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25/02/2015

Dette et déflation sont liées

L'Europe s'enlise dans une inflation quasi-nulle et, ici ou là, des moments de déflation font craindre une bascule franche dans la déflation pure et simple. Aux États-Unis mêmes, la grande mollesse de l'inflation tempère les ardeurs de la Réserve Fédérale de remonter ses taux. Selon les derniers chiffres disponibles, le déficit budgétaire américain frôle encore les 5% du PIB, cependant que la croissance a dû plafonner autour de 2% en 2014. En France, nous en sommes à plus de 4% de déficit pour 0,x de croissance.

Que signifie cette différence entre déficit et croissance ? Elle signifie que, en 2014, les États Unis auront diminué la valeur de leur économie de presque 3%, la France de plus de 3,5%.

Or qu'est-ce que l'inflation mesurée à l'échelle macroéconomique d'un pays ? C'est l'augmentation de la valeur d'une production globalement mesurée, c'est le triomphe du produit sur la monnaie. Il faut de plus en plus de monnaie pour acheter le produit. Une augmentation de valeur. Or nous venons de dire que le différentiel (croissance - déficit des comptes publics) est une perte de valeur de l'économie. Cela signifie donc que le déficit budgétaire, chaque fois qu'il est plus fort que la croissance de l'économie en valeur, est une déflation.

600px-Assignat_de_15_sols.jpgC'est le triomphe de la monnaie sur le produit. Ce qui est recherché, c'est la monnaie, pas le produit. De là vient que nos économies sont en quasi-déflation : l'augmentation de la production en valeur y est plus que compensée par la destruction de valeur de l'économie par les pouvoirs publics, parce que ceux-ci cherchent avidement et désespérément de la monnaie pour financer leur activité.

Réduire la dette, c'est donc enrayer la déflation et remettre l'économie sur les rails. Hélas, ce n'est pas ce que nos autorités publiques font, ni en France, ni aux États-Unis. Pourtant, le risque d'implosion économique existe. Un jour, peut-être, faudra-t-il ouvrir des tribunaux pour juger ces dirigeants aveugles.

À moins ... à moins qu'un sursaut ne se produise. Espérons.

(Illustration : assignat, monnaie de la Ière République dont la valeur nominale s'effondra vite. Image prise sur Wikipedia).

 

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20/02/2015

DSK : complice de la saumure

Alors que l'on nous annonce de toutes parts une relaxe triomphale pour l'accusé Dominique Strauss-Kahn dans sa deuxième affaire hôtelière, celle du Carlton qui a succédé à celle du Sofitel, il faut avouer (et faute avouée est à moitié pardonnée) que ce mot triomphale qui, en grec signifierait triple nombril, laisse un goût amer.

Il ne s'agit nullement de juger ici le principe d'une vie sexuelle débridée, à un, à deux, à trois, à quatre ou à plus. Quoique. Brassens a chanté "Sitôt qu'on est plus de quatre, on est une bande de cons", ce qui lui permettait de conclure qu'"au faisceau des phallus, on verra pas le mien". Non, sérieusement, du moment que l'affaire ne concerne que des adultes consentants, elle leur appartient. L'amertume est ailleurs.

Je pense d'abord à la France, qui a failli se retrouver avec ce qu'on ne peut plus nommer autrement qu'un pauvre type à sa tête, une espèce de faune dominé par des besoins charnels frénétiques qui, en réalité, le plongeaient forcément dans une sorte d'hystérie masculine. Un faune brutal, ne sachant pas entendre les désirs de ses partenaires et se livrant sans limite à ses propres penchants qui l'aveuglaient. Une brute qui réussissait à faire crier grâce et à arracher des larmes de souffrance à ces femmes si courageuses et si blasées et cuirassées que sont les prostituées de bas étage dont il faisait son ordinaire aux États-Unis comme en France.

Comment ? Lui ? Il ne savait pas que c'étaient des prostituées ? Mais que l'on relise ce qui s'écrivait partout, dans tous les journaux, au moment de l'affaire du Sofitel : à New-York, les prostituées ne voulaient plus se rendre à ses invitations. Et leurs "employeurs" ne voulaient plus les lui envoyer en mission, car elles revenaient trop abîmées. Abîmées par son sens de la fête, bien entendu. Pourquoi personne n'a-t-il rappelé ces faits ?

C'est peut-être que, finalement, nous avons eu pitié. Pitié, parce qu'il a paru pitoyable, ce grand homme si longtemps redouté. Il a fini par admettre que ses goûts dépassaient les limites de la rudesse ordinaire, et que cela pouvait ne pas plaire à tout le monde. Oui, nous avons eu l'impression que ses yeux s'ouvraient. Peut-être sortira-t-il de ce procès plus libre au sens psychanalytique qu'il n'y est entré. Peut-être y a-t-il exorcisé une ancienne douleur. Laquelle ?

Cet homme se pensant si viril aimait-il être marié à une femme si riche qu'elle pouvait lui offrir dix fois chacune des choses les plus folles qu'il ait osé imaginer ? A-t-il subi l'humiliation de se sentir inférieur à elle par le pouvoir et même (on n'en serait pas surpris) par l'intelligence ? Se vengeait-il sur ces autres femmes, en les dominant pour oublier qu'il n'était pas le plus fort chez lui ? Peu importe, finalement. On pense cependant aussi à Anne Sinclair, qui aurait tant aimé être celle qui ferait élire le premier président juif de France. Il y a dans tout cela les ressorts de la tragédie qui l'a emporté sur eux.

L'amertume vient aussi de cette impression qui ne nous quittera plus de sitôt que la justice, en France, n'est pas l'instrument neutre, indépendant et impartial que nous aimerions qu'elle fût. Plusieurs mois avant l'affaire du Sofitel, des courriels anonymes circulaient qui appâtaient sur le goût de DSK pour les partouzes, occasions pour lesquelles il lui arrivait de louer des péniches sur la Seine, et auxquelles on voyait souvent participer des filles trop jeunes, voire beaucoup trop jeunes.

Quelqu'un préparait l'opinion à la chute qui guettait l'homme du FMI. Il le pressentait lui-même, ce qui ne l'empêcha pas de tomber au Sofitel dans le piège qu'on lui tendait. Mais ce piège l'écartait d'un autre, celui du Carlton. D'une affaire crapoteuse et minable à l'autre, il se laissait balloter dans les prétoires par une main (ou plutôt deux mains séparées) qui instrumentalisaient la justice à des fins politiciennes. L'affaire du Carlton, au milieu de la campagne présidentielle de 2012, eût été une tornade qui eût emporté sans rémission la candidature de DSK dans la géhenne. Une curieuse main providentielle a sauvé la France d'un second mandat sarkozyste en multipliant sur le fragile DSK les tempêtes judiciaires. Strauss-Kahn fut en quelque sorte, et à son corps pour une fois défendant, le bouc-émissaire, la victime sacrificielle, non pas de l'élection de François Hollande, mais de l'interruption de la dérive politique profonde qu'imposait le sarkozysme buissonnier à notre pays. Il y a là évidemment un tiroir secret dans notre amertume.

Donc s'il fut un bouc-émissaire, une victime sacrificielle, on pourrait considérer qu'il a assez payé, au propre comme au figuré. Non, je ne crois pas, cependant, que nous en soyons là. Dans ce procès, comme d'habitude, les lampistes trinquent et les politiques s'en sortent. On a pourtant lu qu'il y avait bel et bien eu viol, encore une fois, de la part de DSK. Et, comme je l'ai dit plus haut, sa posture du "je ne savais pas qu'elles étaient prostituées" ne tient pas une seule seconde. D'ailleurs, dans le monde de l'échangisme, les prostituées sont (si j'ose dire) du "matériel" courant.

Oui, les politiques, les puissants, ceux qui se connaissent de près, qui se rencontrent, qui s'envoient des émissaires, qui dînent dans les mêmes restaurants et servent dans les mêmes corps, tous ceux-là s'en sortent, toujours, ils troquent une victoire dans un procès contre une victoire dans un autre, une relaxe ici, un renvoi en cour d'appel là, et tout le monde est content. Tout le monde ? Non, car nous, qui ne sommes pas de ces gens de si haut, nous pleurons l'indépendance encore perdue de notre pouvoir judiciaire qui nous semble partout éclater. Éclater en sanglots.

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09/02/2015

Le FN, notre pulsion mortifère

Une bulle historique éclate. C'est la bulle de la dette. Depuis quarante ans, nous avons feint de croire qu'il y avait seulement une crise, puis des crises, après lesquelles tout rentrerait dans l'ordre. Depuis quarante ans, nos sociétés se mentent.

Lorsqu'en 1973 se termina le cycle des Trente Glorieuses, lorsque les matières premières cessèrent pour toujours de représenter une quantité négligeable de la Valeur Ajoutée que nous produisions, nous aurions dû réagir avec l'esprit du marché, en répercutant intégralement cette réalité. De cette façon, nous aurions purgé ce que la hausse brutale du prix de l'énergie avait d'excessif et nous aurions engagé nos systèmes économiques dans des cercles vertueux de croissance raisonnable.

Hélas, pour des raisons politiques liées à la guerre froide, mais aussi par illusion ou par paresse, nous avons préféré le doux mensonge de "la crise", état provisoire. En fait, nous avons enclenché des mécanismes historiques dont la réalité se dévoile jour après jour, tous basés sur la fiction (alors que le marché a besoin de comportements rationnels et non faussés pour fonctionner) et sur des inégalités croissantes.

Le principe de l'inégalité est de constituer un centre et des périphéries. Le centre est un sommet, une concentration, une focalisation, une cristallisation, et les périphéries sont les inverses de tout cela. Pour en faire une synthèse rapide, en France, nous avons deux types de périphéries, qui se regardent en chiens de faïence : les "quartiers", ce qu'autrefois on nommait avec crainte les "faubourgs", d'un côté et, de l'autre, les campagnes, les petites localités. La distance n'est pas la même, mais dans un cas comme dans l'autre, on vit à mille lieues des instances de pouvoir, comme dans une autre dimension.

Éloigné de la puissance publique, on y subit aussi l'érosion du service public. L'inégalité se matérialise là de sa façon la plus directe : quand on a de l'argent et que l'on vit au centre-ville, on a l'autorité publique à portée de la main, des écoles efficaces comme s'il en pleuvait, des réseaux économiques, sociaux, culturels, tous les moyens de se passionner, mais si l'on vit dans une périphérie proche ou lointaine, on est considéré avec condescendance, commisération, sarcasme ou dédain, et l'on ramasse les miettes que l'on est généreusement autorisé à grappiller.

J'ai lu ce soir parmi les commentaires du vote qui a eu lieu hier dans le Doubs : "Le FN joint les exaspérés et les désespérés". Jolie formule. Si je voulais la pousser au bout, j'ajouterais que pour les désespérés, le FN est l'arme d'une pulsion suicidaire, tandis que pour les exaspérés, il est l'arme d'une pulsion meurtrière. Pour les premiers, la haine de soi, pour les seconds, la haine tout court.

