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27/04/2017

La France est-elle multiculturelle ?

Avant le 1er tour, Emmanuel Macron a souligné qu'il ne voulait pas d'une "France multiculturelle". Qu'entendait-il par là ? Est-ce si simple ?

J'ai déjà eu l'occasion plusieurs fois, sur ce blog qui a célébré discrètement ses dix ans en janvier, mais où je ne m'exprime plus guère, que la référence que le Front National (et d'autres avec et/ou après lui) mettent en avant est un pur mythe : le mythe d'une France uniforme, parlant la même langue, pratiquant les mêmes jeux, s'envoûtant des mêmes contes, obéissant aux mêmes règles. Car jusqu'aux années 1960, sur la majeure partie de notre territoire, l'on parlait très volontiers divers langages et langues locaux, l'on rendait des hommages plus ou moins discrets à des figures spirituelles plus ou moins avérées, mais diverses et locales. On mangeait à l'huile dans le sud, au beurre en Bretagne, à la crème en Normandie, on buvait ici de la bière, là du cidre, plus loin du vin, et ainsi de suite. Bref, la France était une mosaïque de cultures locales. Elle était, profondément et viscéralement, multiculturelle, et si elle a changé depuis une ou deux générations, la télévision en est probablement la cause encore plus que l'exode rural. À fond, multiculturelle.

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Seulement voilà, sur celle lecture historique et sociologique évidente se superpose une lecture plus politique du mot "multiculturel". Et avec elle, l'idée que des mouvements politiques tentent d'imposer des inflexions légales profondes à notre société, et qu'ils le font par le moyen culturel, en justifiant qu'il puisse y avoir des espaces dans notre pays où une autre culture que la nôtre prévaille sur la nôtre. En d'autres termes, ce qu'il s'agit de dénoncer, c'est l'attitude d'élus qui, parfois, pactisent avec les amis du terrorisme prétendu djihadiste. C'est aussi le relativisme culturel qui croit pouvoir s'appuyer sur une victimisation de principe du musulman pour justifier que se créent des poches de flou juridique justifiant in fine un multiculturalisme. Bien entendu, cette dérive, pas plus qu'Emmanuel Macron, je n'en veux, ni au profit de sectes se réclamant de l'islam, ni au profit de communautaristes de tout poil et de toute confession.

Il y a d'ailleurs une difficulté que nous devons affronter enfin, ou que nous devrons affronter bientôt : c'est celle de la religion (ou des religions) dans notre Histoire. Lorsque, dans les années 1970, Jacques Martin, qui ne fréquentait guère les églises, interrogeait les très jeunes élèves de son "École des Fans" sur la localité dont ils venaient, il leur demandait toujours, certain d'une réponse positive : "Il y a une église ? Il y a une boulangerie ?" etc. Je passerai ici sur la disparition des boulangeries et des commerces de proximité dans les petites localités, c'est un problème dont les élus locaux ont pris conscience et qui trouve parfois remède. Revenons à notre clocher.

Maurice Barrès dans "La Grande Pitié des Églises de France", vitupérait contre les élus radicaux (qu'il qualifiait du mot hideux d'"enjuivés") qui démolissaient les sanctuaires de leurs villages. Le ton sur lequel il le faisait ne serait heureusement plus accepté aujourd'hui, et l'argument qui les sous-tendait est devenu particulièrement odieux depuis l'horreur de la Shoah, mais il reste que la société française n'a pas réglé psychanalytiquement son rapport avec ses siècles de christianisme dominant. La diversité des interprétations courantes du mot laïcité en est la preuve, et les arrière-pensées ne sont seulement ni dans le camp clérical chrétien, ni seulement dans le camp ultra-laïque, mais bien aussi dans celui des adversaires du modèle occidental, et en particulier du modèle français de laïcité prise dans son heureux sens de neutralité.

C'est bien là que la phrase de M. Macron prend un sens plus fort : il y a, dans notre monde, une tendance à ravaler les droits humains au rang de pensée occidentale, à laquelle s'opposerait légitimement une "autre pensée", qu'elle soit russe, qu'elle soit wahhabite, qu'elle soit même chiite, qu'elle soit parfois africaine, une "autre pensée" où l'égalité de principe entre les humains (donc entre les sexes) ne serait plus un objectif primordial, voire plus un objectif du tout, où la légitimation des comportements sexuels minoritaires ne serait pas à l'ordre du jour et n'aurait pas vocation à y être jamais. En somme, il n'y aurait pas une seule et unique culture humaine et humaniste, mais plusieurs, il n'y aurait pas un objectif commun de civilisation, mais plusieurs courants qui coexisteraient sans critère de progrès commun.

Et à ce relativisme-là, qui finit par justifier le racisme et la torture, la phrase de M. Macron s'oppose avec une juste rigueur.

Cela ne nous dit pas ce que nous devons conserver du carillon des heures qui rythme la vie des campagnes depuis dix siècles au moins, et dont certains citadins se plaignent en s'installant maintenant à la campagne. Les églises, là où il y en a, sont-elles seulement des vestiges, témoignent-elles encore d'une foi passée ? Que voulons-nous en faire, et quel hommage souhaitons-nous rendre à l'élan de nos aïeux qui les portait si volontiers à ces édifices parfois orgueilleux, parfois exubérants ? Comment insérer notre histoire dans notre vie, et dans notre paysage vivant et actif ?

Cela fait sans doute partie des questions qui hantent les campagnes où le vote extrémiste domine ces jours-ci. Outre la disparition des acteurs familiers de l'ancienne république (le curé, l'instituteur, le postier), il faut y retrancher de plus en plus le paysan, en voie d'extinction rapide. Et donc, si nous disons que nous ne voulons pas d'un multiculturalisme, c'est évidemment à cette population-là aussi, celle que hante l'idée d'une déculturation historique, que nous nous adressons. Hélas, nous ne le faisons qu'avec des mots. Si demain, nous ne sommes pas capables de changer les faits, ces mots seront vains et, un jour ou l'autre, la majorité se fera de ce que nous refusons aujourd'hui. Je veux dire par là que si par exemple nous ne sommes pas capables de dire que la financiarisation de l'agriculture nous déplaît, et que nous sommes à même d'y remédier pour maintenir le réseau d'une agriculture familiale dynamique, nos mots ne seront que de belles paroles, trop fragiles remparts contre les idées que nous combattons. Je veux dire par là aussi que si nous ne sommes pas en mesure de comprendre l'espace géographique français d'aujourd'hui et d'en moderniser le parcours et la fluidité, ni d'en équilibrer l'activité, si nous ne sommes pas capables de comprendre que la petite ville ne fait pas vivre son arrière-pays, mais que c'est l'inverse qui est vrai, nous irons droit dans le mur, quels que soient l'âge et l'intelligence de notre capitaine national.

Mais il faut tout de même avouer que la France reste et restera multiculturelle. Un pays qui s'étend sur la Polynésie aussi bien que sur l'Amazonie, et dont le rivage est baigné aussi bien par l'Océan Indien que par le ressac de Terre-Neuve ne peut prétendre n'avoir qu'un seul air à son violon. C'est notre richesse, même si nous savons que comme nos ancêtre communs, les Gaulois, les Français, où qu'ils soient, n'ont peur que d'une chose : que le ciel leur tombe sur la tête.

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03/04/2017

La culture française

Il n'y a pas de culture française comme les nazis croyaient (ou feignaient de croire) qu'il pût y avoir une culture "aryenne". En ce sens, il n'y a pas de culture française dont il faudrait rechercher une éventuelle pureté par je ne sais quelle épuration, forcément ethnique, excluant successivement et conjointement les juifs, les tziganes, les Maghrébins, les "sangs-mêlés", les homosexuels, les gauchers, les rouquins, ou qui que cela fût. Sur ce point, nous trouverons facilement un consensus parmi les gens de bonne volonté qui réfléchissent à la France d'aujourd'hui.

Cependant, il y a la francophonie et la culture française écrite, facilement identifiable par le fait que ses productions sont faites originellement en langue française. Ce critère linguistique nous met d'ailleurs immédiatement en présence d'une première difficulté, car la littérature d'expression française qui n'émane pas d'auteurs français, ni même résidant en France, est légion. Et il y a des auteurs français qui se sont principalement exprimés en latin, en philosophie surtout. Mais enfin, Victor Hugo, c'est bien un morceau d'une culture qui ne peut avoir d'autre nom que française, de même qu'Alexandre Dumas. Et d'ailleurs, nous savons toute l'aura que ces deux auteurs ont donnée à la France dans le monde, eux qui ont parlé de la France principalement. Culture française, oui, mais finalement érigée à un rang universel.

Peut-on être français et universel à la fois ? Peut-on être particulier et universel à la fois ? Il y a là un très vieux débat pour lequel je ne prendrai cependant pas le temps de réveiller Aristote et Platon. Quoi de plus anglais que Shakespeare ? quoi de plus universel ? Quoi de plus russe que Dostoïevsky ? quoi de plus universel ? Qu'un ensemble d'auteurs français puisse finir par constituer une culture littéraire française n'est pas un artifice de langage, même s'ils sont devenus universels. On retrouve du Corneille chez Victor Hugo et du Racine chez Lamartine. Il y a de l'Hugo chez Rostand et du Lamartine chez Proust. Il y a aussi du Stendhal chez Proust, et du Balzac chez Zola (fils d'immigré italien), et du Zola chez Simenon (belge d'ailleurs). Ce réseau temporel ou intemporel constitue une réalité d'abord facile, la littérature française, qui s'insère naturellement et heureusement dans l'ensemble plus large de la littérature francophone.

Pourquoi en serait-il autrement des autres arts majeurs ? Il y a une peinture flamande, un Quatrocento italien, le popart américain, les experts des ventes publiques parlent d'"école française' de tel siècle, pourquoi n'y aurait-il pas, pour chacun des arts, un fil tendu à travers les siècles, auquel seraient suspendues les œuvres une à une, et qui, cahin caha, constituerait un style, une façon, quelque chose de collectif attaché à l'œuvre, ce qui n'empêcherait pas un dialogue avec l'universel et que menacerait sans cesse la tentation d'une recherche de pureté ? L'école littéraire française romantique se réclamait de Shakespeare et de Walter Scott, ce qui ne l'empêcha pas de produire une expression qui, aux yeux du monde entier, traduit l'un des meilleurs aspects de ce que l'on aime dans la culture française. Pourquoi en serait-il autrement de Poussin, Le Nain, Watteau, Fragonard ? Le siglo de oro espagnol a produit la figure du Cid, qui a inspiré à Corneille l'une de ses pièces les plus françaises.  Pourquoi en serait-il autrement ? Pourquoi la peur de céder à la tentation de l'épuration conduirait-elle à casser le thermomètre de l'étude scientifique artistique ?

La musique française a été profondément changée par la Révolution. Avant la Révolution, on prononçait la langue d'une façon plus chantante qu'après. et cela donna Lulli (il est vrai italien), Charpentier, Rameau. Depuis, la prononciation est de plus en plus terne et de plus en plus sourde. Et cela a donné successivement Berlioz, Offenbach (il est vrai allemand), Gounod, Bizet, pour finir en Ravel, Debussy, Poulenc et quelques autres sans vouloir oublier Boulez. Écoles françaises successives, couleur musicale identifiable, liée à la langue. Il y a du Charpentier chez Bizet et du Rameau chez Gounod. Je pourrais ajouter du Debussy chez Kosma, mais ceci est une autre histoire.

Oui, il y a une culture française, dans tous les arts majeurs, elle existe. Elle ne résume ni ce qui a été et est produit en France, ni ce qui a été et est produit par des francophones, mais c'est l'une des données de la matière art, au même titre que beaucoup d'autres, et selon des règles et des mécanismes très tortueux.

Comme je suis contre l'idée d'épuration, je n'oublie rien de ce qui compose cette unité apparente. Qu'y a-t-il de plus français qu'Astérix, dont les auteurs étaient pour l'un (Goscinny) originaire d'Europe centrale et élevé en Argentine et, pour l'autre (Uderzo), fils d'immigré italien ? Qu'y a-t-il de plus français que les "sangs-mêlés" Piaf et Mouloudji ? Ou que les Italiens Montand, Reggiani, Ventura ? Ou que les films de Costa-Gavras coécrits avec Georges Semprun, l'un né en Grèce, l'autre n'ayant jamais renoncé à sa nationalité espagnole ? Tout ceci participe à un tohu-bohu d'où émane, aux yeux du scientifique, et aux yeux de l'observateur extérieur, une culture française.

Ce débat n'aurait, au fond, d'importance que théorique si la France n'avait pas une mission historique et si elle n'avait pas l'heureuse habitude de vouloir défendre un rang parmi les nations. Sa mission d'émancipation de l'esprit humain a produit une pièce de théâtre qui, à mon avis, reste unique au monde, le Tartuffe de Molière. Son habitude de défendre son rang a fait comprendre à De Gaulle que, dans le monde issu de la Seconde Guerre Mondiale, la culture constituait un outil de rayonnement considérable. À son époque, le marché mondial parisien des arts majeurs conservait encore un rang sans égal. Depuis, par l'effort des Américains conjugué à celui des Britanniques, l'épicentre du marché s'est déplacé à New-York et à Londres.

Or ce déplacement s'est fait par volonté politique. Les Américains ont empilé les millions de dollars pour promouvoir leur popart, jusqu'à l'écœurement, pour écraser le monde sous la supériorité de leur culture, dont on pourrait discuter la pertinence, mais c'est un autre sujet. Pourquoi le popart ? parce qu'on voit immédiatement ce qu'il a de manifestement américain des années 1950-60, les néons, le fluo, la rutilance, le plastique, l'utilisation même d'icones de la culture populaire (popculture pour popart) américaine, comme Marylin Monroe et James Dean. Tout cela parlait de l'Amérique au monde. De Gaulle l'avait compris et en voulait autant pour la France, et eut la chance que notre école de cinéma lui en donnât un instrument très efficace puiqu'elle régna sur les années 1960 et 1970.

Mais la France, riche d'outils anciens dans beaucoup d'autres domaines comme la peinture, cherche toujours des outils nouveaux dans ces domaines. Il suffit de dénombrer les cars de touristes venus retrouver les canotiers de Renoir et la Sainte-Victoire de Cézanne pour comprendre ce que je veux dire.

En ce sens, il est donc du devoir d'un gouvernement qui voudrait promouvoir la France de la doter des attributs de rayonnement essentiels qui sont ce que l'on nomme une culture française, non pas un reflet ethnique de je ne sais quel fantasme, non plus une exploitation du mythe du béret et de la baguette, mais quelque chose qui parle de l'essentiel, qui décrive l'instant en frappant l'époque du marteau de l'intemporel, qui métamorphose le futile en crucial et le divertissant en bouleversant. C'est à la fois une pépinière et un fantasme qu'il faut avoir, l'envie de dire le plus important et l'instrument pour que ce dit soit la foudre.

