout cela ne serait-il qu'une sorte de "légende urbaine" flottant autour du gaullisme et à laquelle de Gaulle lui-même fût étranger ? Peut-être.

Comment interpréter la répression très violente des mouvements sociaux de Guadeloupe dans les années 1960, sous l'autorité du Général ? Répression raciale ? Retour d'esprit colonial ? Ou réaction à des mouvements que le vieux chef d'État jugeait inspirés par l'étranger et par la CIA ? Qui peut en juger ? N'est-ce pas là le mystère définitivement opaque de l'esprit humain ?

Seulement voilà, il n'y a pas que la citation de Peyrefitte, il y en a d'autres que l'on prête au Général, comme celle où il réfute l'idée d'habiter un jour "Colombey les Deux Mosquées". Est-elle plus vraie ou plus fausse que l'autre ? Je l'ignore. Je n'ai pas connu de Gaulle. Mais ce que je sais est qu'il y a un mouvement profond et actif de propagation de ces affirmations pour ancrer le fantôme du Général dans l'islamophobie la plus primaire. On lit très régulièrement des messages, diffusés sur internet, qui accréditent peu à peu, par la méthode de la distillation, cette idée d'un Général se méfiant de l'islam et redoutant de le voir s'imposer en France. Rumeur innocente, bien entendu, et dont l'effet politique est tout aussi innocent, cela va de soi.

Or il y a un moment-clé dans le deuxième mandat présidentiel de de Gaulle, c'est 1967. Ce moment-clé, c'est sa réaction à la "guerre des Six Jours". On s'en souvient, le Général qualifia alors Israël de "peuple d'élite, dominateur et sûr de lui". Sur la suite des événements et de la stratégie gaullienne, les interprétations varient. Les chevènementistes, tout récemment, ont donné leur lecture des faits : le Général condamnait l'occupation de la Cisjordanie par Israël, qui lui paraissait conduire nécessairement à des exactions et à des formes d'abus que nous avons tous, en effet, constatés depuis en particulier la seconde Intifada. De l'autre côté, il y avait, parmi ceux qui revendiquaient le plus fort l'étiquette de gaulliste, un courant lié intimement à Israël, qu'incarnait Charles Pasqua. Peu avant sa mort, Pasqua a rappelé que, le jour de la mort de de Gaulle, il se trouvait en Israël.

L'assertion de Mme Morano, et peut-être avant elle la citation énoncée par Peyrefitte, appartiennent à cette aile farouchement pro-israélienne de la mouvance gaulliste, une aile de faucon liée aux plus faucons de l'État d'Israël, à ceux qui souhaitent un "choc des civilisations" où la puissance des armées occidentales ouvrirait une nouvelle Croisade contre toute forme d'islam.

Son but est donc simple et clair : agiter le fantasme de la peur de l'islam pour susciter des réflexes de haine enclenchant l'engrenage de la violence. Rien que pour cela, Mme Morano devrait être exclue de tout parti se réclamant de la République Française.

24/09/2015

2e registre d'État-civil : encore un coup contre les magistrats ?

Le projet de loi intitulé "pour une justice du XXIe siècle" introduit sans doute de bonnes réformes, mais il en est une qui entre indubitablement dans la catégorie des fausses bonnes idées, comme le démontre le bon article ici : il s'agit de la suppression du deuxième registre d'État-civil dans les mairies qui adoptent une méthode informatisée de gérer l'État-civil. On le comprend, il s'agit d'inciter les mairies à adopter cette méthode en la valorisant comme signe de modernité, en faire en quelque sorte un must.

Seulement voilà : il y a une chose que tous les usagers de l'informatique connaissent : c'est le principe de la sauvegarde. J'ai maintenant plusieurs disques durs externes sur lesquels je sauvegarde les milliers de photos de documents que je prends chaque année pour mes livres historiques. Pour un service d'État-civil, à long terme, le registre sur papier constitue cette sauvegarde. Et conserver cette sauvegarde sur le même site que l'original informatique revient évidemment à diviser par deux l'efficacité de la sauvegarde. Mes aïeux sont originaires vers 1650 d'une localité ardennaise nommé Sery. Lors de la guerre de 1914-18, l'un des deux exemplaires des registres paroissiaux d'état-civil fut entièrement détruit. Il remontait à 1601. Celui qui reste ne commence qu'en 1723. Bien heureux qu'il en reste un, sinon, à la recherche de mes racines, je n'aurais plus rien du tout.