48796.jpg

La bulle qui éclate est une correction très lourde des comptes économiques, sociaux, humains, et cela se fait à l'échelle d'une planète désormais interconnectée et mondialisée. La correction signifie un retour très désagréable à la réalité. Le réflexe défensif est naturel, et la pulsion mortifère logique. Il faut savoir y résister, mais les marchands de peur, d'illusion, de révolution sanguinaire, de religion rétrograde, sont tous là qui hurlent à la mort comme des loups ravagés par la gale de la haine. Il est urgent de croire au sursaut.

(Tableau de Pieter Claez, 1597-1661)

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07/02/2015

"Les imbéciles qui sont nés quelque part"

En prononçant le mot "Apartheid", le premier ministre Valls a commis une grave faute contre la République. Il a sous-entendu un système de ségrégation ethnique. Le but qu'il visait devrait faire honte à ceux de ses amis qui se pensent humanistes : il s'agit d'ethniciser la Société française en empruntant le toboggan fatal - et sans retour - des statistiques dites "ethniques". S'il n'y a pas de crime contre l'humanité, il y a bien un crime contre l'humanisme.

À chaque fois que ces sujets reviennent sur le tapis (et ils y sont fâcheusement revenus à une accablante nuée de reprises depuis une dizaine d'années au moins), je repense à ma chère grand-mère, Diane. Elle était née au Pérou d'un père belge et d'une mère britannique en 1903, elle avait passé toute son adolescence au Japon de 1913 à 1921, elle s'était mariée en Chine en 1926 avec un Français. Elle avait été baptisée catholique, ses deux parents l'étaient aussi, mais les parents de sa mère avaient été élevés dans la religion juive avant de se convertir à l'anglicanisme. Dans quelle case ethnique serait-elle entrée ?

Mois-de-juin1.jpgVigny, lui, a écrit : "On est toujours du pays de son enfance". Quelle case ethnique résulte de cet aphorisme ? C'est beau, de se sentir breton, corse, basque, berrichon, kabyle, berbère, loubavitch, sépharade, lapon, galicien, tonkinois, masaï, mais si cela devient une prison, si cela devient obligatoire, c'est épouvantable. L'embrigadement dans la sombre troupe (selon l'expression de Brassens) des "imbéciles qui sont nés quelque part", très peu pour moi. Crosse en l'air !

Notre particularité historique, à nous citoyens de la République Française, est justement que cette république ne se définit que comme une assemblée des citoyens et si chacun est invité à s'adonner à ses goûts intellectuels, philosophiques et culturels comme il l'entend, la république ne connaît rien de ces activités annexes. Elle ne connaît que les citoyens dans l'exercice de leur citoyenneté, si bien qu'il me semble qu'il serait judicieux de débattre moins de ce qui n'entre pas dans la citoyenneté (par exemple l'origine ethnique) et plus de ce qui en fait partie. En somme, soyons constructifs.

(L'enluminure qui illustre cet article est issue des Très Riches Heures du duc de Berry, un duc qui, comme son nom ne l'indique pas, n'était pas très berrichon).

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04/02/2015

Faut-il construire des mosquées sur fonds publics ?

Dimanche dernier, le ministre des Finances Michel Sapin était l'invité de Maïtena Biraben dans l'émission Le Supplément sur la chaîne Canal Plus. Au milieu des questions qui lui étaient posées, M. Sapin indiqua que les églises catholiques et certaines synagogues étant construites au moment de l'adoption de la loi de Séparation des Églises et de l'État, les musulmans se trouvaient brimés puisque les mosquées ne l'étaient pas, et qu'il avait donc fallu faire avec les moyens du bord pour financer la construction de mosquées. Par cette petite phrase, l'ami intime du président Hollande a confirmé ce que plusieurs accusateurs affirmaient depuis déjà des mois : des élus, notamment socialistes, ont troqué des permis de construire et des financements de mosquées contre le vote bloqué des fidèles de ces édifices de culte.

M. Sapin ne s'en offusquait pas, mais nous avons le droit, et même le devoir, de nous en indigner : ce faisant, par ce troc, les élus concernés ont établi un lien entre citoyenneté et religion. Or ce lien est la seule et ineffaçable infraction concevable à la loi de 1905. Des élus qui, par ailleurs, prônent la laïcité s'appuient sur la confessionnalisation d'un vote collectif. Contredisant Victor Hugo, ils disent : à la conscience, je préfère la consigne et, qui plus est, la consigne d'un corbeau.

C'est cela qui n'est pas - et qui ne peut pas être - acceptable dans la République française, pas plus que le financement de crèches confessionnelles Loubavitch par la Ville de Paris, pas plus que les contorsions de bien des élus pour faire plaisir aux derniers catholiques (ou protestants) de leurs paroisses, à l'exception bien entendu des départements de l'Alsace-Moselle, encore sous régime concordataire.

Il n'est pas acceptable que des élus troquent des lignes budgétaires contre des voix. Le vote confessionnel musulman semble d'ailleurs le dernier à fonctionner encore. Cela, au profit d'élus dont la plupart sont socialistes. Il mue un clientélisme ordinaire en faute majeure contre la loi de 1905. Les élus en question devraient répondre de leurs actes devant les tribunaux, si cela ne dépendait que de moi.

Pourquoi fait-on cela ainsi ? Officiellement, c'est pour ne pas ouvrir de guerres civiles. Officieusement, c'est pour profiter de la manne électorale. On l'a bien compris. Mais par ce procédé en catimini, on joue avec le feu, et l'on pourrait se brûler prochainement.

Il est cependant un point sur lequel on peut tomber d'accord avec M. Sapin et ses séides : oui, il y a une injustice à combler, il faudrait trouver le financement public d'un nombre suffisant de mosquées. Une loi suffirait à le permettre comme elle le fit en 1920 pour la Grande Mosquée de Paris. Dans un contexte d'asphyxie budgétaire, cette perspective paraît terrifiante, mais il faudra s'y résoudre. Financer les mosquées sur fonds publics a l'avantage de donner à l'État un droit de regard sur le respect des principes républicains par les cultes, et cet avantage n'échappe à personne. C'est à l'État, et non aux collectivités locales, que devrait échoir ce financement public des mosquées.

Cela permettrait de mettre un terme au scandaleux clientélisme antirépublicain auquel se livrent paraît-il ces élus, et d'afficher les réalités avec courage. Cela déplairait évidemment aux excités. Mais il y aurait moins de perversité dans cette nouvelle situation que dans l'actuelle où l'on sent bien le jeu avec le feu, que nous constations dans la stigmatisation de l'ancien pouvoir, et que nous reconnaissons dans les jeux ambigus de l'actuel.

Cette ambiguïté fait d'ailleurs que le PS ne mérite pas que l'on vote pour lui dimanche dans le Doubs. Et cependant, il faut bien empêcher l'adversaire d'être élu. Alors, sans double-jeu, disons que si nous habitions là, nous voterions PS pour éliminer l'autre, mais ajoutons que le PS nous doit une contrepartie. Je ne veux pas dire par là que les militants du PS doivent se précipiter pour acheter mes livres (même si je suis content quand il s'en vend beaucoup), mais qu'il faut que le PS (et ceux qui l'imitent) nous prouve(nt) qu'il est prêt à s'amender. Faute de quoi, il se précipitera de lui-même dans l'abîme, et peut-être nous tous avec.

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02/02/2015

L'Europe a besoin d'austérité

Il devrait y avoir des tribunaux pour juger et punir les responsables politiques grecs et non grecs qui ont imposé la rétraction du système de sécurité sociale grecque jusqu'à un point qui n'a pas d'autre nom que l'ignominie et que le crime. Ces responsables sont évidemment des financiers rapaces et des politiciens européens et américains arrogants. Quand on sait le poids des États-Unis sur le FMI, on a le droit de trouver qu'Obama, ce soir, en appelant à cesser de pressurer les Grecs, versait des larmes de crocodile. Larmes de crocodile aussi de la part des dirigeants allemands qui ont appelé les Grecs à vendre leurs îles, pour s'alarmer dès que le port du Pirée a été vendu ... à des Chinois.

MinerveLa suspension de la privatisation du Pirée donne donc à penser que le vrai vainqueur de l'élection grecque se trouve à Washington, ennemi feutré de la Chine, à moins qu'il ne soit à Moscou : on a tout entendu cette semaine sur l'obédience du parti Syriza et de son allié, le petit parti souverainiste dissident de la Nouvelle Démocratie.

Il y a un point commun entre tous les vainqueurs supposés de l'élection grecque : tous sont adversaires de la construction européenne. Les Chinois sont contre parce que l'Europe unie est la vraie première puissance commerciale du monde, les USA sont contre parce qu'ils ne veulent voir qu'une seule tête, la leur, et qu'ils n'aiment de constructions politiques que celles dont ils sont le chef discrétionnaire. Les Russes, enfin, sont contre parce qu'ils estiment que l'Europe a entrepris d'empiéter sur leur pré carré historique, dont on ne sait plus trop s'il se limite à l'est de l'Ukraine ou s'il est susceptible de s'étendre jusqu'aux frontières de l'ancien pacte de Varsovie.

Les Grecs ont donc voté contre l'Europe. Non. Ils ont voté contre la troïka, qui incluait trop d'instances non européennes. En ce sens, qui est l'exclusion du FMI des affaires internes de l'Europe, les Grecs ont eu raison.

Les Grecs ont voté contre l'austérité. Oui et non. Oui, car la situation sociale atteignait l'insupportable et nous aurions dû protester plus fort devant les privations sanitaires imposées au peuple de Grèce. Mais nous sommes empêchés de le faire parce que nous savons qu'il y a, en Grèce même, des systèmes mafieux qui parasitent l'État et qui organisent l'enrichissement de quelques-uns au détriment de tous, et en particulier au détriment des contribuables des autres pays européens, la Grèce se trouvant depuis longtemps sous perfusion européenne.

Ce que nous voudrions, c'est que les Grecs commencent par faire le ménage chez eux. Et de ce point de vue-là, les événements récents ne sont qu'à moitié rassurants. Certes, Syriza a annoncé vouloir purger les administrations des connexions mafieuses qui s'y épanouissent. Mais on attend les premières décisions réelles dans ce domaine et l'attribution du portefeuille de la Défense à M. Kamennos est inquiétante.

Il semble en fait que le nouveau pouvoir grec ne soit pas assez puissant chez lui pour pouvoir assumer les purges nécessaires.