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28/03/2017

À J-25, analyse comparative

Dans moins d'un mois aura lieu l'élection présidentielle, un scrutin qui place la France devant ce qu'un grand politicien d'autrefois, Georges Bidault, appelait le "miroir des énigmes". Rarement l'incertitude aura été si grande à la fois sous la plume des observateurs et exégètes et dans la tête des électeurs dont l'indécision ne se résout que très lentement.

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Onze candidats sont aux prises et, en attendant de mieux découvrir les six "petits" dans le prochain débat télévisé, il est désormais possible de dresser un vrai bilan comparatif des cinq "grands", ceux qui ont été invités au premier débat télévisé : Marine Le Pen, François Fillon, Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon et Emmanuel Macron.

Concernant Marine Le Pen, je serai bref. Ses exhibitions répétées en compagnie de figures d el'antisémitisme européen enveloppent sa candidature d'un halo nauséabond, d'autant plus regrettable que ceux qui se réclament d'elle, comme les agriculteurs, comptent parmi les métiers dont la plaint est la plus légitime. Le père donnait, disait-on, de mauvaises réponses à de bonnes questions. La fille fait de même. Le fait qu'elle soit allée se faire adouber par le président Poutine pose d'autres problèmes, que je vais dire dans un instant. Enfin, le programme économique de Mme Le Pen empile les absurdités sur les folies, il ne peut mener notre pays qu'à la déroute et au rétrécissement, ce que je ne veux pas. Elle n'aura pas ma voix, quoi qu'il puisse arriver.

Jean-Luc Mélenchon me rappelle un leader du CDS qui, lors d'un congrès fatidique, en 1994, se présentait à la présidence d'un mouvement qu'il comptait dissoudre aussitôt dans un plus grand, celui de M. Balladur (ce leader fut battu par François Bayrou). En effet, si l'on suit bien M. Mélenchon, il est candidat à inaugurer les chrysanthèmes et expédier les affaires courantes en attendant qu'un assemblée constituante nommée par lui ou élue sur sa convocation (mais selon quel processus aujourd'hui constitutionnel ?) achève la rédaction de la constitution d'une VIe république, que l'on imagine inspirée par un mélange des Soviets et du discours de Ronespierre (mais quel Robespierre ? celui d'avant le pouvoir, tout miel, ou celui du pouvoir, tout fiel et tout sang). Malgré cette modeste ambition formelle, M. Mélenchon affiche programme économique qu'il jure cohérent, ce qui est en soi incohérent, car enfin, veut-il gouverner, ou pas ? Est-il là pour peu de temps en attendant un régime non présidentiel, ou pas ? Tout ceci sent la duperie à plein nez. C'est le brouillard. Enfin, en politique étrangère, lorsque M. Mélenchon a indiqué qu'il ne lui paraissait pas souhaitable que la force de frappe nucléaire française protège les États baltes contre une éventuelle agression russe, M. Mélenchon me semble avoir proféré une infamie. Son amitié pour M. Poutine, moins récompensée que celle de Mme Le Pen par celui-ci, a sur lui les mêmes effets d'égarement. C'est ici le moment de dire ce que je pense de Vladimir Poutine. Sa résistance aux injonctions américaines a parfois été sympathique. La protection qu'il a accordée à Edward Snowden a abouti à sauvegarder une liberté importante. Les États-Unis se conduisent trop souvent en maîtres égoïstes et léonins du monde, la rebuffade de M. Poutine lui assurait la sympathie des amis de la liberté. Mais quand le même M. Poutine pousse cette résistance jusqu'à remettre en cause les principes les plus forts de la démocratie et des droits humains, une limite est franchie. Et son soutien constant aux mouvements racistes européens pose plus qu'un problème. En somme, puisque les États-Unis nous y invitent, nous aurons raison de mettre enfin fin au système de Yalta, mais nous ne devons pas, sous prétexte de nous libérer du joug transatlantique, courir nous revêtir des fers promis par M. Poutine. Nous devons traiter avec lui, la Russie est partie prenante du destin de l'Europe, peut-être plus que les États-Unis, mais chaque peuple européen a droit à la démocratie, au respect de ses frontières et à l'établissement, puis au maintien, des libertés individuelles fondamentales qui sont au cœur de la pensée moderne, et non pas de la pensée occidentale, car certains principes sont universels, faute desquels toute férocité serait permise. Une VIe république inspirée par un ami de M. Poutine ne pourrait donc qu'adopter les traits les plus effrayants et les plus contraires à ce qui a rendu la France grande et utile au destin du monde. De ce fait, M. Mélenchon n'aura certainement pas ma voix non plus, quelles que soient les circonstances.

François Fillon non plus. Cela, pour une double cause. D'abord, il a repris la course à l'échalote avec l'extrême droite lancée par M. Sarkozy, une course à l'échalote dont l'effet invariable est de légitimer les idées les plus sulfureuses du Front National. Cette faute politique, qui a pris un tour historique, suffirait à me dissuader de voter pour lui, autant que sa volonté de défendre la déchéance de nationalité, le déshonneur qui a définitivement discrédité MM. Hollande et Valls, mais il faut tout de même dire un mot de son programme économique et social. Un mot le résume : la purge. Des économies massives dans les dépenses publiques, un nouveau coup de massue sur les classes moyennes par un transfert tout aussi massif de charges des entreprises sur les ménages, tout cela ne peut produire qu'un nouveau ralentissement de l'économie française, alors même qu'elle sort à peine de près de dix années de stagnation. En somme, la politique économique de M. Fillon, si elle aurait probablement été justifiée en 2012, ne l'est plus en 2017. En 2012, nous n'avions plus du tout de croissance, il y avait le choix entre la méthode de cheval (préconisée par M. Bayrou plus que par M. Sarkozy officiellement soutenu par M. Fillon) et la méthode homéopathique défendue par M. Hollande. Le choix fut fait de ce dernier et de sa stratégie. Elle nous paraissait insuffisante et, de fait, n'a agi qu'avec un grand retard, mais aujourd'hui, elle commence à porter de premiers fruits. Il y a donc une double raison de refuser la politique proposée par M. Fillon/ Première raison, elle engagerait la France dans un processus de "stop and go" comparable à ce qui détruisit tout à fait l'économie britannique dans les années 1960. Deuxième raison, les citoyens ont besoin de lisibilité à dix ans. Pour pouvoir consommer et investir, ils ont besoin d'anticiper sur les politiques publiques. Tant qu'ils redoutent des embardées dans un sens ou dans l'autre, ils surthésaurisent comme on le constate. Dès lors qu'ils sont capables de dessiner des bornes autour des variations possibles de la dépense publique et de la pression fiscale, ils peuvent programmer les dépenses et, de ce fait, l'économie retrouve de la liquidité et de l'efficacité. C'est ce qui fait que le programme économique de M. Fillon qui, sur le papier, a beaucoup de bons côtés (au milieu de plusieurs inutiles férocités cependant), est en fait contracyclique et inadapté à la situation actuelle de la France. Cela ne pourrait m'empêcher de voter pour lui si, par ailleurs, ses références sociétales ne le conduisaient là où je ne le suivrai jamais.

Benoît Hamon, qu'en dire, sinon que l'on se demande ce qu'il fait là et qu'il incarne jusqu'à la caricature l'absurdité du processus des primaires ?

Reste donc Emmanuel Macron. Son programme économique et social combine la continuité et l'accélération des réformes nécessaires, il protège la conjoncture d'un excès de rigueur tout en maintenant la pression sur la dépense publique, il se soucie du portemonnaie des classes moyennes motrices de l'économie sans négliger de poursuivre l'allègement des charges qui pèsent sur les entreprises. À travers la suppression de la taxe d'habitation pour huit foyers sur dix, il offre des liquidités nouvelles à beaucoup de ménages et amorce un processus destiné à rogner les inégalités territoriales. Enfin, sans ouvrir l'hypothèque d'un changement de régime, il remet en cause beaucoup de situations acquises. Il opère une synthèse et propose une perspective de politiques de réformes consensuelles et durables favorables à l'anticipation des ménages. Bien sûr, il a aussi ses défauts, et je comprends que des électeurs s'interrogent sur l'éventualité d'aller voter, mais il me semble que, de tous les cinq principaux programmes, celui de M. Macron me paraît à la fois le plus équilibré et le plus innovant.

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20/03/2017

Dans cinq semaines, une nouvelle France ?

Le choix d'Emmanuel Macron de tenir à Reims son discours cadre sur la culture en vue de son éventuel quinquennat présidentiel a permis de mesurer à quel point sa pensée avait évolué depuis une phrase trop lapidaire qu'il avait prononcée quelques jours plus tôt. Gageons que le soutien de François Bayrou, et la garantie qu'il implique, et l'exigence qu'il impose, n'a pas été pour rien dans ce rapide chemin de Damas. De Damas à Reims.

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Reims, pour tous les amateurs d'Histoire de France, c'est le lieu fondateur. C'est là que la France est renée en 1945, en obtenant la première reddition allemande. C'est là qu'elle est renée à elle-même pendant huit siècles dans le moment mystique du sacre royal et de la sainte onction. Le roi est mort, vive le roi. C'est là surtout qu'elle est née le jour où Clovis fit alliance avec l'évêque de Rome.

En ce temps, il ne restait plus que deux évêques fidèles à celui de Rome : celui de Tours et celui de Reims. Tous les autres, dans la vaste Europe issue de la désagrégation de l'empire romain, obéissaient à des princes ariens. Non pas aryens, mais ariens, du nom de l'hérésie née d'un personnage nommé Arius. Au centre de ce débat entre Ariens et Romains se situait la clef de la pensée occidentale moderne : le rapport entre la religion et le pouvoir politique. Chez les Ariens, le politique commandait le religieux. Rétablir Rome, c'était ôter le religieux de l'obéissance au politique. Telle fut la mission de Clovis, et telle la vocation de la France depuis, quoi que l'on en pense, et malgré des régressions et des reniements : veiller à ce que le religieux n'obéisse pas au politique, non plus que le politique au religieux. En cela, le choix de Reims répondait parfaitement à l'objectif de définir la culture française, qui est la France elle-même, par l'incarnation autant que par la voix.

Bien sûr, il n'est pas question de résumer la France, ni son Histoire, ni sa culture, à ce fil droit tendu à travers les siècles, et qui traverse les noms que j'ai déjà évoqués dans le passé (dans mon article intitulé "Une autre histoire de la laïcité" ici même), ceux de Fulbert de Chartres, de Pierre Abailard, de Thomas d'Aquin, de Descartes, de Voltaire, d'Aristide Briand. Mais toujours, si l'on cherche, l'on trouvera, au cœur de la construction de la France et de sa culture, l'une des fibres dont ce fil est tressé.

Guitry disait par exemple que le théâtre était né dans les églises avant de s'en détacher, ce que les églises ne lui avaient jamais pardonné. "Rivalité de métier", résumait-il avec l'un de ses sourires goguenards.

Non qu'il ne puisse y avoir d'art et de culture dans le religieux. Il arrivait au grand laïc qu'était Prosper Merrimée de se laisser bouleverser par une fresque romane d'une église poitevine. Et aujourd'hui encore, cela peut se produire, quelle que soit la religion. Mais la France fait partie des pays qui ont érigé le droit au blasphème en droit humain, et le droit de ne pas croire en prérogative inaliénable et imprescriptible de l'humain. Elle en fait partie et, sans doute, elle fut parmi les premiers, sinon le premier.

L'instrument de tout cela, le fer de lance de la pensée des Lumières contre l'obscurantisme, c'est le français, langue d'ambition cosmique. partout où le français est connu, le droit au profane et à la profanation est reconnu, ou a légitimité pour l'être. Avec lui, le principe d'égalité des conditions humaines. C'est sans aucun doute pourquoi l'on prête à Albert Camus la belle citation "Ma patrie, c'est la langue française", parce que notre langue porte en elle l'insoumission à la fatalité et la révolte contre ce qui n'est pas conforme à ce qui devrait être.

Entendu, me direz vous, mais la France, par son Histoire, par ses forfaits, a perdu la légitimité pour porter ce message que sa langue suppose. Nous avons commis des fautes, il est vrai, et nous le savons. Et nous le disons, mais beaucoup d'autres pays, et beaucoup d'autres cultures, ont commis des forfaits souvent aussi grands, et bien peu le savent, et encore moins le disent.

Nous avons pratiqué l'esclavage. C'est vrai. Au temps de Charlemagne, il restait beaucoup d'esclaves dans ce qui n'était plus la Gaule et qui n'était pas encore tout à fait la France. Puis nous avons découvert, nos aïeux l'ont fait, que cet esclavage était une abomination. Il fallut encore des siècles pour que nous triomphions de nos propres faiblesses, mais nous pûmes l'abolir. Au XIVe siècle, il ne se pratiquait plus du tout en France, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, alors qu'il était courant en Afrique et dans le monde arabe, par exemple.

Puis l'oubli s'empara de nous, nous recommençâmes à pratiquer l'esclavage, et il fallut de nouveaux siècles pour triompher de nous-mêmes. Pendant ces siècles, nous achetâmes, mot horrible, des humains, en particulier en Afrique, où l'esclavage restait endémique, et où, il faut le rappeler, ces esclaves étaient souvent non pas razziés, mais achetés à d'autres Africains.

Enfin, nous triomphâmes de nouveau de nous-mêmes. Mais en Afrique, et dans le monde arabe, l'esclavage demeurait souvent endémique. La piraterie et l'esclavagisme algérois furent le premier terrain d'une éradication de l'une et de l'autre. Oui, nous avons eu tort de développer le colonialisme, sans aucun doute, mais où en serait l'esclavage, en Afrique et dans le monde arabe, si nous ne l'avions pas fait ? C'est cette complexité du monde et cet entrelacs intime du bien et du mal dans le fait historique et dans l'acte politique qui résument l'enseignement que nous a donné notre longue expérience historique.

C'est d'eux aussi que nous tentons de convaincre nos partenaires européens et occidentaux, d'abord, puis toute la communauté mondiale ensuite. C'est à cette expérience millénaire collective enfin que nous invitions à adhérer les étrangers que le choix, le sort ou le malheur conduisent à envisager d'être français.

Et cela, sans être dupes de ce que la France, ni la culture française, n'ont jamais été. Par exemple, il n'y a guère que cinquante ans, et encore, que tout les Français parlent français. Dans les régions, on préférait souvent les patois ou langues qui ont construit la nôtre. Et ce disant, on se doute que je plaide pour la langue bretonne aussi, en même temps que pour une image de la France diverse, articulant à la fois une culture unique et des culture diverses, une culture française et des cultures d'esprit souvent étranger. Dans ce tohu-bohu de la clameur des cultures de notre Histoire, ce qui fit toujours l'unité de cette multitude dirimée, c'était le fil tendu depuis Clovis et que, d'une main ferme, nous ne devons jamais perdre, celui sans lequel la France ne serait plus la France.