Vous allez me dire : y'a qu'à envoyer tout cela dans le cloud, mais chacun sait désormais que, pour toutes les informations sensibles, internet est une passoire, aussi vulnérable à l'altération des données qu'à leur destruction pure et simple. Le changement de format et la consignation sur papier offre des garanties supérieures, d'autant plus qu'elle se fait en double. Or quoi de plus sensible que l'État-civil ? Qu'est-ce qui doit être plus protégé que l'état des personnes ? Rien, surtout à une époque où l'on a érigé l'usurpation d'identité en délit correctionnel lourdement puni.

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Et enfin, il ne faut pas négliger un aspect plus politique de l'affaire : le deuxième registre est déposé depuis 1667 au greffe du tribunal local (sous l'Ancien Régime, c'était le présidial, aujourd'hui c'est le Tribunal de Grande Instance ou TGI). Cela n'a pas été décidé par hasard : les communes gèrent l'état-civil par délégation de l'État. Le maire n'est en rien gardien du droit et de l'état des personnes, il n'en est que le dépositaire. Celui qui, en revanche, est gardien de l'état des personnes, de leur identité, de leur nationalité, c'est le président du TGI. Or le pouvoir politique, l'actuel comme le précédent, ne cesse de rogner les prérogatives de la Justice, tout en intervenant d'ailleurs sans cesse auprès d'elle. Pour beaucoup de nos responsables politiques, le seul bon juge est le juge qui obéit au doigt et à l'œil. Supprimer le deuxième registre, c'est déchoir encore un peu le magistrat, avant de transférer probablement ses responsabilités à une instance tenue par la pieuvre mortifère des énarques. Plus encore que la remise en cause d'une institution pluriséculaire qui fonctionne bien, c'est ce nouveau coup de canif à l'institution judiciaire qui est inacceptable.

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13/09/2015

L'illusion des frontières

L'Allemagne a fermé ses frontières avec l'Autriche, l'Italie ferme les siennes, il semble que l'édifice des accords de Schengen s'effondre. Soyons rassuré : grâce à cela, grâce au confort retrouvé de nos vieilles frontières, nous serons en paix. Nous échapperons à l'envahisseur du Tiers-Monde. Alleluiah ! Foutaises.

 Que signifient les frontières ? Elles sont synonymes d'égoïsme satisfait, et de l'illusion du moi qui est bien contre le toi qui es mal. Elles symbolisent le repli sur soi, la haine frileuse, l'arrogance, la férocité casanière. Elles incarnent aussi un âge d'or, celui d'avant la mondialisation. Une époque si merveilleuse que, grâce à ces frontières restaurées, n'en doutons pas, nous revivrons les plus belles pages de notre Histoire : avec elles, nous pourrons refaire 1914 et 1940, nous pourrons de nouveau nous griser de l'ivresse si bucolique des charniers humains, inhumains.

Nous protégeront-elles au moins de ce que nous redoutons ? Arrêteront-elles ces hordes d'envahisseurs venus du Moyen Orient et d'Afrique ? Si nous le croyons, voyons ce qui se passe sur le Rio Grande aux États-Unis, voyons si les Mexicains et les autres Latino-Américains sont stoppés par les murs de béton, les gigamètres de barbelés, les patrouilles de milices armées, et nous aurons notre réponse.

Non, fermer les frontières, détruire Schengen (dans le silence assourdissant de la Commission de Bruxelles), cela ne nous prémunira de rien de ce que nous craignons. Cela créera une pénurie de passage, une prohibition, et comme toutes les pénuries et comme toutes les prohibitions, cela ne profitera qu'aux mafias qui s'engraissent déjà en suçant la sève âcre de la misère.

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Soyons hardis. Je crois d'ailleurs que l'Allemagne le sait et qu'elle poursuivra son effort, n'en déplaise aux esprits perdus qui espèrent la fin de Schengen. Organisons l'arrivée des réfugiés, débrouillons-nous, et accélérons le dépérissement financier de l'EI pour que des armées locales en viennent à bout et que nous sachions enfin ce qui se passe vraiment sur les sentiers de l'exil.

(Source de l'image ici)

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