Ce sont ces mêmes purges que nos pays plus riches nécessitent. Nous avons besoin que soient mis au pas tous les profiteurs, légaux ou illégaux, petits ou grands, dont la voracité anémiante mène nos pouvoirs publics tout droit vers l'embolie finale. Quand nous aurons pris la mesure de ce que cela signifie, alors, nous serons tous d'accord, gens de bonne volonté et de bonne foi, pour affirmer que oui, l'Europe a besoin d'austérité.

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27/01/2015

À toi, Marie-Anne, qui sauvas un juif

Le jour de la commémoration de la libération des camps de la mort nazis, je n'ai pas envie de reparler de mon grand-père, Édouard Torchet, résistant dans le réseau Libération Vengeur dès 1940, réseau qui se fondit dans Ceux de la Libération au bout d'un an ou deux, je n'ai pas envie non plus d'évoquer mon autre grand-père, Jean Chauvel, qui, dans la clandestinité, condamné à mort par contumace par les occupants allemands, dirigea le groupe d'études des Affaires Étrangères qui préparait l'après-guerre. Non, il me semble qu'il faut parler de quelqu'un qui a fait plus directement pour sauver un juif : Marie-Anne.

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La photo que je reproduis ici a été prise par le célèbre photographe Brassaï. Voici pourquoi.

Marie-Anne, née Derrien, fille d'un haut fonctionnaire du Second Empire reconverti dans l'industrie, naquit dans le Finistère, sans doute à Pont-l'Abbé, en 1877. Elle venait après sa sœur aînée, qui était la mère de Jean Chauvel cité plus haut, et après leur frère Marcel, croix de guerre 14-18 et maire de Loctudy (Finistère). Elle avait seize ans lorsque ses parents moururent, quelques mois l'un après l'autre. Vers la vingtaine, elle épousa l'un des représentants d'une famille qui construisait des voitures automobiles, l'industriel Pierre Delaunay-Belleville. Elle lui donna quatre enfants : Yves et Yvonne, Jacques et Jacqueline. Au choix des prénoms, on mesure le caractère déjà fantasque de cette jeune mère.

Après ces quatre couches en huit ans, il apparut vite qu'elle n'était guère douée pour la vie bourgeoise. Quelques années plus tard, elle se sépara de son époux qui lui laissa les biens fonciers achetés ensemble, un confort suffisant. Livrée à elle-même, elle s'abandonna aux talents artistiques qui étaient sa vraie vocation comme ils furent celle de son frère cadet Georges.

Mélomane comme toute sa famille, mais réellement douée pour le piano, Marie-Anne se fit pianiste. Après l'Armistice de 1918, elle partit en tournée dans toute l'Europe, en Roumanie en particulier. C'est là, au cours d'une tournée, qu'elle découvrit le futur Brassaï. Elle lui conseilla de venir à Paris. Il vint. Elle l'hébergea et, pour lui donner quelque chose à faire, le chargea de remuer l'épais désordre qu'elle entretenait chez elle. Il déménagea son fourbi. Elle le surnomma "Fourbi".

À cette époque, à Paris, elle fut l'un des piliers de la Coupole. Elle y passait ses journées au milieu de l'effervescence exceptionnelle que cette brasserie devenue mythique connaissait à cette époque.

Elle n'eut pas que des bonheurs : dans ces années 1920, elle perdit trois de ses quatre enfants, qui moururent dans des accidents d'avion ou de voiture. Sa dernière fille survivante, Jacqueline, se maria en 1929, mais perdit son mari six mois à peine après la naissance de leur fils unique. Quelques années plus tard, Jacqueline se remaria au général Pechkoff, fils probable du poète russe Gorki, et diplomate français.

Lorsque l'armée française s'effondra, en 1940, Marie-Anne vivait en bourgeoise excentrique dans le XVIe arrondissement de Paris. Elle se fournissait régulièrement chez un épicier oriental de quartier, un juif russe. L'employé de ce juif russe tranchait le saumon fumé comme personne. Il obtenait des tranches fines comme du papier à cigarette, le sommet du raffinement. On le connaissait (et je l'ai connu quarante ans plus tard) sous le nom de "Monsieur Victor". Monsieur Victor était juif, lui aussi.

Marie-Anne, qui avait voyagé en Europe et qui savait ce qui s'y passait, prit Monsieur Victor chez elle, tout au fond de son appartement qui, je crois, se situait rue de la Pompe, près de l'école Gerson. Elle cacha Monsieur Victor dans une pièce du fond de son appartement pendant toute la guerre, sans hésiter. Elle le sauva.

Je ne suis pas sûr que ses voisins aient aimé apprendre ces faits à la Libération, car elle quitta la rue de la Pompe dans les mois qui suivirent la Libération, pour s'installer à Montmartre dans un atelier perché en haut d'un invraisemblable colimaçon escarpé et bancal. Elle se fit évidemment remarquer, car il fallut faire des trous dans les murs pour faire passer son piano qui ne la quittait jamais.

Un soir de 1946, elle mit du lait sur le feu puis, fatiguée, s'allongea un moment. Le lait déborda, éteignit le feu, le gaz se répandit, et elle ne se réveilla jamais. La mort de cette extraordinaire personne fut aussi surréaliste que les instants les plus forts de sa vie : le cercueil ne passait pas dans le colimaçon, le tragique tournait au grotesque. Il fallut mettre la caisse debout pour lui faire descendre l'étage crucial, et je passe sur certains détails macabres. Car le plus terrible suivit. Il y avait une fête foraine en bas de Montmartre, près de chez elle. Le corbillard n'avait pu se garer que de l'autre côté des manèges et des boutiques à frites. Le cortège funèbre traversa la foule, les rires, les lumières, les flammes, à la manière de ces enterrements de pacotille qu'elle avait vus cent fois à Montparnasse et au Quartier Latin, dans les années 1920, à la manière d'un bal des Gad'z'Arts. Mais là, aucune femme nue ne se dressa subitement du cercueil en jouant de la trompette.

Je crois que Marie-Anne est enterrée à Loctudy, dans sa tombe familiale, près de son père et de ses enfants. Elle n'a pas sauvé des millions de juifs, mais au moins elle en a sauvé un. Il en aurait fallu près de six millions comme elle.

08:03 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : juif, résistance, brassaï, pechkoff, gorki | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

25/01/2015

Étranges doubles jeux diplomatiques

Sur le papier, tout est simple. En apparence, tout est clair. En réalité, la diplomatie se joue dans les couloirs, elle s'y est toujours jouée, et avec l'évolution des démocraties, elle se joue de plus en plus en amont des urnes. En politique et en démocratie, c'est souvent celui qui a le plus d'argent qui gagne, et il y a deux catégories de puissances financières qui peuvent s'acheter des candidats : les mastodontes économiques et les États. Les liens supposés avoir uni Sarkozy à feu Khadhafi résument ce que j'entends par là.

Au Proche Orient, la diplomatie française plonge depuis la chute de Saddam Hussein. L'Irak était devenu notre principal allié occulte au Moyen Orient depuis 1970. La Compagnie Française des Pétroles (CFP devenue Total) contrôlait en 1970 la majorité du pétrole extrait dans ce pays. Mais Saddam, arrivé au pouvoir à la fin des années 1970, se montra l'adversaire le plus résolu et le plus dangereux d'Israël, ce qui fragilisait cette diplomatie occulte, qui resta protégée pendant de longues années par la tragédie négligée qu'a été la guerre Irak-Iran.

Après la fin de ce conflit, il devint vite difficile d'empêcher le chef de l'Irak de s'enfoncer dans l'impasse de la répression, et encore plus de l'empêcher de tomber dans le panneau que lui tendaient les États-Unis. La suite est connue, ce fut la première guerre du Golfe, où les Occidentaux, financés par les pétromonarchies, renversèrent un régime laïque pour le remplacer par ... par rien, en fait.

Le président Chirac, qui arriva ensuite, donna justice aux survivants de la Shoah en reconnaissant le rôle de la machine d'État dans la Déportation, mais il n'était pas un ami d'Israël. Il fut au bord de la guerre avec ce pays en raison des affaires libanaises. Son allié dans la région se nommait Hariri, un milliardaire musulman sunnite et libano-séoudien dont les connexions ont reçu peu de publicité jusqu'ici. Puisque Chirac piochait chez les Séoudiens, Sarkozy alla se servir chez les rivaux de ceux-ci, au Qatar, et c'est là que commence le plus troublant des doubles jeux diplomatiques récents, d'autant plus troublant qu'il perdure.

Sur le papier, tout est simple : Israël a un ennemi principal : le Hamas, mouvement palestinien minoritaire en Palestine entière, mais majoritaire dans la Bande de Gaza. Or le Hamas est financé grandement par le Qatar. Donc le Qatar est le principal ennemi d'Israël ? Heu, non, en fait. Car la droite israélienne appuie un responsable politique français, l'ancien président de la République Nicolas Sarkozy, et celui-ci est réputé l'allié et le conseiller le plus intime de l'émir du Qatar. Résumons donc : officiellement, la droite israélienne voue une haine acharnée au Hamas, mais en réalité elle soutient un homme politique qui inspire le Qatar.

On connaît le vieux principe : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Logique flagrante. Or là, pas du tout : les amis de mes amis sont mes amis, mais les ennemis de mes amis le sont aussi, comme d'ailleurs les amis de mes ennemis. Ce n'est plus de la diplomatie secrète, c'est de la duplicité, poussée à un point qu'elle ne peut que révolter. Et il faut bien se poser la question la plus dérangeante : si la droite israélienne est l'alliée du Qatar, quel est le prix de cette alliance ? Et enfin, plus crument : la droite de M. Netanyahou est-elle financée par le fleuve de pétrodollars de l'émir du Qatar ? Si cela était, on comprend le poids de "Bibi" Netanyahou sur son pays. En démocratie, celui qui gagne est presque toujours celui qui a le plus d'argent. Mais qu'il prenne garde : tôt ou tard, la justice reprend son droit.

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23/01/2015

Quimper, ville d'exil

Quimper est le chef-lieu du Finistère depuis 1790. C'est une ville moyenne, environ 60000 habitants, très ancrée dans son arrière-pays. Là commence la version sud du "bout du monde", c'est-à-dire les deux caps de l'extrémité sud-ouest de la Bretagne : le Cap Caval et le Cap Sizun, entre lesquels s'étend l'immense et splendide Baie des Trépassés.

Le mot Quimper signifie, en langue bretonne, "confluent, pêcherie". Il y avait jadis à Quimper trois grands moulins sur l'Odet, le petit fleuve qui arrose la ville, et sur le Teir qui s'y jette : le moulin de l'abbaye-prieuré de Locmaria, le moulin du duc de Bretagne, et enfin celui de l'évêque de Cornouaille, Quimper fut pendant mille ans au moins la capitale de l'ancien diocèse de Cornouaille. Chacun de ces moulins était posé sur une retenue d'eau, l'Odet devenait un chapelet d'étangs à écluses.