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22/02/2017

S’il fallait regretter d’avoir fait de la politique

La décision de François Bayrou de s’associer à la démarche d’Emmanuel Macron m’a surpris. Je n’ai aucune estime pour M. Macron dont les propos et agissements n’ont, jusqu’ici, aucun trait sympathique. Cet homme marié à une femme qui pourrait être sa mère et qui dit que la France doit aimer tous ses enfants me paraît enfermé dans un Œdipe mal résolu. Je suis surpris, déçu, un peu sonné, et cela m’encourage à me détourner enfin complètement de ce monde politique dans lequel je suis entré sur un malentendu en 1981 et qui, depuis cette époque, n’a cessé de se détériorer à mes yeux. Au fond, c’est peut-être moi qui lui suis de mauvais conseil et peut-être s’améliorera-t-il du fait que je m’affairerai à l’Histoire et à la littérature, activités ô combien plus grandes, ô combien plus utiles.

La déchéance récente de François Fillon m’avait déjà fort secoué. Voilà un homme qui continue à se réclamer de la mémoire de Philippe Séguin alors que par toute son activité personnelle des vingt-cinq dernières années, il a contredit ce qui reste l’un des deux ou trois apports majeurs de feu Séguin à notre vie publique : la loi de moralisation et de financement public de l’activité politique. Rappelons les faits.

Dans les années 1980, il n’existait aucune façon officielle de financer les partis politiques, autre que les cotisations de leurs militants, une somme notablement et notoirement rendue insuffisante par l’inflation des dépenses de campagnes. En 1985, lorsque j’ai commencé à découvrir les rouages de la machinerie, quatre ans après mon adhésion au CDS, parti de Lecanuet et de Bernard Stasi, le « permanent » du CDS qui s’occupait des jeunes du CDS (les JDS), avec le titre de secrétaire général adjoint, Éric Azière (aujourd’hui président du groupe UDI-MoDem du conseil de Paris), était en principe l’assistant parlementaire d’un sénateur du Rhône nommé Pierre Vallon. Il ne mettait jamais les pieds au Sénat mais me disait de temps à autre qu’il devait enfin rédiger un rapport pour ce sénateur, de façon à ne pas apparaître occuper un emploi en réalité fictif. En fait, le sénateur faisait faire son travail par son équipe lyonnaise (il était aussi président du Conseil Général du Rhône, ou quelque chose comme ça) et n’avait pas besoin d’un assistant à Paris. Le poste d’Azière servait à financer le parti.

C’était après tout presque normal. il n’y avait aucun moyen de financement, il fallait faire avec les moyens du bord et, parti dans l’ensemble honnête, le CDS ne bénéficiait guère des largesses du président Bongo ni de quelques milliardaires en mal de soutien politique. Le trésorier de l’époque, Parenty, en fut même de sa poche lorsqu’il fallut sauver le parti de la faillite juste après 1981. On est loin de ce qu’on a constaté par la suite. Je passe sur le pont de l’île de Ré et sur les belles affiches offertes en 1990 par Bouygues aux dirigeants du CDS qui y figuraient individuellement de trois quarts, sur fond du siège de Bouygues à Boulogne, dirigeants qui n’étaient autres que Pierre Méhaignerie, feu Jacques Barrot, feu Bernard Stasi et … Jean Arthuis, un homme si neuf et si propre qui soutient maintenant Emmanuel Macron. je passe aussi sur les tripatouillages postérieurs des comptes bancaires du CDS (avec passage par Luxembourg) qui aboutirent à un procès où l’expert-comptable Arthuis ne craignit pas de passer pour encore plus incompétent que malfaisant car, trésorier adjoint du parti (logique pour un expert-comptable), il se sauva de la condamnation en invoquant le fait qu’il n’avait jamais mis le nez dans lesdits comptes dudit parti. Encore plus incompétent, dis-je, et, qui plus est, occupant un poste fantôme dans un organigramme d’ailleurs postiche, mais laissons là toutes ces digressions et revenons à notre sujet.

On l’a remarqué, les pratiques des années 1980 sont celles auxquelles François Fillon s’adonnait encore récemment, dans les années 2000 et 2010, malgré la loi de financement lancée par Séguin (faisant suite à celle de Rocard) qui ont rendu toutes ces pratiques non seulement illégales, mais immorales. C’est cela qui est reproché à M. Fillon, non seulement par l’opinion publique entière, mais par tous ceux qui éprouvaient de l’estime pour lui, dont je suis.

Il m’en vient une nausée que j’ai déjà connue. C’était en 1994 : lors de la campagne présidentielle, les vannes des prébendes publiques étaient grand ouvertes par les balladuriens. Je revois tous les visages des responsables jeunes du parti à cette époque. Ils disaient tous la même chose : « Que veux-tu ? » C’était le moment de demander, on titularisait fort dans la fonction publique, à la SNCF, dans les conseils d’administrations de certaines entreprises publiques pour les plus notables d’entre nous. Cette rageuse curée, qui n’a rien à envier à celle que Zola a décrite, sauf l’envergure des sommes en jeu, me donnait la nausée et ne fut pas étrangère à mon ralliement au camp chiraquien où l’on ne me promettait rien.

Masochisme, allez-vous me dire. Sans doute, puisque je suis resté accroché encore plus de vingt ans aux destinées de ce centre. Mais pas seulement le masochisme : il y avait aussi et surtout, je l’ai déjà écrit, la personnalité attachante de Bernard Stasi, le plus brillant des dirigeants du CDS, le seul qui marquait de l’intérêt pour la culture. Stasi est mort depuis longtemps, mais nous le pleurons toujours. Il avait ses défauts, même moraux, mais le bilan de ce qu’il apportait aux débats était considérablement positif. C’est sans aucun doute par attachement à son parcours que je me suis fourvoyé dans ce monde politique dans lequel je n’avais rien à faire et qui, en dehors de lui, m’a fait rencontrer des personnages et personnalités parfois sympathiques, mais surtout un océan de médiocrité satisfaite et vénéneuse.

Lors de cette campagne de 1994-95, je venais de vendre un appartement que j’avais acheté dans le XVIe arrondissement de Paris dix ans plus tôt avec l’assurance-vie de mon père décédé à l’âge de quarante-huit ans. Fort de cette somme que je croyais infinie, j’ai pu me faire élire sur la liste de Pierre-Christian Taittinger à la mairie du XVIe où j’ai été adjoint au maire de 1995 à 2001. Malgré les amicales suggestions de mon maire, j’ai toujours refusé d’y prendre quelque commission que ce fût dans les (modestes) affaires dont j’avais à traiter. Résultat : au bout de six ans de mandat, la somme que je croyais infinie avait fondu presque jusqu’à zéro.

Depuis quinze ans et la fin de cette période municipale, j’ai fait beaucoup de livres, j’ai mené des études de plus en plus approfondies, qui ont révélé de plus en plus la réalité bretonne du Moyen Âge, mais tout cela ne m’a pas enrichi, au contraire, et l’attachement stupide que je marquais pour le parcours de mes anciens amis (qui, eux, continuaient à vivre plus ou moins largement du système) continuait même à me coûter. Au bout du compte, j’avoue qu’un peu d’amertume ne me semble pas injustifié, bien que je commence enfin à croire que mon travail scientifique inlassable apporte une utile lumière sur notre Histoire, Et, vous ne devinerez jamais : j’en suis presque à regretter la campagne de Balladur, à regretter qu’il ne se trouve plus personne pour me demander : « qu’est-ce que tu veux ? » car je crois qu’enfin, j’accepterais une bonne planque pour considérer en sûreté la chute prochaine de notre époque qui penche chaque jour un peu plus vers ce que décrivaient ces vers insurpassables de Victor Hugo :

« Il secoue un flambeau
qui, sous ses pieds dans l’ombre éblouissant la haine,
Éclaire tout à coup le fond de l’âme humaine ».

Cette haine, c’est celle que l’argent éprouve pour l’humain, et dont la bataille décisive s’annonce. Ou pas.

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À propos de mon nouveau livre

Voici la couverture de mon nouveau livre.

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Il s'agit du cinquième volume d'une collection que j'ai commencée en 2001 et qui édite le plus ancien recensement des foyers bretons conduit dans les années 1426 et suivantes sur décision du duc de Bretagne Jean V, à l'époque de la Bretagne libre. Après les anciens diocèses (alors à la fois circonscriptions religieuses et circonscriptions politiques et administratives) de Cornouaille, de Tréguier, de Saint-Malo et de Léon, il étudie celui de Saint-Brieuc, qui inclut le Goëlo, le Penthièvre et une partie du Porhoët.

C'est un document sociologique exceptionnel, certainement unique en Europe pour cette période, où sont données souvent, outre l'identité du chef de famille, des précisions telles que l'état de santé, le niveau de revenu, la profession, et autres. Le but est d'établi le niveau de taxation de chaque paroisse par un impôt d'origine normande que l'on nomme le "fouage". Le fouage normand est resté à peu près forfaitaire depuis sa création au XIe siècle, mais le fouage breton, instauré seulement en temps de paix en 1365, est calculé sur une logique progressive dès au moins les années 1420, ce qui signifie que plus on a de revenu, plus on paie un fouage élevé, mesure juste évidemment pondérée par le fait que les plus riches, c'est-à-dire les nobles et leurs métayers directs, ne paient aucun fouage, un privilège heureusement compensé en partie par le fait que les plus pauvres n'en paient pas non plus. En somme, il est payé sur une base progressive par les classes moyennes, ce qui nous renvoie à la situation de l'impôt à notre époque.

Les chiffres, calculés par paroisse, permettent de dresser des cartes géographiques de l'impôt et, donc, de la richesse de revenu des classes moyennes, pondérée par la densité de population au kilomètre carré. Un ensemble de cartes statistiques permet ainsi de se faire une idée précise de la sociologie de cette partie de la Bretagne. Des documents jusqu'ici inédits font découvrir le poids déjà important des tissages de Lamballe et de Quintin, qui prendront leur plein essor au XVIIe siècle, deux cents ans plus tard.

Comme les nobles y sont traités à part, c'est aussi l'occasion de rédiger le plus ancien nobiliaire universel de Bretagne, d'y ajouter des réflexions héraldiques du plus haut intérêt, où se dégage peu à peu un trait majeur : le poids des événements politiques du XIIIe siècle dans les règles d'adoption d'armoiries aux XIVe et XVe siècles.

Le tout est illustré de nombreuses photos de monuments médiévaux et, en fin de volume, de cahiers en couleur regroupant près de 470 écus de familles nobles recensées dans ce document, plus d'une sur deux, ce volume étant d'ailleurs celui de tous les records parce que les nobles y recensés sont plus de 1400, contre 750 en Cornouaille, 900 en Tréguier, 1000 en Saint-Malo par exemple.

En cette année de Brexit, il m'a paru pertinent de demander à Michael Jones, professeur émérite à l'université de Birmingham, spécialiste du pouvoir breton de cette époque, de retracer les relations de la Bretagne et de l'Angleterre dans les derniers siècles du Moyen Âge et leur impact sur ce document. Le Royaume-Uni est le plus vieil et plus universel allié de la France, ce qui, d'ailleurs, ne devrait pas conduire son chef de gouvernement à recevoir des candidats à l'actuelle élection présidentielle, une ingérence inacceptable à mon avis.

Paru aux Éditions de la Pérenne, 480 pages et une carte hors texte, 420 Euros.

 

 

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11/01/2016

13 novembre : les doutes légitimes, barbouzes et policiers

On l'a oublié un peu vite, mais les attentats du 13 novembre et leurs suites immédiates ont laissé de violents doutes sur l'attitude des services spéciaux et d'une partie de ceux de la police. Les détails que la presse a fait connaître permettent désormais une synthèse qui alourdit encore la critique et qui ne peut que la lester de suspicion.

En amont de l'attentat, il est à noter que les choix successifs des gouvernements français ont abouti à la présence d'agents spéciaux français dans tous les camps syriens, sauf sans doute celui de Daech. Le financement initial de cette organisation par l'Arabie Séoudite et par le Qatar, tous deux alliés de la France quoique rivaux entre eux, rend plus que probable l'envoi d'agents des services à ce Daech débutant. Il y a d'ailleurs fort à penser qu'il s'agissait d'agents de la DGSE, car on a constaté que, dans ce qu'on a nommé un peu vite le "printemps arabe", la DGSE était apparue dans le camp des contestataires, cependant que, le plus souvent, la DCRI soutenait les régimes en place. Les liens de la DCRI (devenue entre-temps DGSI) avec le régime syrien ont été confirmés récemment par Bernard Squarcini, fondateur de la DCRI, lorsqu'il a expliqué qu'Assad avait voulu lui faire passer la liste des terroristes de Daech opérant en France, liste qui aurait été refusée par le premier ministre Valls. La DGSE, de son côté, a formé de nombreux adversaires du régime syrien, dont certains sont ensuite passés à Daech pour diverses raisons qu'il n'importe pas de détailler ici.

Or voici que nos oreilles, répandues aux quatre vents du conflit syrien, n'ont pas été capables d'y organiser une collecte d'information sur les activités des terroristes en France. Qui peut le croire ? Il est vrai que, dans les semaines qui ont précédé les attentats, la DGSE était surtout concentrée sur l'exfiltration de pilotes en République Dominicaine.

Plus près des attentats eux-mêmes, on sait que des alertes ont été adressées à la France, notamment par l'Irak, avec des précisions de dates qu'il était au moins possible de prendre au sérieux. Ces alertes ont été ignorées, et si peu prises au sérieux que, le soir même des attentats, le standard d'alarme de la police n'a pas répondu à un témoin qui, pendu au fil pendant deux heures, n'a cessé de tenter de joindre une vigie. Il n'y avait que trois policiers de garde au poste et une douzaine d'astreinte dans le quartier. Quand Thomas Guénolé, chroniqueur sur RMC, a souligné ces faits dans sa revue de presse, il a été aussitôt mis à pied et congédié, sans que l'on sache d'ailleurs avec clarté si c'était la direction de RMC, le ministre, ou les deux à la fois, qui avait ainsi sanctionné sa clairvoyance. Comme chantait feu Béart "Le premier qui dit la vérité, il sera exécuté".

Passons sur d'autre détails bizarres et venons-en à l'intervention de Saint-Denis. Les premières images que nous en avons vues étaient celles d'une jeune femme qui criait aux policiers du RAID, par la fenêtre : "C'est pas mon copain ! Vous me laissez sortir ?" Et elle paraissait appeler au secours. On ne peut entièrement reprocher aux policiers d'avoir pris cet appel au pied de la lettre, car ils pouvaient supposer un subterfuge pour se rapprocher d'eux et pour se faire exploser près d'eux.