Du temps des ducs de Bretagne, le grand diocèse de Cornouaille était le plus pauvre des neuf bretons (Cornouaille, Léon, Tréguier, Saint-Brieuc, Vannes, Saint-Malo, Dol, Rennes et Nantes). La ville eut son heure de gloire au XIe siècle, mais cessa vite d'abriter une instance importante du pouvoir politique. Cependant, dans la Bretagne libre, celle des ducs, la ville tirait son épingle du jeu. À partir de 1600, après la période incertaine du XVIe siècle, Quimper se découvrit ville du bout du monde, loin de tout, à l'écart des grandes routes maritimes, et surtout à l'extrême périphérie du territoire qui recevait la considération du pouvoir parisien.

À Paris, on avait une idée si élevée de Quimper.... qu'on y exilait les personnages mal vus du roi ou de son entourage. Je l'ai constaté en écrivant mon dernier livre, la biographie de Guy Autret de Missirien, Quimper était tenu pour un tel "trou" qu'on y voyait la terre d'exil idéale. On y exila le jésuite Nicolas Caussin, confesseur disgracié du roi Louis XIII. On y exila aussi Duhamel, le janséniste trublion qui s'en alla ensuite à Bellême.

Voltaire exprima plus tard son mépris pour cette Basse-Bretagne qui avait donné le jour à son ennemi préféré : Élie Fréron.

Il n'y eut qu'une brève embellie, grâce à Augustin Le Goazre de Kervélégan, premier vrai politicien quimpérois, qui sut faire jouer ses hauts réseaux versaillais et parisiens pour obtenir que le chef-lieu du Finistère fût placé dans sa chère ville.

Tout ceci paraîtrait anecdotique et doit faire sourire mes amis parisiens qui me lisent, mais un fait récent vient de renforcer l'impression de mépris que les Quimpérois ont lorsqu'ils envisagent la façon dont Paris les considère. Depuis le 6 janvier, la ligne aérienne Paris-Quimper est dotée d'un avion ... à hélices. Mermoz, relève-toi, ils sont devenus fous. Bientôt, on la dotera d'un biplan, et puis, pourquoi pas, d'un planeur, ou d'un avion à pédales.

Malgré ce camouflet, la ligne reste, et de loin, la plus chère de France. Il est plus onéreux et désormais plus lent de voler de Paris à Quimper que de Paris à Barcelone, qui est pourtant plus de deux fois plus loin. Avec cela, bien entendu, comme les quotas de pêche se réduisent comme peau de chagrin, et comme l'agriculture productiviste est en pleine crise, on dit : "développez le tourisme".

Imbéciles. Avec des avions à pédales, on va évidemment le développer, le tourisme.

De toute évidence, à Paris, tout le monde s'en fout, de ce "trou" de Quimper, loin de tout, loin des caméras, loin des paillettes, loin de l'argent, loin de soi. Fi donc !

Et puis évidemment, on songe au grotesque projet de Notre-Dame des Landes, et alors, on comprend : comme les Cornouaillais sont extrêmement opposés à cet projet de "grand aéroport" qui menace à terme l'existence même de l'aéroport quimpérois, eh bien, le lobby aéronautique tape sur ce point faible qu'est Quimper-Pluguffan. Quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage. Signalons la manifeste et suspecte inertie des politiques devant ce scandale. Ils le paieront.

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20/01/2015

Dettes : les mafias triomphent

La puissance d'émotion des attentats de Paris a conduit la majorité à renoncer à une partie des coupes budgétaires infligées à l'armée française dans les prochains exercices budgétaires. Tant mieux. Cependant, ce choix n'est gagé par aucune autre économie structurelle. La dérive du budget de l'État français va donc continuer et s'amplifier. Les bénéficiaires de cette situation nouvelle sont les innombrables petites mafias qui parasitent l'État et qui s'engraissent à ses dépens. Non pas les notaires, ni les pharmaciens, mais ceux qui prélèvent des produits des commandes de l'État pour les revendre à leur profit, par exemple, et qui représentent une masse financière énorme. Ceux aussi qui bénéficient des commissions versées par les fournisseurs de l'État, ceux aussi, certains partis politiques en tête, qui jouissent de commissions versées à l'occasion des marchés publics et les travaux publics, dont on murmure depuis longtemps qu'elles s'élèvent à 5% des marchés en cause. Rappelons que le déficit de l'État s'élève à 4 et quelques fractions pour cent, soit moins de ces 5%. L'incapacité de la majorité à réduire le budget de l'État tient à la force conjuguée de ces mafias pour préserver leurs fromages, forces qui ont d'ailleurs infiltré la plupart des partis politiques, de l'extrême gauche à l'extrême droite incluses.

La Grèce, quant à elle, se prépare à voter pour l'extrême gauche. Motif ? Dénoncer une partie de la dette de l'État et la faire annuler. Chacun de nous souffre avec le peuple grec, mais il est injuste de faire payer une deuxième fois à l'Union Européenne des sommes dont certains Grecs ont déjà profité. Que l'on commence par identifier les bénéficiaires, les petites mafias qui, en Grèce même, se sont engraissées fortement grâce à l'argent de l'Europe, et alors, une fois que ces dérives mafieuses auront été traitées et identifiées, une fois que les brigands auront rendu gorge, il pourra être temps de négocier. Le faire avant ce préalable serait une infamie et une prime au brigandage. L'exiger de la Grèce serait le favoriser aussi chez nous. Comme disait paraît-il Guillaume d'Orange surnommé le Taciturne, il n'est pas nécessaire de l'espérer pour l'entreprendre, ni de le réussir pour y persévérer.

EDIT : Finalement, la réduction de la réduction se fera à budget constant. Du coup, la réduction de la réduction est réduite. Et le fond reste en l'état.

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16/01/2015

Une autre histoire de la laïcité

La construction de la narration traditionnelle de l'Histoire, de notre Histoire, fut faite à une époque où nous ne savions que des bribes de ce qui se passait autour de nous. Nos aïeux historiens connaissaient mal notre propre Histoire, ils tâchaient d'en dérouler le fil dans un écheveau qui leur faisait arracher les cheveux de la tête, sans comprendre que cet écheveau faisait partie du fil comme le tout fait partie de la fraction, comme l'ensemble fait partie de l'élément.

Il faut donc, pour décrire la laïcité française, le modèle français de laïcité, et sa patiente élaboration, remonter jusqu'à des temps où la France naissait. Cela se fit à la façon dont les galaxies émanèrent du brouillard initial : par décantation progressive. À cette époque, qui correspond aux temps carolingiens, la science avait déserté le nord de l'Europe. De tout le continent, elle se cantonnait principalement aux principautés arabes d'Espagne, qui véhiculaient les extraordinaires découvertes héritées de l'Antiquité.

On croit souvent que l'Occident ne connut cet héritage antique qu'à l'occasion des Croisades. Or pas du tout : dès avant l'an mil, des savants moines français, anglais, italiens, et même allemands, trouvaient le moyen de "descendre" dans l'Espagne arabe et d'y interroger les bibliothèques extraordinaires. Cela ne pouvait se faire que grâce à la révolution carolingienne, qui avait rétabli un réseau dense d'écoles dans la partie de l'Europe contrôlée par Charlemagne.

Lorsqu'ils rentraient chez eux, les savants, éblouis, rendaient compte de tout ce que l'on ne savait pas chez nous et qui était bien connu au sud. Ils tiraient la sonnette d'alarme sur l'éventualité d'un "décrochage" scientifique de la Société européenne. Mais les règles dictées par l'Église interdisaient de s'aventurer dans les explorations intellectuelles que les savants jugeaient pourtant nécessaires et qu'ils trouvaient dans les universités arabes.

Dans tout l'Occident, le premier qui trouva une formule politique acceptable et compatible avec les principes catholiques de son temps fut un Français. C'est de là, de cet instant précis, il y a mille ans, que démarre l'invention de notre laïcité. On ne peut ignorer que cette naissance réelle de la France coïncide avec celle de la France capétienne, qui est la troisième naissance de la France politique, la plus directement mère de la France contemporaine. Et celui qui émit la théorie féconde qui nous occupe fut aussi l'un des premiers et principaux théoriciens de la féodalité aux heures de son élaboration progressive.

L'homme-clef, auquel il faut bien donner un nom, est un homme d'Église. Il s'agit de Fulbert de Chartres. On ne le connaît presque pas. Pourtant, il est le père de la laïcité, le père de la démarche scientifique moderne, et l'un des pères fondateurs de la France au même titre que ses plus grands hommes d'État. Il devrait être au rang des plus grands, plus grand qu'Hugues Capet, qu'il connut et dont il fut le conseiller.

Fulbert de Chartres fonda une école, l'école de Chartres, c'est logique. Cette école se caractérisa par son amour des nombres et des théories pythaghoriciennes. Ce fait n'aurait aucune importance, si Fulbert n'était pas parvenu à imposer un principe simple qui, à lui seul, a libéré progressivement toute la pensée occidentale jusque-là bridée. Ce principe angulaire est le suivant : on peut, et on a le droit, de chercher le message divin non seulement dans les livres saints, mais aussi dans toute la Création.

Ce principe d'aspect modeste opérait la révolution que les intelligences attendaient : on n'était plus obligé d'étudier seulement dans les livres, mais on pouvait étudier toute chose, à la condition, au fond légère, d'y chercher le message divin.

L'Occident ne s'aperçut pas immédiatement de la portée de cette conquête. Le cloisonnement des écoles était encore tel que les informations circulaient lentement, et difficilement. Fulbert mourut en 1028. Moins de sept décennies plus tard, la première Croisade se déclencha, et la lourde soldatesque franque découvrit le raffinement savant de la civilisation orientale, dont ses assauts scellèrent l'évolution désormais décadente.

Près d'un siècle après la mort de Fulbert, le second maillon de la conquête intellectuelle fut Pierre Abailard. Il étudiait à Chartres à l'époque de la première Croisade. Peu d'années plus tard, il créa à Paris la première école indépendante de l'archevêché. Dans ses écrits, qui connurent un grand succès en son temps, il allait beaucoup plus loin que Fulbert, puisqu'il appliquait la méthode scientifique non plus aux choses pour y trouver Dieu, mais à Dieu lui-même.

Le choc fut immédiat : à la même époque vivait Saint Bernard de Clairvaux qui, lui, affirmait que l'on ne pouvait connaître Dieu que par la contemplation, non par la raison. Abailard perdit la dispute théologique, mais peu importait, car la graine, qu'il avait reçue d'un successeur de Fulbert, avait été plantée par lui dans ce qui devenait la ville-clef de l'Occident : Paris.

C'est donc à Paris que Saint Thomas d'Aquin, encore un bon siècle plus tard, parvint à imposer l'idée que l'on pouvait concilier foi et raison. Il donna même toute l'autorité nécessaire à cette affirmation en étant proclamé, après sa mort, l'un des Docteurs de l'Église.

Tout cela se passait en France, et bientôt à Paris, il y eut ensuite la pragmatique sanction de Bourges, le gallicanisme, et Descartes, qui promut une méthode intellectuelle nouvelle et, encore une fois, révolutionnaire. Et les jésuites assumèrent les collèges publics aux XVIIe et XVIIIe siècles, jetant sur la scène intellectuelle française et mondiale les esprits les plus libres : Corneille, Molière, Voltaire.  Tout cela est connu.

Il faut comprendre que l'importance de cette conquête progressive venait du statut de "fille aînée de l'Église" que la France avait par ailleurs depuis que Clovis avait libéré l'Europe du VIe siècle de l'hérésie oppressive connue sous le nom d'arianisme, ce qui avait établi ou rétabli l'évêque de Rome dans la position centrale de la Chrétienté occidentale. Tout cela, Rome sauvée par Clovis, Fulbert, Abailard, le thomisme, le gallicanisme, Voltaire, cette conquête lente et patiente, mais résolue, de l'esprit contre la contrainte, c'est notre Histoire millénaire et elle est si profondément inscrite dans notre culture que nous pouvons sans crainte la qualifier de consubstantielle à la France. Ce n'est pas la laïcité de n'importe qui, ce n'est pas non plus un décret de quelque pouvoir de rencontre ou d'aventure : c'est un véritable chemin historique, une exploration collective. C'est notre Histoire, celle que nous partageons.

Elle nous a conduits jusqu'à désamorcer la puissance conflictuelle du blasphème pour le rendre à ce qu'il est : un trait d'esprit, bon ou mauvais, gai ou triste, mais pas coupable selon la loi civile et civique. De ce chemin, nous avons à témoigner et nous le faisons. Je tiens à dire, d'ailleurs, au passage, puisque j'évoquais il y a peu la mémoire de Jacques Barrot, l'un des derniers ténors de la démocratie-chrétienne française, qu'en France, même la démocratie-chrétienne est historiquement laïque. C'est dire...

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14/01/2015

La vérité sur Charlie ?

Maintenant que l'émotion s'estompe, l'indignation doit laisser la place à la réflexion. L'attentat contre Charlie Hebdo et ses suites sont une abomination, il convient d'en évaluer les causes et les conséquences.

Parmi les causes, les choix éditoriaux eux-mêmes de Charlie Hebdo méritent d'être détaillés. Philippe Val proposa à ses corédacteurs, en 2006, de publier en France les caricatures parues auparavant au Danemark, montrant la tête de Mahomet surmontée d'une bombe prête à exploser. Ce dessin accréditait l'amalgame, très répandu, entre islam et terrorisme. Il confortait la bêtise. On s'aperçut plus tard qu'il émanait d'un dessinateur très réactionnaire qui pouvait pencher du côté de l'islamophobie. Publier la caricature telle quelle revenait à s'associer à une provocation islamophobe, ce qui ne correspondait pas, jusque-là, à la ligne éditoriale de Charlie, hostile au principe religieux, mais pas à une religion en particulier.

L'éviction de Siné, en 2008, pour un texte que le même Val qualifiait d'antisémite, montra que la rédaction du Charlie deuxième mouture craignait plus de se voir taxée d'antisémite que d'islamophobe, ce qui renforçait l'impression d'un déséquilibre nouveau. J'en fus indigné, d'autant plus que la phrase de Siné incriminée me paraissait épingler une vénalité comme motif de conversion religieuse, et non une conversion juive (d'ailleurs supposée) pour s'enrichir. Les responsables de Charlie s'affichèrent ensuite avec Nicolas Sarkozy, ce qui disait tout. La chute de Charlie, ensuite, était logique et découlait de ses choix éditoriaux.

On nous dit aujourd'hui que les rédacteurs de Charlie ne sont que des anars impénitents et que leurs missiles s'en vont tous azimuts sans tête chercheuse. C'est possible. Cela serait heureux. Cependant, leur rapprochement avec Libé ne milite pas pour leur indépendance, ce journal penchant depuis longtemps vers le brouillard délétère des arrière-pensées. Leur soutien du livre de Houellebecq non plus, car on voit bien que l'argumentation développée par celui-ci rejoint celle des islamophobes les plus vils. On se demande donc si l'on a affaire à une nouvelle variante du rapprochement rouge-brun, ou si il n'y a pas, quelque part, dans les placards de Charlie, l'un de ces idéologues de l'extrême gauche qui ont motivé le plan délirant amorcé par GW Bush en Irak en 2003, poursuivi par Sarkozy en Libye quelques années plus tard, et dont le redoutable fantôme hante les chancelleries mondiales accompagné d'un cortège d'un million de cadavres.

Des idées et suppositions qui me viennent en tournant et retournant les éléments de l'affaire, j'avoue que je finis par être embarrassé. Dans toutes ces affaires politiques et interreligieuses, la bonne foi ne court pas les rues. Les responsables israéliens actuels discréditent la cause de leur pays. Ils sont les héritiers directs de l'assassin de l'homme de paix extraordinaire que fut Itzhak Rabin. Leur pays est d'ailleurs secoué par un lourd débat sur sa nature profonde. Il y a des rabbins, à Jérsualem, dont l'obscurantisme n'a rien à envier à celui des imams les plus obtus. Et la supposée pression exercée sur le Hamas pour le contraindre à faire la paix prend la forme inacceptable d'une colonisation du territoire palestinien que nous ne devrions pas tolérer. Le Hamas, lui non plus, ne brille pas par la bonne foi, ses responsables s'enrichissent du drame actuel. Qu'il essaie donc de faire un geste, qu'il fasse comme Arafat et qu'il déclare caduc l'alinéa de sa charte réclamant la destruction d'Israël. Si Israël prend la balle au bond, il y gagnera. S'il ne la prend pas, il pourra toujours revenir à son texte premier. Pourquoi ne fait-il pas ce geste fécond d'avenir ?

J'en parle parce qu'il est évident que la dissymétrie de l'attitude occidentale dans les relations entre Israël et la Palestine entretient un lourd sentiment d'injustice dans l'opinion des musulmans européens. La solution du conflit israélopalestinien résoudrait la plupart des problèmes qui se posent chez nous du fait de la dérive d'un nombre de nos jeunes vers l'islamisme.

L'autre évolution qui pourrait servir à calmer leurs ardeurs, ce serait de tarir le financement du terrorisme par les pétrodollars des pétromonarchies. Lorsque le Mur de Berlin tomba, les terrorismes d'extrême gauche européens s'arrêtèrent entièrement. L'argent de Moscou les nourrissait jusque-là. On connaît l'adage : cherchez les meneurs. Il vaut aussi pour : cherchez les financiers. Outre le Qatar et l'Arabie Séoudite, nous savons bien que la duplicité de la Turquie est telle que nous n'aurions jamais dû tolérer que le premier ministre de ce pays vienne verser des larmes de crocodile sur la tombe de Wolinski et des autres dimanche dernier.

Nos moyens de pression me paraissent assez forts sur les pétromonarchies et l'on me pardonnera de glisser ici une allusion à la Bretagne, car je trouve totalement illogique de lancer la construction d'une centrale électrique à gaz (gaz produit au Qatar) à Landivisiau, plutôt que d'investir plein gaz (si j'ose dire) dans l'hydrolien, qui devrait être la priorité évidente en Bretagne.

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07/01/2015

Il n'y a que les petits hommes qui craignent les petits dessins

Je n'étais pas souvent d'accord avec Charlie Hebdo. Au moment de la publication des caricatures du prophète Mahomet qui ont valu à l'hebdomadaire la longue traque qui vient d'aboutir tragiquement, j'ai désapprouvé cette publication qui me paraissait jeter de l'huile sur le feu de l'amalgame entre islam et terrorisme. Quelques années plus tard, j'ai exprimé une très vive indignation contre l'éviction dont le dessinateur Siné était victime de la part de l'équipe dirigeante de Charlie (ils se sont heureusement réconciliés depuis). Et, plus récemment, j'ai trouvé que de nombreuses unes provocatrices de Charlie ne pouvaient réjouir que les frontistes et les adversaires les plus haineux et les plus caricaturaux de l'islam, et que l'hebdomadaire emplissait ses caisses en flattant les instincts les plus bas d'une partie de notre population.

Mais voilà : si je désapprouvais, je n'aurais jamais souhaité la mort d'aucun auteur ni d'aucun salarié de Charlie Hebdo. La liberté d'expression est une conquête parmi les plus précieuses de la société occidentale contemporaine et je partage entièrement la profession de foi du "Figaro" de Beaumarchais qu'il m'est arrivé souvent de rappeler : "je leur dirais qu'il n'y a que les petits hommes qui craignent les petits écrits et que sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur".

Ce soir, je suis partagé. Je n'aimais pas les dessins de Cabu, ni dans Charlie, ni dans le Canard Enchaîné, je n'aimais pas tellement l'acharnement de Charb, qui virait parfois à la monomanie, mais j'avais de la tendresse pour les grivoiseries de Wolinski et j'adorais l'esprit très corrosif de Tignous. J'aimais les uns, pas les autres, aucun d'entre eux ne méritait de mourir au nom d'une folie. Aucun d'entre eux ne méritait le sort que des salauds leur ont réservé aujourd'hui. Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il leur est arrivé trop souvent de jouer avec le feu et de contribuer à entretenir les confusions et les amalgames, je ne peux pas m'empêcher de penser que, consentants ou non, conscients ou non, leur ligne éditoriale a jeté de l'huile sur le feu de la bêtise haineuse au lieu d'éveiller la conscience et l'intelligence, mais quoique j'en pense, c'était leur droit, c'est notre droit à tous, le plus imprescriptible, la liberté d'expression, et même si je ne peux pas m'empêcher de penser qu'à force de jouer avec le feu, on finit parfois par se brûler, j'éprouve une indignation rageuse et profonde contre la barbarie de leur assassinat et une compassion intense pour leurs familles et pour celles des policiers qui sont victimes d'un devoir que nous devons assumer.

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14/12/2014

Le mythe d'une France uniculturelle

Il y a déjà des années que des politiciens mal intentionnés et des intellectuels dévoyés occupent des pans entiers de l'espace médiatique avec un débat faussé et pervers où le mythe de l'Âge d'Or est incarné par une France uniculturelle à laquelle on se réfère sans cesse et à laquelle s'opposerait notre époque de plus en plus multiculturelle, ce multiculturalisme évoluant vers une violence endémique et triomphante, promettant notre pays à des lendemains sanglants et à une sorte de "libanisation" au sens où l'on entendait ce mot il y a vingt ans, c'est-à-dire à une descente de la violence jusque dans les tripes de la Société sur fond d'éruption intracommunautaire. Et, dernier avatar des fantasmes, il se préparerait même un "grand remplacement", les Français se voyant remplacés jusqu'au dernier par des barbus sanguinaires et misanthropes.