Cependant, force est de constater que la version, devenue officielle par les communiqués qu'en fournit le rigoureux procureur Molins, n'est plus du tout satisfaisante. On y lit que les terroristes, présentés comme retranchés dans un véritable Fort Chabrol, disposaient en tout et pour tout d'une arme de poing, un browning, destiné à contenir dix balles, et qui en contenait neuf. Les terroristes auraient donc tiré, au plus, un projectile, auquel la police aurait répliqué par non moins de cinq mille tirs, une gigantesque pétarade, totalement gratuite.

Une pétarade d'autant plus délirante que pas un des terroristes n'a reçu le moindre de ces innombrables plombs. Si l'on a bien lu, les hommes sont morts de l'explosion d'une ceinture piégée par l'un d'eux (à quel moment ? ce n'est pas dit) et la pauvre fille qui voulait sortir a péri, étouffée ou écrasée, sous les gravats, aussi horriblement que certaines victimes de ses lugubres amis.

On ne sait plus, du coup, comment le chien est mort, mais ce n'est plus qu'un détail. Car subitement, cette interminable fusillade à sens unique nous rappelle l'exécution du truand Mesrine par les troupes du commissaire Broussard, le même commissaire Broussard qui a créé le RAID, ce RAID qui a tiré sans fin dans les rues de Saint-Denis, RAID dont le premier chef fut Ange Mancini, tout récemment encore chargé de la coordination du renseignement français, et aujourd'hui chargé de divers barbouzages africains au groupe Bolloré, Bolloré ultime soutien de Nicolas Sarkozy.

L'apparition du nom d'un politique nous renvoie à l'affaire Merah de 2012, dont les liens avec la DCRI avaient paru troubles aux observateurs, et dont les zones d'ombres se multipliaient dès lors que l'on tentait de clarifier une chronologie précise.

Nous voici donc avec un plateau politique compliqué : la DGSE qui a failli dans la collecte de renseignements et qui, dans le même temps, s'affichait avec Jean-Marie Le Pen à travers certains de ses agents dans l'affaire dominicaine. La DGSI toujours proche d'Assad par certains de ses éléments, et rappelant que, dans le passé, elle avait fait le pont entre le SAC et la police nationale dans l'affaire dite du groupe "Honneur de la Police". Cette même DGSI dont certains courants demeurent proches de Nicolas Sarkozy. Enfin, puisqu'il y a eu faute du ministre Cazeneuve, l'on ne peut manquer de s'interroger sur la chronologie de novembre : comme en janvier, la cote de confiance du président Hollande a bénéficié des attentats. Seulement, en janvier, cette cote était retombée avant les élections départementales, trop tôt pour servir au scrutin. Cette fois, en novembre, les attentats sont tombés à une date telle que leur effet dopant sur la cote du président a eu un impact sur les élections.

La question est donc évidente : et si tout cela était calculé ? Et si, en offrant sur un plateau sa réforme constitutionnelle au camp sarkozyste, le président Hollande n'avait fait que matérialiser un pacte, un pacte faustien conclu entre tous ces acteurs ? C'est plus que difficilement imaginable, c'est évidemment délirant, et cependant, nous sentons bien une main invisible dans tout cela.

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Or si l'on ne veut pas mettre les hommes en cause, c'est une structure qu'il faut critiquer, une technostructure, celle de la police nationale. C'est elle qui doit maintenant s'expliquer sur les principaux dysfonctionnements de l'affaire. Tant que cela ne sera pas fait, nous invoquerons le doute légitime à chaque fois que l'on proposera de mettre en cause le moindre élément de notre état de droit.

 

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07/01/2016

Déchéance : comment fabriquer des ennemis de l'intérieur

La déchéance de nationalité pour tous ou pour les binationaux, voilà deux options. J'ai dit hier pourquoi et en quoi la déchéance pour tous, en ce qu'elle ouvrait la possibilité de créer des apatrides, constituait une trahison de l'une des plus généreuses utopies de l'après-guerre, François Bayrou et Manuel Valls ont d'ailleurs rejeté cette hypothèse, le premier au nom d'un illogisme manifeste, le second au nom des engagements internationaux de la France. Voici maintenant pourquoi la déchéance des binationaux représente une faute historique dont les conséquences sont incalculables.

La conquête de l'Algérie fut rendue nécessaire en 1830 par la persistance des activités de piraterie et d'esclavagisme pratiquées à Alger et autour. Mais sa suite n'alla pas de soi, c'est le moins que l'on puisse dire, il y eut diverses périodes dont l'historique n'est pas le sujet, non plus que celui de la Guerre d'Algérie pour laquelle mon père a été décoré en octobre 1958 de la Croix de la Valeur Militaire, une sorte de Croix de Guerre.

Ce qui est certain, et qui importe pour le présent article, c'est qu'au début de ce qu'on a nommé la "bataille d'Alger", moment clef de la guerre en question, la population algéroise alors qualifiée du vilain mot d'"indigène" était largement favorable à la France. Des boutefeux jusqu'auboutistes commirent alors la faute de renoncer au droit commun pour mettre fin aux attentats qui endeuillaient toute la population algéroise sans distinction d'origine. En vertu de "pouvoirs spéciaux" (tiens, tiens) votés en mars 1956, on confia à l'armée et au général Massu en 1957 le soin d'éradiquer ce terrorisme.

Or l'armée (on ne me verra pas ici dire du mal de l'armée française, dont chacun connaît les qualités) n'avait pas, dans son arsenal, les instruments tactiques nécessaires pour la mission qui lui était confiée par des politiciens totalement déboussolés et empressés de se débarrasser d'un pouvoir qui les dépassait totalement (voir ce que j'écrivais hier sur ce sujet). L'armée gagna certes cette bataille d'Alger, mais cette victoire se transforma en défaite, car elle nous fit perdre finalement la guerre.

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Non pas la Guerre d'Algérie, qui a été perdue le jour où, en 1960, les Soviétiques annoncèrent soutenir officiellement le FLN, mais la guerre pour appliquer la paix conclue par de Gaulle et le FLN en 1962. En effet, cette paix représentait probablement la meilleure issue possible compte tenu des forces en présence : des centaines de milliers de Français d'Algérie restaient chez eux paisiblement et les liens institutionnels forts demeuraient entre le nouveau pays et la France, ce qui n'était pas si loin de l'hypothèse évoquée un siècle plus tôt par Napoléon III.

Hélas, cet arrangement fut bousculé aussitôt par les jusqu'auboutistes des deux camps, ce qui aboutit à la célèbre formule "La valise ou le cercueil" et tout le côté positif des liens historiques profonds a été perdu, au désavantage des deux pays, mais surtout à celui des "pieds-noirs" et de la France. Dans ce moment précis de bascule se révéla la faute commise d'envoyer l'armée et de perdre ainsi la sympathie d'une population pourtant favorable. "Oderint me cives dum timeant", cela ne marche qu'en vase clos, pas dans un monde ouvert, le recours à l'armée suscita crainte, certes, mais haine surtout, et cela se fit en traitant toute la population algéroise d'origine (quel vilain mot décidément) "indigène" en suspecte. À force d'injustes soupçons et de brimades, ils sont devenus hostiles.

Or c'est exactement l'engrenage auquel nous expose le principe de déchéance de nationalité pour des binationaux. On comprend qu'il ne s'agit pas d'une critique absolue qui serait vraie en tous temps, mais que hic et nunc (désolé pour Mme Belkacem qui n'aime pas le latin), le principal effet de cette déchéance de nationalité est la brimade et la stigmatisation, puisque chacun, même ses auteurs, s'accorde à reconnaître que son efficacité contre le terrorisme est tangentielle à zéro. Pour des binationaux (pas tous, c'est vrai), et principalement des binationaux que leur autre nationalité rattache à des pays de tradition ou d'histoire musulmane, l'effet d'image n'est pas du tout tangentiel à zéro : ils ne sont subitement plus des Français à part entière, mais des Franco-Algériens ou des Franco-Tunisiens, etc., ce qui n'est pas la même chose que d'être considérés comme entièrement français.

Il y a donc des milliers de gens qui sont sur le fil du rasoir jusqu'ici, hésitant entre un camp ou l'autre, et que cette provocation va faire basculer peu à peu dans le camp des ennemis de la France. C'est cet engrenage qui, pourrait transformer une lutte antiterroriste en véritable guerre civile, dont les conséquences et la durée sont incalculables. Toute guerre, outre sa propre monstruosité, porte en elle, des suites d'affaiblissement et de dépopulation.

Que l'on me comprenne : je sais bien, comme tout le monde, qu'il y a, en France, des milliers de gens qui n'aiment pas la France telle qu'elle est et qui voudraient la transformer en charialand. Contre eux, les moyens légaux du droit commun seraient suffisants si l'État s'en donnait les moyens, notamment en recrutant plus de juges spécialisés et en ne se privant pas des compétences longuement et durement acquises de spécialistes comme Marc Trévidic. Mais il y a d'autres milliers et milliers de gens qui ne songent même pas à détester la France, alors même que nos ennemis les y incitent. Par cette provocation, nous donnons des armes à nos ennemis pour nous fabriquer d'autres ennemis de l'intérieur, une armée bien plus grande encore que celle que nous redoutons. C'est pourquoi ce principe de déchéance de nationalité, tel qu'il est présenté, est supérieurement dangereux et, de ce fait, inacceptable, alors que l'instauration d'une indignité nationale, dont les effets sont très puissants et la symbolique considérable, fournirait un outil de très bonne qualité.

Hélas, il semble qu'au sommet de l'État, les couloirs du pouvoirs soient hantés par d'obscurs boutefeux en quête de Guerre Sainte, alimentés aussi bien par l'extrême droite française que par des puissances étrangères, à un point tel qu'il semble que prêcher la raison et l'apaisement soit désormais voué à la plus glaciale inutilité. Vox clamans in deserto. Pourvu que, cette fois, on m'entende.

06/01/2016

La France vers un régime autoritaire ?

Le président Hollande a annoncé au Congrès, le 14 novembre dernier, une double constitutionnalisation : celle de l'état d'urgence, à peu près dans les termes actuels de la loi de 1955, et celle du principe de déchéance de nationalité pour les binationaux, cette dernière restriction étant destinée à ne pas ouvrir de cas d'apatridie, mais désignant en fait les binationaux issus de l'immigration en provenance d'Afrique du Nord comme tous coupables potentiels, et tous de nationalité française incomplète.

L'interdiction faite aux États de créer des apatrides par déchéance de nationalité est l'une des utopies anti-hitlériennes de l'après-guerre : Hitler avait usé et abusé de la déchéance de nationalité, celle-ci se voyait donc associée à raison à l'infamie hitlérienne et au mécanisme juridique et politique des chambres à gaz. Déchoir quelqu'un de sa dignité aboutissait à lui ôter un élément crucial de sa dignité d'être humain, quels qu'aient été les traités chargés d'organiser la prise en charge des apatrides. La déclaration universelle des droits de l'Homme de l'ONU posa comme principe-clef de l'organisation nouvelle du monde la prohibition de la possibilité pour les États de priver leurs nationaux de nationalité. Il y eut une convention de l'ONU en 1961, que la France, encore empêtrée dans la guerre d'Algérie, signa mais ne ratifia pas et une convention européenne, dans le cadre du Conseil de l'Europe, conclue en novembre 1997 et signée par la France en 2000 (mais jamais ratifiée non plus) qui posait que "Tout homme a droit à une nationalité".

On le voit donc, la lutte contre l'apatridie et contre le principe de la déchéance de nationalité est de la même nature que la lutte pour l'abolition de la peine de mort : il s'agit d'un progrès de civilisation. Et c'est contre ce progrès de civilisation que, pour une raison obscure, le président Hollande a décidé de faire légiférer le pouvoir constituant français. En d'autres temps, il en eût été couvert de honte et d'opprobre par la gauche mais celle-ci réagit dans un mélange de confusion et de trouble qui aboutit à un véritable concours Lépine des justifications les plus abjectes du principe de déchéance de nationalité. C'est un véritable tohu-bohu au milieu duquel on croit distinguer trois tendances à gauche : ceux qui suivront M. Hollande à tout prix, ceux qui invoqueront la clause de conscience quoi qu'il arrive, et enfin ceux qui attendent de voir comment le vent tourne et comment leur gamelle s'emplit. In fine, l'on peut envisager que, lâchement, beaucoup d'opposants au principe de déchéance de nationalité s'abstiennent comme Ponce Pilate, ce qui leur permettra de prétendre qu'ils ont eu le courage de ne pas le voter, mais qui n'empêchera pas cette disposition historiquement rétrograde d'entrer dans la constitution, car à droite, l'on aura peut-être le courage de s'abstenir aussi, mais il est improbable que l'on aille au-delà.

Or cette situation d'un troupeau de Ponce-Pilate laissant sacrifier les principes essentiels au nom d'une hypothétique efficacité sécuritaire et militaire, nous la connaissons bien. Le dernier siècle nous en a donné deux fois le spectacle. La première fois, cela aboutit au vote de confiance au maréchal Pétain, la deuxième à l'investiture de de Gaulle après les journées algériennes de mai 1958. Oui, ces élus, chargés de défendre le peuple et l'état de droit, qui courent au sauve-qui-peut, qui jettent les principes éthiques à la Seine, et qui se dépêchent de se débarrasser du pouvoir pour retomber dans leur médiocrité, nous les connaissons. En 1940, ils investirent un pouvoir qui se voulait autoritaire et antirépublicain. En 1958, ils ouvrirent la voie à un régime républicain, dont il ne s'agit pas ici de soupeser qualités et défauts, mais dont la nature autoritaire est bien connue elle aussi.

L'on pourrait remonter à la Deuxième République, qui, au fond, finit un peu de la même façon, dans Cavaignac, puis dans Louis-Napoléon.

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Il est donc légitime de se poser cette question : l'incapacité et la médiocrité manifeste de notre classe politique, puis l'abandon de l'essentiel auquel elle se livre, sont-ils les signes avant-coureurs d'un nouveau passage par la case d'un régime autoritaire ? Nous le saurons bientôt.

04/01/2016

Mes vœux par Victor Hugo

En guise de vœux, un texte un peu amer de Victor Hugo qui décrit assez bien la médiocratie que nous subissons : c'est extrait de "Melancholia" dans les Contemplations. Le poème débute par "Un homme de génie apparaît" et, plus loin :

 

Il apporte une idée au siècle qui l’attend ;
Il fait son œuvre ; il veut des choses nécessaires,
Agrandir les esprits, amoindrir les misères ;
Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins,
Si l’on pense un peu plus, si l’on souffre un peu moins !
Il vient. — Certe, on va le couronner ! — On le hue !
Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue,
Ceux qui n’ignorent rien, ceux qui doutent de tout,
Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l’égout,
Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre,
On le siffle. Si c’est un poète, il entend
Ce chœur : « Absurde ! faux ! monstrueux ! révoltant ! »
Lui, cependant, tandis qu’on bave sur sa palme,
Debout, les bras croisés, le front levé, l’œil calme,
Il contemple, serein, l’idéal et le beau ;
Il rêve : et, par moments, il secoue un flambeau
Qui, sous ses pieds, dans l’ombre, éblouissant la haine,
Éclaire tout à coup le fond de l’âme humaine ;
Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours ;
Orateur, il entasse efforts, travaux, discours ;
Il marche, il lutte ! Hélas ! l’injure ardente et triste,
À chaque pas qu’il fait se transforme et persiste.