Il n'y a jamais eu de France uniculturelle. Bien sûr, on peut dire que la France, pendant des siècles, a compté surtout des chrétiens, voire des catholiques, mais ce tissu commun s'habillait d'une mosaïque de nuances. Voici encore cinquante ans, ce qui n'est pas grand chose en termes historiques, on parlait plus les patois ou les langues locales que le français dans la plupart des régions de France. J'ai connu bien des gens qui ne parlaient pas le français, mais seulement la langue bretonne, et qui, pourtant, avaient toujours possédé la nationalité française. Cette nationalité française des Bretons n'allait d'ailleurs pas de soi, puisqu'avant 1789, la Bretagne était "province réputée étrangère", un territoire peuplé d'étrangers de l'intérieur.

Jean Racine, lorsqu'il lui arrivait de "descendre" dans le Midi, disait qu'à partir de Dijon, il ne comprenait plus rien de ce que les gens lui disaient dans les auberges et sur la route. On fêtait en Bretagne des saints dont les Provençaux n'avaient jamais entendu parler. On jouait ici à la soule, là à la galoche, un peu plus loin à la pétanque ou à la boule, et ne parlons pas des fromages qui composaient à eux seuls un maillage de nuances infini. En Normandie, on employait la crème, en Bretagne le beurre, en Périgord la graisse d'oie, en Luberon l'huile d'olive. Toutes ces différences paraissaient aussi insurmontables à la IIIe République que ce que nous voyons de diversité culturelle à notre époque.

Alors, que se passe-t-il ? Mme Polonyi, par exemple, se fonde sur les chocs qu'elle a constatés dans l'école où elle enseignait au début de sa vie d'adulte. Elle en déduit que les sociétés multiculturelles sont plus violentes que les autres, alors même que l'exemple du Liban, sur une longue période, dit l'inverse, et que le symétrique est au contraire démontré par l'Irlande, où la violence entre Irlandais a été d"ordre culturel pendant de nombreux siècles, cependant que les différences culturelles n'y atteignaient pas le seuil de ce que Mme Polonyi qualifierait de "multiculturel".

Dans la cour de récréation, les enfants n'ont pas besoin d'être différents pour se crier et se taper dessus. Ils nous rappellent que nous sommes encore de grands primates. Les différences culturelles ne fournissent que le prétexte de la bagarre qui, elle, appartient à notre substrat intellectuel collectif le plus profond (ce qui ne la rend pas plus nécessaire, d'ailleurs).

Cessons de succomber aux fantasmes et entrons avec courage dans le camp de la vérité. Et s'il y a des gens à qui la France chrétienne manque, ils n'ont qu'à aller dans les églises pour les empêcher de fermer, faute de fidèles.

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07/12/2014

La mort de Jacques Barrot

Il m'a fallu plusieurs jours pour faire la synthèse de ce que m'inspirait la mort de Jacques Barrot. Lorsque j'appris celle de Bernard Stasi, il y a déjà plusieurs années, l'émotion fut immédiate. Mes liens personnels avec Jacques Barrot n'étaient pas les mêmes.

Cependant, il faut le dire, je trouve assez cohérent avec l'homme Barrot sa mort soudaine et simple, dans le métro, comme un citoyen ordinaire, car il avait ce côté prosaïque et modeste, peut-être dicté par une éducation catholique stricte.

Il appartenait à la tendance fils-de qui occupait presque tous les principaux bureaux du pouvoir dans le Centre tel que je l'ai connu, celui de la Démocratie chrétienne rebaptisée CDS (Centre des Démocrates Sociaux). Comme Pierre Méhaignerie, comme Bernard Bosson, comme Dominique Baudis, comme Jean-Pierre Abelin, il avait hérité son implantation politique de son père. Noël Barrot, le père en question, l'avait lui-même héritée de plusieurs générations d'élus, remontant loin dans le XIXe siècle, ce qui faisait la singularité de Jacques Barrot parmi les fils-de du Centre.

On disait aussi que ses propriétés terriennes étaient immenses dans son département de toujours, la Haute-Loire, à la frontière de l'Auvergne et de Rhône-Alpes.

Le sort (la mort de son père) le propulsa à l'Assemblée Nationale dès 1967. Il fit partie de la génération Lecanuet des listes "Progrès et Démocratie Moderne" (PDM) qui conquit une centaine de sièges sur fond de crépuscule du Général de Gaulle. Contrairement à beaucoup d'autres, il réussit à se faire réélire l'année suivante, en 1968, sur fond de réaction gaulliste à aux événements de mai 1968.

L'année suivante, il quitta Lecanuet pour rejoindre avec Jacques Duhamel l'aventure de la Nouvelle Société de Jacques Chaban-Delmas et de Jacques Delors, associée au nouveau président de la République, Georges Pompidou. La famille centriste se scinda en deux : d'un côté, les lecanuettistes du Centre Démocrate (que Bayrou rejoignit en 1973) ; de l'autre, les chabanistes du Centre Démocratie et Progrès (CDP).

Jeune député, modeste de tempérament, parfois fébrile, Jacques Barrot ne s'imposa pas au gouvernement. Il lui fallut attendre le septennat de Valéry Giscard d'Estaing pour y entrer. Solidarité d'Auvergnats, sans doute. Durant ce septennat, les deux chapelles centristes se rassemblèrent pour n'en faire plus qu'une, le CDS, qui ne tarda pas à rejoindre la confédération giscardienne, l'UDF.

J'arrivai au CDS à l'automne 1981. Je n'avais pu trouver l'adresse de l'UDF, et comme j'avais 16 ans, la nuance ne me paraissait pas suffisante pour ne pas aller au CDS, dont j'avais trouvé l'adresse non pas dans l'annuaire du téléphone, mais dans un dictionnaire encyclopédique qui paraissait annuellement, le Quid.

J'entrais en classe de terminale, mon adhésion, reçue le 2 octobre 1981 par Vincent L, resta plutôt formelle, d'autant plus que l'équipe dirigeante du mouvement se préparait à un bouleversement : Lecanuet se retirait et passait la main à la génération suivante. Ce fut fait au congrès de Versailles, au printemps 1982.

J'y vis pour la première fois Jacques Barrot, un homme de taille moyenne, voire petite, aux épaules étroites, à l'accent un peu traînant, à la voix métallique et nasillarde, dont on ne pouvait deviner l'âge. Il portait un costume terne, une chemise terne, une cravate terne. Il avait 45 ans.

Il se présentait à la présidentielle du mouvement. Il s'agissait d'un congrès de second degré, les fédérations départementales avaient désigné leurs délégués, ceux-ci votaient. Le collège électoral était donc fermé et connu. Les réseaux personnels y comptaient plus que l'impact humain et que le charisme. On disait d'ailleurs que, en coulisses, le président du Sénat, Alain Poher, tirait les ficelles via ses missi dominici qui arpentaient les allées du congrès. Poher étant d'origine bretonne, on a le droit d'imaginer que la candidature de Méhaignerie lui plaisait, puisque celui-ci venait de Vitré, en Bretagne.

Le premier tour opposa cinq candidats : Méhaignerie, Barrot, Stasi, Jean-Marie Caro l'Alsacien et Jean-Marie Daillet le franc-tireur. Les deux derniers obtinrent peu de voix. Stasi fut nettement en tête, mais l'addition des voix de Méhaignerie et de Barrot faisait la majorité. Ils s'allièrent donc et emportèrent la bataille ; ils se partagèrent ensuite la direction du mouvement.

Le CDS s'en trouva vite balkanisé, ce qui renforçait l'influence en coulisses de l'équipe de Poher. À cette époque, le CDS devait compter 70 ou 80 sénateurs, une vingtaine de présidents de conseils généraux, et seulement 22 députés. C'était foncièrement un réseau d'élus locaux, tout pouvoir à Paris y était destiné à renforcer l'implantation locale de celui qui le détenait. On s'y satisfaisait pleinement d'une structure nationale peu encombrante et peu puissante pour le parti, auquel on adhérait dans une logique d'élu local.

Les jeunes du CDS, les JDS, formaient le seul mouvement authentiquement transversal et national, bien qu'une partie de ses dirigeants fussent aussi engagés dans des logiques purement locales. Dans le partage des dépouilles, les JDS revenaient à Barrot, et non à Méhaignerie. L'une de leurs figures, Joseph Macé-Scaron (qui a fait carrière autrement depuis), avait été l'assistant parlementaire de Barrot. Les autres, Éric Azière et Nicolas Pernot en particulier, nouaient des contacts séparés avec le Secrétaire Général du CDS.

Lorsque j'entrai au Bureau National des JDS, à l'automne 1986, notre premier entretien à huis-clos fut une conversation avec Jacques Barrot, tenue dans un hôtel du Val d'Oise où nous passions un week-end de séminaire. J'ai conservé le verbatim de cet échange où les préoccupations de Barrot ne semblaient pas enthousiasmantes, j'avoue qu'elles ne m'ont pas enthousiasmé. Bernard Stasi était le seul leader du CDS pour lequel j'éprouvais de l'admiration.

Cependant, il y avait une curiosité et une sincérité qui rendaient l'homme sympathique.

Mais le lien particulier de l'équipe avec Barrot ne se démentit pas. Il se traduisait souvent par des attaques cinglantes, en privé, contre Pierre Méhaignerie, qui n'étaient pas toutes infondées, mais qui me choquaient souvent. Il culmina même en 1991, lorsque Éric Azière, atteint par la limite d'âge, dut quitter la présidence des JDS. À l'Université d'Été, rendez-vous incontournable du mouvement centriste, Azière se lança dans une véritable diatribe contre Méhaignerie qui lui coûta cher. Il disparut rapidement des écrans radar, pour presque deux ans.

Barrot avait espéré devenir premier ministre de Raymond Barre si celui-ci devenait président de la République en 1988. Lorsqu'il sentit que Barre s'appuyait plus sur Charles Millon que sur lui, il se retira de la campagne. Mais dans la foulée du score de Barre, dont ils avaient presque seuls porté la candidature, les centristes quittèrent le groupe UDF après les législatives de juin 1988 et créèrent leur propre groupe, l'Union du Centtre (UDC), dont Barrot prit la présidence. Pendant quelques mois, ce groupe expérimenta un soutien intermittent mais réel de la politique du premier ministre Michel Rocard. Il me semble que c'est à cette époque que Barrot, célibataire endurci, se maria et devint père.

Après l'échec de l'expérience rocardienne qui lui avait d'ailleurs déplu, le réseau centriste du Sénat basculait vers Chirac, sur fond de crépuscule de Poher, qui hantait presque aveugle son palais de président du Sénat. L'implantation de Chirac dans les réseaux agricoles, la FNSEA en particulier, n'était pas étrangère à ce choix. En 1992, René Monory succéda à Poher. Il espérait mener une candidature de témoignage à la présidentielle, mais Méhaignerie penchait plutôt pour une alliance avec Édouard Balladur.

À cette époque, il suffisait de savoir ce que disait Méhaignerie pour savoir aussi ce que Barrot disait. Si l'un disait blanc, l'autre disait forcément noir. Si Méhaignerie allait chez Balladur, Barrot courait chez Chirac. En 1993, Méhaignerie fut Garde des Sceaux de Balladur. En 1995, Jacques Barrot put donc entrer au gouvernement d'Alain Juppé.

Entretemps, François Bayrou avait été élu président du CDS, qu'il s'apprêtait à élargir dans une nouvelle formation, Force Démocrate, avant de s'emparer de la présidence de l'UDF en 1998. En 1998, le Centre et l'UDF perdirent la présidence du Sénat, les libéraux de Jean-Pierre Raffarin se rapprochèrent du président Chirac. Barrot et Méhaignerie restèrent cependant dans la Nouvelle UDF, mais Chirac achetait les réseaux et faisait pression sur eux.

Durant leur gestion du CDS, Méhaignerie et Barrot avaient négligé de veiller à une gestion éthique des finances du mouvement, Méhaignerie surtout, dont l'homme d'affaires, FFM, avait fait valser les liasses de billets de banque et avait organisé un curieux transit des fonds du mouvement via le Luxembourg et la Suisse avec retour en liquide. Il en était résulté une affaire ouverte alors que Méhaignerie était lui-même Garde des Sceaux, qui finit par aboutir en 2000. Méhaignerie et Barrot y subirent une condamnation avec sursis qui se trouva automatiquement couverte par l'amnistie.

Deux ans plus tard, en 2002, ils rejoignirent avec une centaine de députés UDF la création de l'UMP. Deux ans encore plus tard, Barrot fut exfiltré vers Bruxelles : Chirac voulait pousser Laurent Wauquiez. Européen convaincu et bon juriste, Barrot fut utile à la commission européenne pendant cinq ans. Enfin, en 2010, son ami Accoyer le nomma au Conseil Constitutionnel.

S'il n'avait pas été le fils de son père et alourdi par le poids de ses responsabilités héréditaires, je pense que Jacques Barrot eût eu une tout autre vie. Il eût été un prud'homme exigeant et créatif. Il eût sans doute approfondi encore sa foi qui ne cessait jamais de le travailler. Il disait souvent : "On va encore dire que c'est l'épiscopat français qui s'exprime par ma bouche", et ce n'était pas faux, pas plus que son appartenance à d'autres réseaux spirituels dont il se cachait à peine. Il eût été un intellectuel, un explorateur d'idées entre métaphysique et humanisme, et peut-être, alors, aurions-nous pu l'admirer vraiment.

Mais si je ne l'ai pas admiré, j'affirme que sa sincérité aurait mérité un meilleur chemin que celui qu'il eut, une bonne carrière politique qui ne laisse pas autant de trace qu'elle le devrait.

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01/12/2014

Parution de mon nouveau livre

Pionnier de la généalogie bretonne, Guy Autret, seigneur de Missirien (1599-1660), fut aussi et surtout l'un des grands écrivains de la Bretagne du XVIIe siècle, le plus important de la pointe bretonne, le plus vivant, le plus moderne, le plus rigoureux et le plus imaginatif. Son goût pour l'œuvre de Guez de Balzac n'est sans doute pas étranger à l'exigence de son écriture, ni à la limpidité de ses narrations.

Longtemps, il fut ignoré. En son temps, il avait pourtant été l'un des Bretons les plus puissants et les plus considérés. Mais une sorte de chappe de plomb s'était abattue sur cette époque, l'une des plus mal connues de l'Histoire bretonne. Il végétait donc dans l'anonymat. Au point que l'on utilisait fréquemment ses exceptionnels travaux scientifiques sans l'en créditer.

Il y a plus d'un siècle qu'un chartiste, le comte de Rosmorduc, s'est aperçu de la haute qualité littéraire de la correspondance que Missirien échangeait avec le généalogiste royal Pierre d'Hozier. Il la signala et publia une bonne cinquantaine de lettres. Plus de vingt autres, adressées à un cousin, ont été trouvées depuis. L'ensemble compose un portrait où l'intime contraste souvent avec le protocolaire.

Généalogiste, historien, écrivain, juriste, seigneur, patriote breton, homme follement amoureux et patient, ami dévoué jusqu'au déraisonnable, apôtre du vrai beurre breton, Guy Autret de Missirien fut tout cela. Parce qu'il habite mes propres travaux historiques et parce que je prépare une édition monumentale de son corpus historique et généalogique, j'ai voulu lui rendre hommage en rédigeant la toute première biographie qui lui fût consacrée, handicapée par les très grandes lacunes documentaires dont notre connaissance de cette époque souffre.

Voici le résultat de ce travail, publié aux Éditions de La Pérenne :

Missirien couverture - copie 2.jpg

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15/11/2014

Le Centre entre éternel retour et "inception"

Sans remonter trop loin dans le temps, sans même envisager en détail la division des Démocrates français en deux familles politiques, l'une alliée du pouvoir pompidolo-chabaniste, l'autre y opposée, l'élection de Jean-Christophe Lagarde à la tête de l'UDI me renvoie personnellement aux événements de 1994 et au débat qui conduisait le CDS alors agonisant vers deux formes d'obsèques qui s'opposaient.

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer succinctement ce débat. Il fut celui du congrès du CDS de l'automne 1994 : d'un côté, Bernard Bosson soutenait une vision qui insérait le CDS dans une "CDU à la française", càd dans un grand parti de droite. De l'autre, Bayrou voulait une majorité centrale autour d'un parti allant "de Balladur à Jacques Delors". Cette différence de géométrie politique entre une hémiplégie et un parti central se retrouve aujourd'hui par l'accession de Lagarde à la présidence de son parti de centre droit.

Que l'on ne s'y trompe pas : il y a bel et bien une ambition présidentielle chez Lagarde, comme il me l'a dit dès 2008. Chez un animal politique de sa trempe, cette ambition doit être prise au sérieux. Mais chez lui, sa réalisation passe nécessairement par une acceptation de la bipolarisation, son objectif devenant de prendre le contrôle de la droite. Il y a donc un (au moins un) adversaire à tuer. Cela tombe bien, car Lagarde est un tueur.

Il n'était pas président des jeunes centristes (JDS) de son département. Il s'est donc arrangé pour expédier (grâce à Bernard Bosson) le titulaire du poste à un emploi en Savoie, loin, très loin, de la Seine-Saint-Denis, son département. Il prit ainsi la présidence convoitée. Quelques années plus tard, il se retrouva, grâce à un efficace travail de réseau, numéro 2 du mouvement national JDS, le congrès approchait, il s'employa à pourvoir son numéro 1 (Christian Bartholmé) de ce qui lui manquait le plus : un emploi. Un emploi très, très prenant. La place se libérait.

Il tuait alors dans la douceur. Il tua bien entendu les communistes dans sa ville, et s'active à les éliminer de Bobigny. Il tua aussi la présidente du MoDem naissant de son département, une maire dont il ne se posa pas la question de l'utilité à ses citoyens. Elle le gênait, il l'élimina. Il a tué son rival, l'autre bras droit de Borloo devenu récemment maire de Nancy, et qui, hier encore, rivalisait avec lui autour du chef. Bref, la liste de petites victimes commence à devenir plus consistante.

Au passage, notons qu'il n'a pas toujours fait de bons choix, les affaires de Bobigny sont, pour l'une, assez risible et, pour l'autre, très vilaine; mettant en scène Bartholmé, qu'il a repêché une fois de plus.

Seulement voilà, être président de la république en respectant les règles actuelles, c'est se condamner à l'inutilité. J'ai toujours trouvé stupide les gens de droite qui aboyaient contre les gens de gauche, et réciproquement. L'été dernier, je bavardais avec un ami dont les connaissances sur les méandres de la Bretagne médiévale m'épatent toujours. Il me parla des francs-maçons, comme si j'étais affilié à une obédience. L'imagination travaille. J'indiquai que j'étais profane et que, tout compte fait, je m'en tiendrais à ce choix, parce que je veux pouvoir continuer à dire du bien des francs-maçons dans une église, comme de dire du bien de l'Église devant un franc-maçon. C'est ma liberté à moi, irrépressible.

Et, tout compte fait aussi, le choix originel de soutien à Bayrou que j'ai fait en 1994, celui qui mène à faire travailler ensemble des gens de droite modérée, du centre et de gauche modérée, me motivera, si l'occasion m'en est donnée, à voter pour lui, sur ce principe et sur cette base particuliers. De ce point de vue, je peux dire que l'élection de Lagarde signe l'échec de l'effort de Borloo pour rassembler les centres.

Mais on n'en est pas là. D'ailleurs, ce court texte n'est que mon opinion, celle d'un homme qui vient d'atteindre le demi-siècle, qui a consacré trois décennies à l'engagement politique, et qui s'en est définitivement détourné pour se consacrer à l'Histoire et à la Littérature.

Je mets la dernière main à mon prochain ouvrage qui n'a rien à voir avec tous ces sujets au fond futiles, et, excusez-moi, j'y retourne !

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22/07/2014

Levant : l'échec du modèle anglo-américain

Du temps où la France gardait ambition de considérer le monde de ses propres yeux et sans lunettes imposées de l'extérieur, elle utilisait une jolie métaphore dialectique pour désigner l'orient et l'occident : le Levant et le Ponant. Curieusement, à ce Levant correspondait une identité ethnique, les Levantins, qui ne possédait pas de symétrique, le monde ne connaissait pas de Ponantins. Le Levant est ce que nous nommions encore Proche Orient il y a peu, mais que finalement, par contagion du prisme à travers lequel le pouvoir américain examine le monde, nous désignons de plus en plus souvent de la locution impropre de "Moyen Orient". Que l'on ne s'y trompe pas : pour les États-Unis, le Proche Orient est l'Europe, le Moyen Orient va de la Méditerranée orientale à l'Iran inclus. Ensuite, d'Amérique comme d'Europe, on voit un extrême Orient, l'Orient lointain pour le mot à mot américain qui s'oppose donc strictement à notre Proche Orient que pourtant il n'emploie pas. Pour l'Europe occidentale, donc pour la France, le Proche Orient et le Levant sont le rivage asiatique de la Méditerranée orientale, ainsi qu'une partie du Machrek. Le Moyen Orient est alors logiquement ce qui se trouve entre l'est du Proche Orient et l'ouest de l'Extrême Orient. L'Iran et le Golfe Arabo-Persique relèvent du Moyen Orient vu d'un angle européen.