(....)

Il va semant la gloire, il recueille l’affront.
Le progrès est son but, le bien est sa boussole ;
Pilote, sur l’avant du navire il s’isole ;
Tout marin, pour dompter les vents et les courants,
Met tour à tour le cap sur des points différents,
Et, pour mieux arriver, dévie en apparence ;
Il fait de même ; aussi blâme et cris ; l’ignorance
Sait tout, dénonce tout : il allait vers le nord,
Il avait tort ; il va vers le sud, il a tort ;
Si le temps devient noir, que de rage et de joie !
Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie,
L’âge vient, il couvait un mal profond et lent,
Il meurt. L’envie alors, ce démon vigilant,
Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière,
Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière,
Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit
S’il est vraiment bien mort, s’il ne fait pas de bruit,
S’il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme,
Et, s’essuyant les yeux, dit : « C’était un grand homme ! ».

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26/12/2015

Hollande ne veut que des "Français de souche"

L'extension de la déchéance de nationalité aux binationaux nés français continue à agiter l'internet francophone, autant qu'elle suscite de critiques de la presse étrangère. Parmi les critiques adressées à cette mesure : le fait qu'elle conforte la notion de "Français de souche".

Selon la Constitution de 1958, l'État, ni la loi, ne peuvent faire de distinction entre les Français, ni en fonction de leur origine, ni en fonction de leur race (notion alors rétrospective et destinée à repousser les théories hitlériennes), ni en fonction de leur religion. C'est en raison de cette disposition qui figure dans l'article 1 de la Constitution de 1958, donc parmi les principes les plus généraux et les plus forts, que le gouvernement souhaite donc introduire dans la constitution, à force égale, l'ouverture du cas de déchéance de nationalité aux binationaux se dégradant dans le terrorisme contre la France.

La déchéance de nationalité pour actes de trahison contre la France a été instaurée le 12 novembre 1938 par un décret-loi du gouvernement Daladier, quelques jours à peine après les fâcheux accords de Munich par lesquels les dirigeants français et anglais ont abdiqué tout honneur en cédant aux prétentions hitlériennes qui annonçaient pourtant la guerre sans merci. La déchéance de nationalité n'a pas été appliquée par ce gouvernement Daladier, mais par le régime de fait du maréchal Pétain, en particulier contre le général de Gaulle, dès juin 1940. On s'en est servi aussi pour annuler la naturalisation des très nombreux juifs allemands que l'Allemagne avait rendus apatrides et qui avaient cru pouvoir se ranger sous la protection de la France. Pétain avait promis de protéger les juifs français contre les nazis. Sa prétendue protection ne s'étendait pas aux naturalisés, dont beaucoup, rendus à l'Allemagne, finirent dans les Camps de la Mort. On comprend que, depuis cette époque, la déchéance de nationalité ait fait figure de spectre dans le droit français et, compte-tenu de ce précédent épouvantable, c'était bien le moins.

Le général de Gaulle, lorsqu'il fut confronté au terrorisme de l'OAS, ne procéda à aucune déchéance de nationalité, mais fit prononcer des peines de "bannissement", en pratique une interdiction de séjour sur le territoire français, qui fut levée au bout de quelques années par la loi d'amnistie et que le droit international prohibe désormais.

La déchéance, toujours pour actes contre l'État et contre la France, est réapparue beaucoup plus tard, dans les années 1990. Elle a été réservée aux naturalisés par une loi de 1996. La logique était alors qu'en accomplissant un acte de terrorisme contre la France, le naturalisé récent (moins de dix ou quinze ans) prouvait qu'il avait fait une fausse demande de naturalisation et qu'il ne souhaitait pas réellement devenir français. La déchéance de nationalité revenait alors à l'annulation de la naturalisation. En près de vingt ans, il existe très peu de cas où cette loi ait été appliquée.

Le nouveau principe consisterait à permettre la déchéance de nationalité de personnes nées françaises, de parents français, ayant étudié en France et en français, et n'ayant jamais vécu qu'en France. Ces personnes n'encourraient cette peine que par la circonstance particulière de disposer d'une deuxième nationalité, ce qui, de fait, les placerait en situation d'inégalité avec les Français n'en ayant qu'une.

En soi, on peut considérer que cette ouverture nouvelle n'est qu'une peine supplémentaire, une parmi d'autres, et même, selon des auteurs d'habitude mieux inspirés, qu'elle rétablit une égalité en ouvrant à une nouvelle catégorie la déchéance. Mais Laurent de Boissieu se trompe sur un point qui est crucial : la réforme voulue par Hollande ne rend pas tous les Français égaux devant la déchéance, celle-ci n'est pas encourue, comme il l'affirme "quel que soit le mode d'acquisition de la nationalité", puisque 95% de Français, qui n'ont qu'une nationalité, n'y sont pas exposés et que eux aussi ont acquis la nationalité française par la naissance, tout comme les binationaux désormais menacés. Il y a donc un sophisme dans le raisonnement de l'ami Laurent, excusable, mais qu'il faut souligner.

En réalité, il faut relire ce qui a été écrit en 2010 par l'excellent Robert Badinter (où l'on retrouve un Bayrou plus offensif qu'aujourd'hui) qui est que la loi doit être la même pour tous. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 dit explicitement : "La loi est la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse". Or en soumettant deux Français ayant acquis la nationalité française de la même façon (par la naissance) à un régime différent, il est évident que le projet Hollande, comme naguère le projet Sarkozy, crée une inégalité, une discrimination, incompatible avec le principe énoncé par la Déclaration de 1789. C'est pourquoi Jack Lang avait noté dès 2010 qu'il faudrait modifier la Constitution pour appliquer la réforme voulue par Sarkozy et aujourd'hui reprise par Hollande. À n'en pas douter, la réforme constitutionnelle annoncée pour introduire l'état d'urgence dans la Constitution n'est que le rideau de fumée de cette infamie fondamentale qui consiste à constitutionnaliser la plus choquante des infractions aux principes fondateurs de notre République. C'est à pleurer et à crier. Or ce n'est pas tout.

Car si nous trouvons dans le jeune arbre vénéneux porté par Hollande la trace de la mauvaise graine de Sarkozy, il faut ajouter aussitôt que ce n'est pas par hasard. Car dès le mois de février, Hollande a donné le signal de ce choix qui va faire mourir la Ve République : il l'a donné lorsque, devant le CRIF, il a employé les mots "Français de souche", devenus si chargés de sens haineux, menaçants et discriminatoires depuis quelques années. Le fait qu'il l'ait prononcé devant le CRIF, et tout le contexte que nous connaissons, finissent par faire naître un affreux soupçon : qu'il y ait, dans la mesure voulue par Hollande, une intention de brimade contre les musulmans français, désormais tous suspects, même si la loi ne permet de jeter dans la déchéance (quel mot) que ceux qui disposent d'une seconde nationalité et que ceux qui seront condamnés pour terrorisme. Faut-il rappeler qu'un ancien Premier ministre israélien, Itzhak Shamir, dans sa jeunesse, avait été parmi les "terroristes" de l'hôtel King David ? Ah ce mot de terrorisme... Et souvenons-nous de l'émir Abd-el-Kader et de sa seconde vie. Qu'aurions-nous fait si nous nous étions privés de lui après la première ?

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Enfin, une fois que la brèche sera ouverte, nos dirigeants pourront se vautrer tout à fait dans la fange, et étendre à leur guise la "déchéance" pour pouvoir en faire ce qu'ils veulent. Oui, désormais, nous n'en doutons plus : ce qu'ils veulent, Sarkozy, Hollande, et quelques autres, c'est réserver la France au seul bon Français, celui qu'aiment aussi les Le Pen, le "Français de souche".

Salauds.

24/12/2015

Déchéance de moralité

Le président Hollande avait annoncé au Congrès, assemblé pour l'occasion au château de Versailles, qu'il souhaitait inscrire le principe de l'état d'urgence dans la Constitution. Il s'agissait de compléter le dispositif des pouvoirs exceptionnels constitué par l'article 16 et par la transmission des pouvoirs constitués à l'autorité militaire. Étant donné qu'il n'existait en réalité aucun péril imminent contre l'État, l'opportunisme de François Hollande le conduisait à reprendre peu ou prou une proposition du comité Balladur assemblé par son prédécesseur le président Sarkozy, qu'il plaquait sur une situation à laquelle elle ne correspondait pourtant pas, et d'en faire proclamation. Tout ceci sentait la combinazione à plein nez et le calcul tactique pervers de bas étage. Sur le fond, la loi de 1955, qui avait créé l'état d'urgence, suffisait grandement. Mais puisqu'il y avait crise, il fallait faire quelque chose, fût-ce un moulinet de bras, et, tant qu'à faire, autant que ce moulinet de bras se transforme en volée de gifles contre ses éventuels adversaires de la prochaine présidentielle. Voici donc l'affaire résumée. Un texte inutile et redondant, étendant l'impuissance de la loi jusqu'à la sphère constitutionnelle. Il n'y a pas de raison de se vautrer petitement quand on peut le faire colossalement.

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Tout ceci prêterait à agacement et à sourire acerbe si, dans le même discours, le président de ce que l'on ose à peine encore nommer la république n'avait introduit l'idée d'infliger la déchéance de nationalité aux personnes condamnées pour terrorisme qui jouiraient d'une binationalité. Cette proposition, avancée en son temps par l'ex-président Sarkozy, avait alors suscité le tollé général, en particulier celui de l'actuel président, de son premier ministre et de sa garde des sceaux qui, tous trois, associés dans le forfait et dans la forfaiture, s'apprêtent cependant à la soutenir devant le parlement.

Une semaine à peine après que le candidat Bartolone a fait état de la prétendue "race blanche", voici toute la preuve de la déchéance morale d'une gauche qui, désormais, n'a plus rien à envier à celle qui, en 1940, vota les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Pourquoi se gêner ? Pousser le Front National lui a permis de conserver plus de régions que prévu aux dernières élections régionales.

La tactique du PS est donc claire comme de l'eau de roche : souffler sur la braise, jeter de l'huile sur le feu, installer les thèses de l'extrême droite au centre de tous les débats politiques pour se poser en recours.

Or la gauche devrait désormais prendre garde : si elle veut vraiment une victoire du Front National, elle l'aura. Mais ensuite, il lui faudra rendre des comptes au tribunal de l'Histoire.

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08/12/2015

Bretagne : pourquoi Marc Le Fur ?

Pour le second tour des élections régionales, il ne reste plus que trois possibilités : le Front National, qui veut tout ce que je refuse, et les partis dominants de droite et de gauche, incarnés l'un par Marc Le Fur, l'autre par Jean-Yves Le Drian. Voici pourquoi j'ai choisi de voter pour Marc Le Fur.

Jean-Yves Le Drian, je l'ai écrit, a longtemps personnifié le mouvement breton qui, par lui, s'identifiait largement à la gauche. Il était maire de Lorient pendant l'extraordinaire essor du Festival Interceltique de Lorient (FIL), qu'il accompagnait avec une manifeste ferveur. Je me souviens d'avoir dormi sur la plage avec une amie, pendant le FIL 1984, il émanait de cette fête une effervescence puissante, qui a fait de ces jours d'août le porte-drapeau de la culture bretonne ressuscitée.

De ce succès éclatant, je me suis réjoui. Mais je dois dire qu'il y a un revers de cette belle médaille : la musique et la danse plus ou moins folkloriques ont prospéré dans son ombre, ce qui est bien, mais il semble que cette floraison de culture populaire ait eu pour contrepoint la dévalorisation de ce que l'on nomme la "haute culture". Il suffit de consulter les fichiers d'adhérents des sociétés savantes bretonnes pour mesurer la dévitalisation de la plupart d'entre elles, et le manque d'une génération nouvelle.

On ne peut pas reprocher entièrement à la Bretagne l'abandon par l'État du principe de la double thèse (thèse d'université, thèse d'État), qui a eu pour effet un amenuisement de la profondeur de la recherche, mais le fait est là : alors qu'il reste des pans considérables et fondamentaux de l'histoire économique, humaine, et même politique, de la Bretagne à étudier, les publications fondatrices se font de plus en plus rares qui sortent des sentiers battus. Il suffit de consulter le catalogue des Presses Universitaires de Rennes pour s'en rendre compte.

C'est formidable d'accompagner la culture populaire, même si elle ressemble d'un peu trop près à la société des loisirs. C'est bien aussi de promouvoir la langue bretonne, même s'il a fallu que l'État (notamment à travers le ministre Bayrou dans les années 1990) intervienne activement. Mais si l'on laisse la recherche fondamentale stagner, et si l'on ne prête pas attention à un constant élargissement et approfondissement de la connaissance, notamment historique, on manque à un devoir, historique aussi.

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Et il semble qu'un outil institutionnel manque dans ce domaine. En tant que chercheur, certes indépendant, je suis surpris de n'être jamais consulté, même de loin, alors que la réflexion historique devrait habiter les décideurs politiques de la Bretagne. Sans doute n'ai-je pas, pour cela, la bonne carte politique. Le fait que mes travaux et ouvrages soient achetés par la plupart des meilleures universités occidentales, en Europe comme aux États-Unis, ne leur suscite pas plus d'intérêt de la part de nos décideurs. Il est vrai que, n'ayant jamais sollicité ni a fortiori obtenu de subventions publiques, je n'existe pas à leurs yeux, ce qui en dit long sur la mentalité de ce joli monde.

Je suis aussi forcé de constater que mes livres les plus épais et les plus denses, que je vends à des lecteurs privés et à des bibliothèques de partout, se vendaient deux fois plus aux particuliers en Bretagne à l'époque où la droite gouvernait la région. Ce n'est pas un plaidoyer pro domo, mais je crois voir dans ce fait le signe que la région ne donne pas le signal d'un intérêt pour ces grandes recherches, leur préférant la superficialité des danses et de la musique, contre lesquelles je n'ai rien, au contraire, mais qui ne peuvent servir de cache-misère à la vacance d'une ambition plus intellectuelle.

Tout cela mérite le reproche, mais, il faut le dire, c'est d'abord les nécessités de l'économie qui motivent mon vote pour la droite. Si faible soit-elle elle-même dans ce domaine, elle l'est tout de même un peu moins que la gauche, qui n'y comprend décidément rien.

Enfin, comme je l'ai dit la semaine dernière, certains noms sur cette liste LR-UDI-MoDem achèvent de me convaincre de voter pour un renouveau de la Bretagne avec Marc Le Fur.

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07/12/2015

Une seule réponse : la fraternité

La fracture qui ne cesse de s'ouvrir depuis des années dans les flancs de la France, dans sa cage thoracique, vient encore de s'agrandir. Le Front National a remporté l'adhésion de plus d'un quart des électeurs qui se sont déplacés pour voter lors des élections régionales. Il y a trente ans, c'était un aboiement ; aujourd'hui, c'est un rugissement. Le roquet facétieux et pervers est devenu une bête fauve. Élevé dans l'obscurité glaciale d'un couloir de catacombe, le monstre féroce se révèle au jour. Or ce fauve, ce sont nos frères, nos cousins, nos amis, nos voisins, nos compagnons de route, nos clients, nos fournisseurs. Et ce monstre, c'est le peuple français.

Le peuple, le nôtre, las de la blessure que nous ne cessons d'aggraver dans ses entrailles parce que nous ne savons plus être fraternels. Parce que nous ne savons plus dire la vérité. Parce que nous avons peur de lui. Parce que nous avons peur de nous-mêmes. Parce que nous avons peur de tout. Parce que nous avons peur de notre ombre et de l'ombre de notre ombre sur notre reflet sur notre miroir. Peur de ce visage que nous dévisageons sans cesse et que nous ne reconnaissons jamais, blême de ses blessures inavouées.

Le peuple, le nôtre, celui qui ramassa le drapeau tricolore à Valmy, celui qui répondit toujours présent quand la patrie eut besoin de lui, celui qui marcha toujours sans avancer jamais, dévoué, poussant la générosité jusqu'à l'abnégation s'il en sentait la nécessité, fier de porter la liberté quand il la portait, préférant la paix à la guerre, mais debout lorsqu'il le fallait. Ce peuple fort et grand, que nous aimons et dont chacun de nous est partie, vient de voter à plus d'un quart pour des candidats qui incarnent l'envers de la fraternité. Et c'est chacun de nous qui, pour un quart de lui-même, a dit "Je te hais" à la cantonade, en secouant un flacon de vitriol dans une main sanglante.

Il serait trop facile d'accuser les récents attentats. Bien sûr, ils ont dû jouer leur rôle. Il serait trop facile aussi d'accuser le président de la République, qui semble n'avoir pas cessé d'envoyer des messages subliminaux de vote pour ce Front National qu'il réprouvait officiellement. Bien sûr, la duplicité du chef de l'État n'est pas étrangère à la forte poussée de colère électorale du peuple français. Mais tout ceci ne serait rien si les causes du vote frontiste ne s'enracinaient pas profondément dans les désagrégations de la France d'aujourd'hui.

Il y a déjà plusieurs années que les sociologues ont décrit la France de la périphérie qui se sent marginalisée par le fonctionnement de notre société politique. Là est la racine vraie du vote frontiste : dans la France des plats-pays et des arrières-pays où la vie est rude et où il semble que la France soit en train de s'éteindre purement et simplement, éveillant le spectre d'un nouveau pays habité par de nouveaux habitants dotés d'un nouveau mode de vie et d'une religion suspecte, comme si l'on devait devenir bientôt non seulement abandonné des siens, mais étranger chez soi.

La cause première, donc, c'est l'embolie de l'État : ankylosé par ses complications et par ses contradictions, alourdi par un fardeau d'habitudes et de mauvaises manies, l'État français est comme un corps dont le réseau artériel ne serait plus capable de nourrir les extrémités, mais seulement des organes de moins en moins nombreux et de plus en plus proches de son centre. C'est ainsi qu'il faut entendre l'abandon dont souffrent les arrière-pays, non seulement là où l'on vote FN, mais aussi là où l'on résiste à cette tentation. L'État chancelant, amenuisé, se retire des campagnes, puis des petites villes, bientôt des villes moyennes, puis sans doute plus grandes encore, jusqu'au moment où, vaincu, il s'effondrera.

Dans ce processus, nous en sommes au stade où l'on essaie encore de sauver des centres-villes de cités moyennes qui, partout, se dépeuplent. Tâche impossible à laquelle les édiles de la meilleure volonté possible s'attachent et qui ne peut les mener nulle part, car pour qu'une ville-centre vive, il faut que son arrière-pays la nourrisse. Nous sommes obsédés par l'exportation, par l'image, par l'apparence, alors que c'est dans la substance que la vie se joue. C'est dans la petite entreprise implantée dans une petite commune, que se joue le sort d'une grande ville non loin de là. Ce n'est pas la ville qui nourrit sa campagne, mais l'inverse.

Il ne peut y avoir Brest et le désert finistérien, ni Rennes, Nantes et le désert breton, ni Bordeaux et le désert aquitain. D'ailleurs, à Bordeaux, c'est impossible, puisque justement, c'est le terroir qui nourrit la métropole, ce qui fait que la ville vit bien. Pas de ville sans terroir, sans arrière-pays, sans liens noueux tissés entre les hommes des villes et les hommes des champs, même si les hommes des champs ne sont pas laboureurs. Sans la fierté d'un travail bien fait, l'artisan se meurt. Sans la fierté d'occuper une place absolument singulière dans un monde tangible, l'homme de la petite ville (qui a un droit imprescriptible, en France comme au Mali ou en Syrie, de vivre là où vivaient ses aïeux) erre et se lamente.

Oui, il faut que la petite commune ne soit pas un déversoir pour la grande, mais qu'elle ait son propre mot à dire, son propre rôle à jouer, qu'elle ait son propre rêve à incarner. De même, la ville moyenne ne peut être enchaînée à la métropole sans se sentir assujettie, bafouée, piétinée, humiliée. Elle a droit aussi à sa part de liberté. Elle n'est pas qu'un assemblage précaire d'êtres humains conglomérés par hasard. Elle a aussi son histoire, son chemin, son expérience, sa vie, qui n'est pas moins légitime que celle de sa grande voisine. Du moins, tant que l'agglomération enflant ne l'a pas absorbée.

Or l'embolie de l'État fait que lorsque s'éteint une activité économique périmée, un nombre croissant de petites localités se voient privées d'activités nourricières en emplois, on ne remplace pas une usine qui ferme par un nouveau genre d'entités économiques capables de donner un sens à la vie en ville et capable de donner une nouvelle tranche de destin à cet endroit dont l'histoire est ainsi mise en péril avec la vie de ses habitants.

Pourquoi ? Parce que nous ne sommes plus capables de laisser naître les PME qui font le tissu humain des arrière-pays. Cherchez un financement pour reprendre un bateau pêcheur bigouden ou concarnois, vous verrez la tête des banquiers. Cherchez un financement pour lancer une idée qui n'ira pas jusqu'à la lune mais qui, avec une marge faible, serait suffisante pour vous faire vivre. Bien sûr, il y a l'autoentrepreneur, mais est-ce que l'existence de ce statut ne sert pas d'alibi pour ne pas s'atteler à la vraie nécessité qui est d'ouvrir du financement aux projets légèrement plus ambitieux ? Libéraliser c'est bien, ouvrir des droits, c'est bien, mais prendre des risques, et favoriser la prise de risques, c'est mieux.

Faisons-le, réveillons la France des profondeurs, et nous aurons résolu la moitié des problèmes qui meurtrissent le peuple de France.

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L'autre moitié, il faut le dire, tient à un doute qui, désormais, s'est installé. Il y a trente ou quarante ans, on pouvait penser que l'importation de travailleurs immigrés visait à faire baisser les salaires par effet de concurrence, et il y avait sans doute un peu de vrai. Il y a vingt ou trente ans, on pouvait penser que les immigrés semaient le désordre et la délinquance, et cette question ne fut pas ouvertement débattue, autrement (nous en avons tous notre part) que sous forme d'anathème, alors qu'il y avait moyen d'un vrai débat pour faire la part des choses. Il y a dix ou vingt ans, on pouvait penser que les musulmans immigrés allaient s'en prendre à la laïcité, et nous avons encore une fois refoulé le débat préférant l'anathème à la nuance. Oui,  il y avait des mouvements politico-religieux qui visaient à cela, mais ce n'était pas la majorité. Aujourd'hui, à force de refoulement, nous en sommes au stade de la névrose et, si nous continuons à refouler le débat, nous atteindrons celui de la psychose, qui sera la prise de pouvoir du clan Le Pen. Il faut débattre, montrer, enquêter, rassurer. Et il faut aussi calmer les pétromonarchies dont les pratiques en France ne sont pas acceptables. Cela sera l'ouverture d'un deuxième chemin utile pour rendre la sérénité au peuple, le troisième chemin passerait par une meilleure défense de nos intérêts en Europe et dans le monde, et je crois qu'il n'est aucun besoin de le détailler, tant il est évident.

Mais en attendant ces hypothétiques efforts politiques que notre personnel, politique aussi, semble incapable d'assumer, nous, simples citoyens, ne disposons que d'une arme pour transmettre notre conviction de paix à ceux que torture la colère. Cette arme, c'est la fraternité. Non pas la fraternité envers les étrangers (ou supposés tels) qu'il faudrait asséner sur le front de nos concitoyens comme un inutile gourdin, mais la simple fraternité d'aller vers eux et de leur parler, pour témoigner que nous sommes tous citoyens du même pays et que nous sommes tous animés, les uns envers les autres, par cette irrépressible fraternité.

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01/12/2015

Premier tour des Régionales : les "petites listes" ?

Contrairement à plusieurs autres régions concernées par les élections des 6 et 13 décembre prochains, la Bretagne n'est pas menacée par une victoire du Front National. Cette particularité ôte de son importance au scrutin. Voyons ce qu'il en reste.

Il y a en Bretagne onze listes qui se disputent les suffrages des électeurs (telles que les présente Le Télégramme) :

- « Bretagne en luttes », Gaël Roblin ;

- « La Bretagne avec Jean-Yves Le Drian » (PS et divers gauche), Jean-Yves Le Drian;

- « Notre chance l’indépendance », Bertrand Deléon ;

- « Oui la Bretagne » (gauche régionaliste), Christian Troadec ;

- L’Union populaire et républicaine (divers), Jean-François Gourvenec

- « Debout la France » (droite souverainiste), Jean-François Foucher ;

- Front national, Gilles Pennelle ;

- « Le choix de la Bretagne » (Droite et centre), Marc Le Fur ;

- « Une autre voie pour la Bretagne » (EELV), René Louail ;

- « L’humain d’abord » (Front de gauche), Xavier Compain ;

- « Faire entendre le camp des travailleurs » (Lutte ouvrière), Valérie Hamon ;

"Bretagne en luttes", comme son nom l'indique, penche vers l'extrême gauche. de même que la liste de Lutte Ouvrière, et dans une moindre mesure le Front de Gauche. Ces trois listes se disputent les voix de l'ultragauche. "Notre chance l'indépendance" affiche la couleur et adopte le slogan le plus entier et le plus farouche, il s'agit de conduire la Bretagne à l'indépendance selon un schéma qui semble près de réussir en Catalogne, mais qui a échoué pour le moment en Écosse. La liste UPR de Gourvennec aura pour principal effet (et peut-être pour but) de réduire de quelques fractions celle de la droite "classique" ou celle du FN. Debout La France, en revanche, est un mouvement souverainiste dont la ligne est connue, celle de Dupont-Aignan. Le Front National, également, est connu.
 
Autant le dire tout de suite, aucun des mouvements cités plus hauts n'aura ma voix. Il en reste quatre.
 
La liste écologiste d'EELV est donnée à peine au-dessus de 5% selon les instituts de sondage. Les écolos bretons, qui ont longtemps opté pour le ni-droite ni gauche, et qui ont dû opter pour la gauche, semblent y perdre des plumes. Ils ont les défauts et les qualités que leur parti a partout ailleurs : des préoccupations vitales, des solutions innovantes, mais des arrière-pensées trop collectivistes qui nuisent à leur message vital, sans cependant enrayer l'heureux développement de l'agriculture biologique et, plus récemment, d'autres courants de l'économie verte. Enfin, Jadot est un type sérieux, mais la ligne de Louail me paraît plus trouble.
 
La liste de Christian Troadec, maire de Carhaix, est certainement celle qui incarne le mieux la Société historique bretonne, vouée aux campagnes et aux villes moyennes. Son combat pour la survie du petit hôpital de sa ville a fait de lui un héros aux yeux de tous les habitants de petites localités dont la vitalité, déjà vacillante, est encore menacée par la perspective de fermeture d'unités administratives nourricières en emplois comme des hôpitaux ou autres. Dans la foulée, il s'est montré très proche du mouvement des "Bonnets Rouges" bretons, qui ont obtenu la suppression de l'écotaxe et des portiques de surveillance routière. Leur mot d'ordre "Vivre, travailler et décider en Bretagne" rejoignait une aspiration réelle de la population qui s'y est identifiée pendant plusieurs mois. Mais les "Bonnets Rouges" ont publiquement refusé de se démarquer du mouvement national des Bonnets Rouges, dont la proximité avec le FN est connue, et, plus encore, beaucoup de patrons bretons proches des Bonnets Rouges, dans des enceintes plus ou moins closes, ne cachaient pas leur envie de "renverser la table" en portant la famille Le Pen au pouvoir. L'ambiguïté mal assumée, jointe aux idées de quelques-uns, semblent discréditer désormais le mouvement de Troadec, dont l'intégrité intellectuelle ne me semble pas devoir être cependant mise en cause. Malgré leur côté sulfureux, je pourrais voter pour les colistiers de Troadec, juste pour assurer leur maintien au-delà de la barre fatidique des 5%. Ce qui finira peut-être par m'en retenir, c'est leur aversion compulsive et viscérale contre tout ce qui touche de près ou de loin à l'écologie, car comme les agriculteurs les plus frustes, ils tiennent les écolos pour responsables de tous leurs maux et même de tous ceux de l'espèce humaine, ce qui me paraît au moins excessif. Le fait que Troadec ait annoncé qu'il ne fusionnerait avec personne entre les deux tours ne lui bénéficie pas, les lendemains du Bataclan l'éloignent de la perspective de siéger au Conseil Régional, ce qui ôte un peu de l'inconvénient de voter pour lui, tout en augmentant l'avantage d'exprimer à travers lui une vision historique de la Bretagne.
 
Il reste donc les deux dernières listes, les deux qui, selon les intentions de vote, peuvent gagner au second tour.
 
Il est probable que je voterai pour la liste de Marc Le Fur, au second tour. Je n'ai pas beaucoup d'estime pour l'homme politique, et je pense que sa qualité d'énarque devrait le discréditer de vouloir occuper la présidence d'une institution dont l'objet est avant tout économique. C'est dans la liberté et dans l'initiative que la Bretagne surmontera ses difficultés et la fin de son modèle économique actuel. La droite gagnerait beaucoup en se réenracinant dans les milieux consulaires et dans le monde entrepreneurial. Il faut des hommes et femmes à poigne et à forte valeur ajoutée économique pour remonter la Bretagne, pas des grenouilles d'appareil, ni des tentacules de réseaux. Mais il y a, sur la liste Le Fur, des amis du sénateur Canevet, que j'estime, et surtout, en troisième position dans le Finistère, Isabelle Le Bal, qui est à la fois une amie de très longue date et une excellente élue de terrain. En fin de compte, c'est probablement par cette fidélité que je me déterminerai au second tour pour la liste Le Fur, alors que le sarkozysme de celui-ci est, pour moi, rédhibitoire.
 
La liste de Jean-Yves Le Drian a toutes les chances de gagner au second tour, ce qui est une raison suffisante pour que je ne vote pas pour elle. Le Drian, ancien maire emblématique de Lorient, incarne à lui seul toute une époque de la culture bretonne, qui fait figure de temps héroïques, pour ne pas dire homériques, l'époque où la culture bretonne eut l'impression de relever la tête après des décennies ou des siècles de marginalisation et de culpabilisation. Cela se fit dans l'élan de la performance du modèle économique bâti dans les années 1960, et précisément dans les années 1980. L'absence de rénovation de la pensée de droite et l'effacement progressif du centrisme breton ont permis à cet élan culturel de s'emparer des leviers politiques de la Bretagne voici plus de dix ans. La réélection de Le Drian ne serait pas son troisième mandat complet, puisqu'il a été un temps remplacé par le fade Massiot. Mais elle signifierait un troisième mandat de suite pour la gauche, sans doute un mandat acquis, mais sans doute le mandat de trop. La gauche bretonne a su accompagner la transformation sociologique de la Bretagne, où les agriculteurs et anciens agriculteurs étaient encore majoritaires il y a peu, mais où les employés, fonctionnaires et retraités forment désormais les gros bataillons. Bâtir un accompagnement social de cette nouvelle population, organiser la redistribution de la richesse produite par le modèle économique conquérant, c'était dans leurs compétences. Aujourd'hui, nous n'en sommes plus là. Le dynamisme des PME montées en graine des Doux et autres est rompu, l'élevage de porcs est au bord de l'implosion, bref, l'agroalimentaire frise l'embolie et un autre modèle doit être élaboré et installé, pour lequel la méthode coopérative a fait ses preuves, une méthode qui s'oppose à mon avis frontalement au modèle étatique voulu par le PS. De la même façon, la métropolisation et la concentration économique, politique et humaine à l'intérieur même de la Bretagne, qui contredisent toute notre tradition commune, ne peuvent pencher qu'en faveur de la dévitalisation du territoire et de sa glissade vers la même embolie que celle qui menace l'État à Paris : un appareil d'État au coût croissant mais à l'efficacité décroissante. Pour Le Drian, pour ce qu'il a apporté, pour ce qu'il signifie, la victoire est sans doute acquise d'avance, mais ce sera une fin d'époque, un mandat de bilan et de transmission, peut-être des années perdues, qui seraient perdues en tout cas, si la droite se ressourçait plus dans une compétence économique active que dans des vulgates idéologiques à relents xénophobes qui ne favorisent que l'extrême droite. Et parmi les grands échecs de Le Drian, il faut compter l'occasion historique manquée de réunification de la Bretagne.
 
Voici donc où j'en suis de mes réflexions personnelles. J'hésite entre trois options : la première consiste à voter pour l'une des deux listes que les sondages situent juste au-dessus de 5%, de façon à leur garantir ces 5% et le remboursement de leurs frais, tout en exprimant des nécessités fortes : avec Troadec, l'égalité des territoires et l'enracinement des politiques publiques dans notre Histoire bretonne ; avec Louail, le respect de l'environnement, car si l'on en fait un peu trop (par exemple, l'idée de démolir des installations parfois millénaires sur les cours d'eau pour laisser passer les poissons me paraît absolument et irrémédiablement crétine), j'ai quand même l'impression que nous risquons de passer d'un extrême à l'autre et de jeter le bébé avec l'eau du bain. Je signale au passage que, tout en s'opposant sur à peu près tout, Troadec et Louail sont d'accord sur un point où je les rejoins entièrement : l'indispensable abandon du funeste projet dit Notre-Dame-des-Landes.
 
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La deuxième consiste à voter dès le premier tour pour Le Fur.
 
La troisième consiste à voter blanc pour sanctionner une classe politique qui me semble inadaptée aux nécessités de l'époque, en Bretagne comme ailleurs.
 
Je n'ai pas tranché entre ces trois options et je vais donc encore écouter jusqu'à dimanche.

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28/11/2015

Parution de mon nouveau livre sur Combrit (29)

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Combrit, autrement connu sous le nom de Combrit-Sainte-Marine, est une localité du Finistère, en Bretagne, située entre Bénodet et Pont-l'Abbé, mi terrienne, mi-maritime. J'ai publié sur elle une première étude, "Combrit Sainte-Marine, L'Île-Tudy et Lambour au Moyen Âge" en 2013 et j'y reviens pour traiter de la Renaissance dans un livre intitulé "Combrit Sainte-Marine, L'Île-Tudy et Lambour de 1500 à 1600".

C'est l'occasion d'une étude économique détaillée qui manquait à l'ouvrage sur le temps médiéval. La double vocation agricole et maritime est très perceptible en compilant la masse de près de 150 documents originaux inédits publiés pour la première fois en annexe de ce livre. Au nord, les exploitations sont vastes et prospères ; au sud, près de la mer, elles sont exiguës et insuffisantes, il faut, en 1510 comme en 1580, le salaire d'un marin pour boucler le budget familial. Marin pêcheur parfois, marin de commerce entre 1480 et 1520 surtout, où l'on voit des marins de Combrit en Espagne, et à Saint-Jean-de-Luz, Bayonne, Bordeaux, La Rochelle, Royan, et plus au nord à Dieppe, à Anvers et jusqu'en Zélande. Ils naviguent en quelque sorte incognito, battant pavillon de Benodet ou de Loctudy, mais ce sont bien des Combritois, preuve à l'appui.

Il est aussi question de poule-au-pot. À la fin de ce XVIe siècle, Henri IV préconisera la poule au pot pour chaque foyer et chaque dimanche, mais avant cette promesse, les documents enseignent que les Combritois, en moyenne, n'avaient guère plus de deux poules ou poulets à croquer par mois, ce qui permet de mesurer la lucidité et l'efficacité de la communication du roi, qui avait vu comment frapper les esprits.

Enfin, on ne peut quitter ce terrible XVIe siècle sans mentionner les Guerres de Religion, qui ont cvoûté très cher à Combrit et qui ont amorcé son déclin, alors que cette ancienne paroisse comptait au Moyen Âge et au XVIe siècle encore. La décennie terrible dite Guerres de la Ligue, de 1589 à 1598, voit deux sièges du château voisin de Pont-l'Abbé en 1590 et 1595, une mise à sac complète de la paroisse et de ses ports en 1596, une épidémie en 1594, ce qui se traduit très clairement dans la démographie : le faubourg de Lambour, aujourd'hui rattaché à Pont-l'Abbé, mais alors inclus dans Combrit, compte environ 2000 habitants vers 1580, et moins de 1000 vers 1600. Une véritable saignée, dont il ne se relèvera pas, puisque sa population diminuera encore presque de moitié entre 1600 et 1790.

Dans toutes les bonnes librairies de Pont-l'Abbé à Quimper, et sur internet. Bonne lecture.

 

26/11/2015

Le roi Gradlon, victime inattendue d'un changement climatique ?

Au moment où va s'ouvrir la COP21, il faut rendre hommage à Emmanuel Leroy-Ladurie, dont l'ouvrage fondamental paru en 1967 fait le pionnier de la réflexion sur le rôle du climat dans l'Histoire. C'est le même Leroy-Ladurie qui a, le premier, émis l'hypothèse qu'une cause indirecte mais décisive de la Révolution de 1789 ait été l'éruption d'un volcan islandais en 1783. Nous sommes à la veille et dans les prémices d'un changement beaucoup plus ample, beaucoup plus durable, et dont les conséquences sont parfois si imprévisibles qu'elles en deviennent redoutables pour les prochaines générations et les suivantes. Un tel changement peut se retrouver dans l'Histoire passée, et pourrait avoir causé une anecdote qui a engendré l'un des plus grands mythes bretons, celui du roi Gradlon.

L'histoire de Gradlon est connue : il habitait la ville d'Ys, dans la péninsule bretonne. Chaque soir, il fallait fermer à double tour les lourdes portes de la ville pour empêcher la mer montante de submerger la cité. Gradlon conservait la grosse clef fatidique par devers lui. Hélas, sa fille se laissa séduire par un démon, qui voulut l'enlever de la ville et l'entraîner sur son blanc palefroi qui glissait sur les vagues au grand galop. Arriva donc ce qui arriva : la fille de Gradlon subtilisa la clef de son père et, pour rejoindre son fatal amant, elle ouvrit en grand les portes de la ville, qui se trouva aussitôt noyée, et tous ses habitants avec elle, cependant que les amants maléfiques s'enfuyaient en galopant sur l'écume des flots.

Selon la tradition, cette funeste tragédie se déroulait au petit large d'une baie qui en a conservé la mémoire dans son nom : la Baie des Trépassés. On dit que l'on trouve trace de la ville engloutie sous l'eau de la mer, bien qu'aucune étude archéologique sérieuse n'ait été conduite sur ce site pour en élucider la nature et le contenu.

Or il se trouve que les études sur le climat et sur le rivage ont démontré que, de la fin du IIIe siècle à celle du VIIIe siècle, sur nos rivages cornouaillais, la mer se retira à un très bas niveau, découpant une ligne de côte certainement différente de celle que nous connaissons aujourd'hui. L'ancien archéologue de Quimper, Jean-Paul Le Bihan, note par exemple que le jusant ne soulevait plus l'Odet, la rivière de Quimper, jusqu'aux pieds de l'évêché, comme aujourd'hui, mais plusieurs centaines de mètres en aval seulement.

De ce fait, comme le sol de la Baie des Trépassés est très plan, ce retrait de l'océan dut libérer une immense bande côtière à partir des environs de l'an 300. Deux siècles plus tard, rien n'interdit de penser que l'on ait même oublié cette différence de ligne de rivage, et que l'on ait installé une ville au milieu de ce qui paraissait être une plaine sablonneuse de bord de mer. Puis l'eau commença à monter et, vers l'an 800, le rivage pouvait avoir retrouvé son niveau de l'an 200, noyant au passage les installations trop basses.

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Cette chronologie coïncide avec la liste des anciens comtes de Cornouaille qui nous est parvenue via des sources postérieures à l'an mil. Le roi Gradlon, qui y mourut, pourrait donc avoir bel et bien vécu dans le VIIIe siècle et avoir subi avec son peuple la fragilité des digues qu'il avait cru pouvoir opposer à la montée inexorable des océans due à un changement climatique profond. Au-delà du mythe, sa mésaventure nous permet de toucher du doigt ce qui attend demain nombre de villes côtières si les efforts consentis aujourd'hui lors de la COP21 ne sont pas suffisants. Comme toujours, le mythe révèle ce qu'il cache le mieux : la vérité.

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25/11/2015

Assad, Erdogan : jumeaux sanguinaires, frères de sang

L'entrée du monde en guerre contre Daech, réclamée à l'unanimité par l'ONU, s'est compliquée aujourd'hui de la perte d'un avion Sukoi par les Russes, perte revendiquée par les Turkmènes, mais que le président russe Poutine attribue à un missile air-air, qui serait donc, selon lui, émané d'un avion de l'armée turque. Le président américain Obama a souligné que les forces russes présentes sur le terrain syrien gagneraient à se concentrer sur Daech plutôt que de bombarder les autres opposants d'Assad. Or en oubliant d'inviter les Turcs à une pareille concentration, alors que les forces turques bombardent régulièrement les Kurdes, autres adversaires d'Assad, en Syrie même, le président des USA a cédé à une regrettable dissymétrie, il a proféré une injustice, et il faut donc expliquer en quoi, malgré les apparences, Assad et Erdogan (le président turc qui en profite pour présidentialiser son régime) sont désormais frères jumeaux dans l'atrocité.

À ma droite, les exactions de Bachar El Assad sont connues. Le crime contre l'humanité est héréditaire dans sa famille, et je passe sur le refuge qu'aurait trouvé l'un des médecins fous des camps de la mort nazis auprès du régime syrien pour me concentrer sur ce que l'on peut reprocher à Bachar lui-même, les exactions de ses agents, les assassinats politiques, en Syrie et au Liban, peut-être l'usage d'armes chimiques contre sa population, bref, n'en jetez plus.

À ma gauche, les exactions imputables à Erdogan commencent à se faire jour à mesure que l'on découvre le soutien actif accordé par son régime à Daech. Pour la majorité, le pétrole de Daech file en effet vers le nord, c'est-à-dire vers la Turquie. On nous dit que celle-ci est excusable de ne pas pouvoir contrôler 900 km de sa frontière, mais une colonne de 1000 camions-citernes, je crois que cela se voit de loin, et l'on a le temps de prendre ses dispositions pour l'intercepter. Donc la Turquie empoche. Et plus précisément, dit-on, la famille Erdogan, ce que semble confirmer la nomination récente du propre gendre du président turc comme ministre de l'énergie. De ce fait, Erdogan devient automatiquement complice de tous les crimes de Daech. Extorsions, esclavage en masse qui est chez nous un crime contre l'humanité, et assassinats en masse à tendance génocidaire, avec usage d'armes chimiques. La panoplie complète.

On pourrait faire remarquer que comme Erdogan dirige un pays membre du Conseil de l'Europe et de l'OTAN, nous disposons d'armes contre lui. Or non, comme l'a montré le président Obama aujourd'hui, non contredit par le président Hollande, nous préférons nous acharner sur le président Poutine, toujours objet de sanctions alors même qu'on ne peut lui reprocher le dixième des crimes commis par Erdogan contre qui nous ne faisons rien. S'étale ainsi notre choix délibéré pour le principe léonin, que l'on nomme la loi du plus fort, le plus fort étant l'Amérique.

Or ce choix déséquilibré affaiblit notre argumentation lorsque nous négocions avec l'Iran et avec la Russie sur l'avenir d'Assad. En effet, si nous, démocraties, ne sommes pas capables de tout céder au principe de justice, et si nous lui préférons le caprice du plus fort, en quoi la position de caprice de l'Iran réclamant le maintien d'Assad à son poste serait-elle moins légitime que la nôtre ? En rien. Un principe ne se divise pas.

C'est d'ailleurs l'occasion de corriger un lieu commun sur une célèbre citation du professeur de tous les diplomates : Talleyrand. Il disait "Appuyez-vous sur les principes : ils finiront bien par céder". Nous avons l'habitude de préférer la commode et spirituelle interprétation de cette phrase : à force d'appuyer sur un principe, il finit par céder, et la puissance de la réalité triomphe. Et la fine phrase de Talleyrand attache un sourire réjoui sur nos lèvres. Or il existe une interprétation entièrement symétrique de la phrase du maître : appuyez-vous sur les principes, "ils" (vos interlocuteurs) finiront bien par céder. Ce qui me conduit à pencher pour la seconde interprétation est que lorsqu'il fut question de trouver un chef à la France, je crois que c'était en 1814, Talleyrand, pour résumer tous les atouts qui s'attachaient à Louis XVIII, indiquait : "C'est un principe", avec la force évidente des principes.

Hélas, les démocraties s'avilissent à ne pas défendre leurs propres principes, si bien qu'il est facile de les contredire et d'y déroger, ce qui permet à des Assad et à des Erdogan de prospérer, frères de sang, indissociables dans le forfait sanguinaire.

Et l'on comprend bien que la seule chose qui intéresse les gouvernants occidentaux déshonorés, c'est la part qu'ils prendront dans le pétrole, le gaz et le phosphate syriens, après Daech. Ils sont assis à une table de poker. Ils ne rejettent Assad que pour forcer celui-ci à troquer son maintien contre l'abandon de sa souveraineté énergétique, et ils ne critiquent les soutiens d'Assad que pour les forcer à préférer ce soutien à une part du gâteau. Plus l'Iran se cambrera pour maintenir Assad, plus la part iranienne du gâteau énergétique syrien sera petite. La Russie l'a d'ailleurs parfaitement compris : en abandonnant Assad aux Iraniens, Poutine peut se concentrer à la fois sur sa base navale et sur une part de gâteau consistante. Et si l'Iran et la Russie cèdent, alors c'est le double jackpot pour les Occidentaux, pour la léonine Amérique, car un régime faible abandonnera encore plus qu'un régime Assad aux compagnies occidentales. Pile je gagne, face tu perds.

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Tout ceci ne serait que la basse besogne ordinaire s'il n'y avait pas, encore une fois, des millions de déplacés, des vies à jamais brisées, et, plus encore, des femmes réduites en esclavage, des enfants massacrés, des hommes égorgés, décapités, brûlés vifs, gazés, mitraillés, et partout, obsédante, l'odeur du charnier.

Un jour, à ces dirigeants de tous ces peuples, américain, russe, syrien, turc, français, anglais, allemand, et à tous les autres, le tribunal de l'Histoire demandera des comptes. Et la note sera salée. Au moment où je l'écris, la douleur est encore plus forte que le mépris qu'ils m'inspirent.

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22/11/2015

Syrie, Daech : bisbilles entre services spéciaux

Les attentats de Paris sont-ils en partie dus à la bisbille de nos services spéciaux ? L'impression de dépassement que donnent ces services depuis le soir du 13 novembre, ainsi que le retour en scène de Bernard Squarcini, peuvent donner à le penser.

Ne parlons pas ici du 2e bureau, l'espionnage d'avant 1940. La France a depuis longtemps deux branches de ses services spéciaux : première le contre-espionnage, confié à la DST, puis à la DCRI fusionnée (idée funeste) avec les Renseignements Généraux, et enfin à la DGSI, et seconde le renseignement extérieur, longtemps confié au SDECE, et depuis à la DGSE. La DST-DGSI est supposée se cantonner au territoire national, tandis que le SDECE-DGSE doit se consacrer à ce qui se déroule à l'étranger. En réalité, les deux services ont une culture de conflit, ce conflit peut même prendre la forme d'un soutien plus ou moins appuyé à un candidat à la présidentielle lorsque le service rival en soutient un autre.

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Créée par Sarkozy, et dirigée par Bernard Squarcini, la DCRI passait pour l'enfant chéri de l'ancien président. Tout naturellement, la DGSE passa pour avoir des penchants pour les rivaux de celui-ci. Lorsque François Fillon, en quittant Matignon, prit par exemple soin de doubler les crédits de la DGSE, il parut à certains observateurs que cela ne caractérisait pas un soutien massif au candidat Sarkozy de 2012.

Passons sur d'autres détails que je connais beaucoup moins bien que je ne le laisse entendre. Ce qui est patent est que, dans l'affaire syrienne, les deux services se sont constamment opposés depuis au moins sept ans. Et lorsque la DCRI prônait le rapprochement avec Bachar el Assad, la DGSE, elle, soulignait les défauts du régime syrien. Disons tout de suite qu'à cette période précise, l'analyse de la DGSE était la bonne. Malheureusement, une réalité et une collusion ont fait basculer les événements.

C'est qu'Assad a su s'abriter sous l'aile russe, aile russe qui recouvrait aussi Sarkozy et sa DCRI. Nous connaissons ce schéma depuis l'opération de Suez en 1956 : l'intervention russe change la donne du tout au tout et dicte le résultat final, cela s'est vu en Égypte en 1956 et en Algérie en 1960. Cela se voyait en Syrie dès 2013. Dès lors, les candidats syriens soutenus par la DGSE voyaient leur valeur marchande décroître avec rapidité. Hélas, notre préférence pour les choix opérés par la DGSE se heurtait ainsi à un double principe de réalité : d'une part l'intervention russe, de l'autre le risque que les opposants "modérés" d'Assad ne servent de marchepied aux islamistes financés par l'Arabie Séoudite. Tout cela a fait capoter l'édifice syrien et la France se retrouve en rase campagne avec des opposants dont la DGSE ne sait plus trop que faire.

Il n'échappe à personne que, dans la mesure où la DGSI soutenait Assad cependant que la DGSE soutenait ses opposants, nos services étaient engagés dans des opérations militaires l'un contre l'autre, ce qui n'est sans doute pas de bonne politique, sauf duplicité sulfureuse.

Et c'est dans un contexte de tensions extrêmes entre les deux services, et sur fond de négociation sur l'avenir d'Assad, que sont intervenus les attentats de Paris. De là à supposer que la guerre entre les services a pu jouer un rôle et ouvrir des failles dans notre bouclier extérieur, il y a un pas que seuls les vrais spécialistes, dont je ne suis pas, peuvent décider ou non de franchir.

Mais tout de même, c'est bien troublant. Et le rôle des services secrets marocains aussi. Depuis l'affaire Ben Barka, nous avons quelques raisons de croire qu'il peut y avoir, dans nos services secrets, des agents doubles, liés par exemple au Maroc, voire au Mossad, sans parler, bien entendu, de plus grandes puissances.

Cette guerre des services français entre eux, qui a un arrière-plan politique évident, est une menace pour notre pays et il n'y a pas eu une menace aussi forte depuis 1981 qui mit fin à une guerre en partie comparable. C'est une occasion de déplorer encore une fois le manque de civisme de nos dirigeants et de leurs opposants, qui n'hésitent pas à mettre le pays en péril pour satisfaire leur ambition à tout prix. Leur crédibilité en souffrira le jour venu.

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21/11/2015

L'état de droit, notre clef-de-voûte

Voici une semaine, la France se réveillait sonnée par le coup de tonnerre des attentats de Paris, l'assassinat collectif le plus sanglant depuis celui commis par des policiers au métro Charonne à la fin de la Guerre d'Algérie, voici plus de cinquante ans. Nous disions tous, samedi dernier : "c'est notre mode de vie qui est attaqué, n'en cédons rien". Le lendemain, le président de la République annonçait s'apprêter à céder tout, un peu par l'état d'urgence, beaucoup par une réforme constitutionnelle destinée à rendre juridiquement inattaquable ce qui est juridiquement inacceptable. De ce fait, il a donné satisfaction à nos adversaires, qui sont, il est vrai, soutenus par l'un de nos principaux clients. Pris en otages, nous nous sentons sombrer. Il faut donc réagir.

Contrairement à ce qui a été dit et répété, notre mode de vie ne se résume pas à la consommation de bière et de champagne. Sardou le chantait déjà il y a plus de quarante ans : "Y'en a qui pensent que le champagne sort des gargouilles de Notre-Dame". Seulement voilà, j'habite en France. Notre mode de vie, certes, est marqué par une futilité très française et, en particulier, très parisienne. Il y a, en France, une culture de la superficialité qui est très antérieure à la vogue de crétinisation qui sévit avec vigueur depuis dix ou vingt ans. Mais c'est aussi la France qui a engendré le plus socialement profond et le plus vigoureux de tous les poètes : Victor Hugo, qui est un peu le père spirituel de la République Française, l'un des hommes les moins superficiels que l'espèce humaine ait engendrés.

Et, surtout, c'est en France que s'est construite la théorisation de l'état de droit. Cela se fit lentement. D'abord, Fulbert de Chartres (encore lui) fit de l'être humain féodal un ensemble de liens juridiques qui faisait de l'abus de droit une infraction à l'ordre cosmique et divin. L'humain n'était pas seulement un sujet de droit, il incarnait plus : une âme encoconnée dans une pelote de droits certes contraignants mais aussi, comme tous les droits, protecteurs. Je passe sur les détails pour expliquer comme la Raison scientifique, notre fil conducteur national depuis mille ans, a fait de cette pelote de droits le moteur de notre émancipation collective, à l'inverse de ce qui s'est passé en Angleterre où l'émancipation s'est construite, selon le schéma décrit par Hugo : l'oligarchie, puis la démocratie. Nous sommes passés par une très courte période d'oligarchie politique pour atterrir un peu vite sur une démocratie imparfaite tempérée par un état de droit incomplet.

Hugo a résumé ce qui semblait être le chemin britannique vers la démocratie en y ajoutant (idée française) le savoir, donc la raison, comme moteur : "Là où la connaissance n’est que chez un homme, la monarchie s’impose. Là où elle est dans un groupe d’hommes, elle doit faire place à l’aristocratie. Et quand tous ont accès aux lumières du savoir, alors le temps est venu de la démocratie". C'est pourquoi l'école devait être gratuite et universelle pour asseoir la démocratie. Marquée par sa culture oligarchique plus développée que la nôtre, la démocratie anglaise n'a pas opté autant que nous pour l'école publique et ses universités sont restées élitistes, ce qui fait qu'elles sont mieux reconnues dans une société inégalitaire.

L'autre Français qui a théorisé le modèle britannique, c'est Montesquieu : "pour que l'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir". Cela se nomme la séparation des pouvoirs. Il y a, classiquement, trois pouvoirs : le pouvoir exécutif (président de la République, gouvernement, administrations de l'État), le pouvoir législatif (Assemblée Nationale, Sénat) et le pouvoir judiciaire (Tribunaux, cours d'appel, Cour de Cassation). Par malheur, la Révolution a rejeté la faculté pour le judiciaire de contrôler l'exécutif. Chacun sait à quel point les instructions judiciaires peuvent être instrumentalisées à des fins politiques malgré cela, mais la Révolution a instauré l'immunité judiciaire pour les parlementaires et un principe qui nuit beaucoup désormais à notre République, celui de la séparation des autorités administratives et judiciaires. Au nom de cette séparation, l'administration s'est dotée de sa propre justice, qui n'est rien d'autre qu'une justice d'exception, mais dont l'ambition est de plus en plus d'évincer la vraie justice, celle de l'ordre judiciaire. C'est l'un des principaux appétits qui fragilisent notre état de droit au moment où il devrait, au contraire, se renforcer.

Pourtant, nous avons réussi à façonner un vrai état de droit. Sa clef-de-voûte se situe dans son acte de naissance : la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen d'août 1789. Ensuite, peu à peu, pierre par pierre, l'édifice juridique s'est construit. Il a atteint un premier degré d'efficacité en 1971, lorsque le Conseil Constitutionnel a refusé d'entériner des mesures prises contre (déjà) le terrorisme. En 1974, le président par intérim proposa la ratification de la Convention Européenne des Droits de l'Homme au parlement, qui l'adopta, à une réserve près : la peine de mort fut maintenue. Elle ne disparut qu'en 1981, à l'initiative du Garde des Sceaux le plus important que la République ait eu : Robert Badinter.

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Décision après décision, depuis 1971, le Conseil Constitutionnel se bâtissait une jurisprudence et donnait corps à la pyramide juridique de hiérarchie des normes voulue par le constituant de 1958 : au sommet les principes de la Déclaration de 1789, puis le préambule de la constitution de 1946, puis la constitution elle-même, puis les conventions internationales, puis les lois ou certains décrets (pouvoir réglementaire autonome), puis le reste des décisions de l'administration. Enfin, il n'y a pas beaucoup d'années, tout cet édifice d'état de droit a été complété par l'instauration des Questions Prioritaires de Constitutionnalité (QPC), qui permettent à n'importe quel justiciable de déférer une loi au Conseil Constitutionnel, ce qui a l'avantage de permettre d'examiner la conformité à la constitution de lois qui lui sont antérieures.

Tout cet édifice puissant et sophistiqué fonctionne bien. Trop bien, sans doute, puisque l'exécutif, par un mélange d'inspirations qui sont toutes mauvaises, envisage de l'écorner d'un cran de déshonneur et d'ignominie. Première inspiration : les énarques veulent contrôler la justice, qui leur échappe pour le moment, et ils ne cessent de rogner les ailes du judiciaire en transférant ses compétences à l'administratif. Or c'est le principe même de la séparation des pouvoirs qui est en cause : la plupart des politiques sortent de l'ENA, ils ont déjà tout contrôle sur les administrations de l'État et sur les grandes entreprises qui, toutes, dépendent de décisions gouvernementales, et où ils sont souvent aux manettes, et leur solidarité de grand corps transversal de l'État se montre sans faille. On voit que leur ambition, assise sur la propension des partis politiques à assujettir l'État à leurs caprices, est la plus totale confusion des pouvoirs, qui nous ferait reculer de deux siècles et aboutirait à une paradoxale période oligarchique.

Deuxième inspiration : le délire des néoconservateurs. Ceux qui ont fait Guantanamo, Abou Ghrahib, et tant d'exploits marqués par une si profonde justice que le monde entier acclame les États-Unis. La France est désormais la proie des Néocons. Sarkozy les a invités chez nous, Valls les y maintient et les y épanouit. Hollande, comme toujours, soit par incompréhension, soit par faiblesse, soit par penchant, laisse faire.

Notre état de droit est donc menacé dans sa clef-de-voûte : le contrôle de constitutionnalité. On a même l'impression que la réforme de la Constitution est brandie comme une menace sur le Conseil Constitutionnel pour qu'il file doux. Cette menace n'a pas d'autre nom que la forfaiture.

Allons, il faut réagir. Il faut dire, et répéter, et rerépéter, que tout l'arsenal nécessaire est dans les lois (déjà parfois abusives) existantes, et que si les juges ne vont pas assez vite, c'est parce que nous n'en avons pas assez. Augmentons le nombre des juges antiterroristes, doublons-le, augmentons aussi les effectifs policiers qui leur sont adjoints, et toute l'efficacité nécessaire sera mobilisée.

On nous fait marcher vers un Guantanamo à la Française. "PAS EN MON NOM".