Quoi qu'il en soit de ces nuances, la guerre d'Irak de 2003 a jeté les bases d'un nouvel ordre politique qui devait s'imposer au Proche et au Moyen Orient. Le naufrage actuel de l'Irak, la déstabilisation de la Syrie, et la montée de cet univers compliqué vers un appel général à la Guerre Sainte achève de fossoyer une expérience politique inspirée par une folie, conduite par un illuminé avec la complicité du cynisme le plus dévoyé, le tout formant un cortège de déshonneur que l'occident n'a pas fini de payer, dont les noms d'Abou Ghraib et de Guantanamo sont les symboles les plus sinistres.

La guerre d'Irak fut déclarée sur un mensonge. Dans une démocratie, il n'y a plus rien de légal si l'on ment au peuple sur l'essentiel. Ce mensonge, Tony Blair ne l'a jamais payé, mais l'Histoire l'en tiendra comptable, comme des centaines de milliers de vies inutilement sacrifiées jusqu'ici, voire beaucoup plus si la situation continue à s'envenimer. Au tribunal de l'Histoire, son nom, tôt ou tard, revêtira les couleurs de l'infamie. Tôt ou tard, il rejoindra le cercle étroit des instigateurs de crimes contre l'humanité de grande échelle. Et ce qui alourdit sa responsabilité est que, contrairement à son acolyte américain W Bush, il ne peut pas invoquer la circonstance atténuante d'une maladie d'alcoolique dévoyée par l'influence délirante de charlatans revêtus de la chasuble religieuse.

Je dois l'avouer : dans un premier temps, j'ai pensé que Bayrou devait se prononcer pour cette invasion de l'Irak. Je sentais que celui qui prendrait cette position hérétique succéderait forcément à Chirac à l'Élysée. En politique, il faut savoir se démarquer au bon moment, foin de tous les principes, si l'on n'a que la carrière en tête. Je m'ouvris de cette réflexion auprès de l'entourage de Bayrou, mais j'eus la surprise de constater qu'un principe, justement, faisait que Bayrou s'affirmerait contre et soutiendrait la position courageuse de Chirac et de Villepin (et de Verhofstadt et de Juncker). Ce refus strict m'obligea à m'intéresser au fond et, évidemment, à rejoindre le rang de ceux qui étaient contre l'intervention occidentale en Irak, qui n'était finalement qu'un mélange de brigandage et d'impérialisme plus ou moins colonial.

À l'arrivée, nous avons vu la dérive du "printemps arabe" qui semble n'avoir réussi qu'en Tunisie et qui, partout ailleurs, a semé la mort et la désolation. La déstabilisation de la Libye est profonde, celle de l'Égypte paraît marquer le pas, mais elle a ouvert des plaies dans la frontière de Gaza qui ne se refermeront pas de sitôt. Et finalement, tout le nouveau système porté par le mensonge de 2003 n'est qu'un chaos sanglant, remuant les effluves nauséabonds de l'épuration ethnique dans le brouillard aveugle du fanatisme. Et partout, les enfants pleurent et meurent sous le regard des mères hurlantes.

Au milieu de ce bouillonnement qui évoque la lave en fusion dans le cratère juste avant l'éruption, Israël se crispe sur ses objectifs si longtemps débattus et qui paraissent rassembler un large consensus dans le pays : annexer la Cisjordanie et transformer Gaza en Banthoustan, en réserve indienne. Comme on est loin de l'indispensable foyer national juif... Il fallait punir ceux qui, à l'instar du grand moufti de Jérusalem, ont passé alliance avec Hitler. Implanter le foyer juif en Palestine était une bonne idée. Mais la dérive vers un régime ultranationaliste, rejetant toujours cyniquement la responsabilité de tout sur l'autre et agissant chaque jour avec plus de férocité que la veille, fait que les amis d'Israël, dont je fais partie, finissent par baisser les yeux quand on lance sur ce pays une accusation qui lui colle de plus en plus à la peau : colonialisme.

Et le fait que le Hamas soit un ramassis de canailles, qu'il n'y en ait pas un pour racheter l'autre n'y change rien : l'idéal s'est éteint et ne laisse place qu'au sang et qu'à l'abus de sa puissance par le plus fort, le Levant est gouverné par le seul principe léonin, la loi de la force, au lieu de l'être par la raison et par la justice. Tout cela, et le sentiment d'impunité qui s'étale chaque jour un peu plus sur tous les écrans quand on évoque les terroristes de Boko Haram ou de l'EIIL, ou les démocrates W, Blair ou Netanyahu ne peut qu'encourager toutes les folies et souffler sur la braise d'un embrasement général qui menace. L'échec du modèle anglo-américain ne trouve pour le moment aucune alternative autre que le chaos général et sanglant. Hélas. Que la raison républicaine, si longtemps défendue par la France, reprenne la place qu'elle n'aurait jamais dû perdre. Pour cela, il suffirait d'un sursaut d'envergure de nos dirigeants, un moment d'inspiration qui les sublime. Ils en sont encore loin. Espérons cependant, puisque nous n'avons que cette arme-là.

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28/05/2014

La Bretagne mérite justice

On a presque peine à devoir le rappeler, mais dans presqu'île, il y a île. Par certains aspects, la Bretagne est une île. Aucune autre région française n'a autant de kilomètres de rivage maritime que la Bretagne, aucune autre n'a une telle histoire maritime. Cela, Paris, au milieu des terres de la France, vieille nation terrienne, n'arrive absolument pas à le comprendre.

Nulle part en Bretagne on n'est à plus de cinquante kilomètres de la mer. Cela, sans doute, on peut le dire de l'Aquitaine aussi, ou de la Normandie, mais nulle part en Aquitaine ni en Normandie (sauf dans le Cotentin, terre d'ailleurs gagnée par les Normands sur les Bretons au Xe siècle) on ne peut se trouver à moins de cinquante kilomètres de la mer, au nord comme au sud, et parfois, vers Carhaix, on se trouve à moins de cinquante kilomètres de la mer, non seulement au nord et au sud, mais aussi à l'ouest.

Cela, cette vérité, est inimaginable pour n'importe quel autre Français que pour un Breton.

Cela n'a rien à voir avec un réflexe identitaire, c'est une réalité contingente depuis la fin de la dernière glaciation, voici environ dix mille ans. Oui, depuis dix mille ans, les hommes qui vivent là, qui ne se sont pas toujours appelés Bretons, et dont on ne connaît pas le nom avant que les Romains ne nous le transmettent, ces hommes, en levant les yeux, voyaient la mer.

Cela n'a rien à voir avec un réflexe identitaire, c'est une réalité, une réalité dans la terre, dans l'air, et dans la chair de la Bretagne et des Bretons. Et les chiffres seraient accablants s'il fallait les énumérer pour prouver que l'arrimage de la Bretagne à la vieille couronne terrienne des capétiens a fait se dissoudre la substance humaine, la vitalité de ce territoire, en lui interdisant de vivre sa nature contingente de territoire maritime, de presqu'île, de péninsule, d'Aremorica au sens où les Gallo-Romains l'entendaient.

Dans la France du XVe siècle, il y avait un peu plus de dix millions d'habitants sans doute. Dans la Bretagne de la même époque, celle sur laquelle je travaille depuis de longues années, il y en avait plus d'un million. Comparons donc : aujourd'hui, dans cette Bretagne, il devrait y avoir un dixième de la population française, soit six millions et demi. Or il y en a environ quatre. C'est donc bien que l'arrimage du vaisseau à la côte, que sa mise en cale sèche l'a dévitalisé.

Cela, ce n'est pas un réflexe identitaire que de l'affirmer, c'est un constat, chiffres en main. Et ce n'est pas un réflexe identitaire, pour cette terre, et pour ceux qui y vivent, de retrouver enfin leur vraie vie, leur authentique nature, leur condition humaine et maritime.

C'est d'autant moins un réflexe identitaire que la France a tout à gagner à laisser la Bretagne vivre sa vraie vie, car la France, jadis première puissance maritime du monde, elle le fut sous Colbert et en 1939, est une puissance dont la capacité maritime ne cesse de se retrognoler à mesure que le périmètre de ses décisions politiques se restreint par la faute d'une génération de dirigeants qui ne savent rivaliser que dans la nullité, le nombrilisme mesquin et l'inutilité nuisible.

Enfin, quel est ce caprice, de quel roi auto-proclamé qui voudrait que justice ne soit pas rendue à la Bretagne ? De quel droit ? Et selon quelle logique ?

Ne pas rendre justice au plus petit des Français, c'est ne pas rendre justice à la France tout entière. Ne pas rendre justice à la Bretagne, c'est ne pas rendre justice à la France tout entière, c'est insulter l'Histoire, et l'Histoire finit toujours par se venger.

Ce régime qui, aujourd'hui, pense imposer sa loi à la réalité se trompe. Dans le film "Un homme pour l'Éternité', à propos de Thomas More, ce saint apostrophe le roi Henry VIII de la façon suivante : "Si la terre est ronde et si le roi décrète qu'elle est plate, est-elle plate pour autant ? et s'il décrète qu'elle est ronde alors qu'elle est plate, est-elle ronde pour autant ?" Ce régime moribond, dévoré de l'intérieur par un long ver noir comme le roi Louis XIII, ne peut faire que la Bretagne n'ait que quatre départements si elle en a cinq.

Le maréchal Pétain voulut insulter la Bretagne parce que tous les premiers résistants venaient d'elle. Il l'amputa. En ne reconnaissant pas cette forfaiture pour telle, la France insulte la mémoire de ceux qui, les premiers, se sont levés pour elle. Si j'étais breton et que je possédasse une médaille liée à la Résistance, je la rendrais aussitôt.

Et je rends aussitôt, moralement, les décorations reçues par mon père, mes deux grands-pères et deux de mes arrière-grands-pères au service des armes de la France dans le seul XXe siècle. M. Hollande peut-il en dire autant ?

De Gaulle, à la suite de Michelet, disait "La France est une personne". Cette personne, la France, si je vais me promener dans les rochers, par le beau soleil de week-end de l'Ascension, il me semble que je l'entends pleurer sur ses enfants perdus auxquels on refuse justice.

Tôt ou tard, la Bretagne obtiendra cette justice.

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22/05/2014

Jean Arthuis, Benjamin Button du Centre

Il peut être paradoxal de dire que Jean Arthuis rajeunit à mesure que sa vie s'écoule, étant donné qu'il fut élu pour la première fois maire de sa ville lorsqu'il avait vingt-six ans, et pourtant, pour moi qui le vois comme l'un des leaders politiques du Centre depuis près de trente ans, il y a du Benjamin Button chez Jean Arthuis.

Je l'ai dit, il fut élu à vingt-six ans maire, à trente-et-un conseiller général, et s'il lui a fallu attendre l'âge de trente-huit ans pour entrer au Sénat, c'est vraiment parce qu'à cette époque-là, l'âge minimal pour devenir sénateur était 35 ans. Il est donc entré au Sénat à la première élection qui concernait son département de toujours, la Mayenne, en 1983. Trois ans plus tard, il devint secrétaire d'État, et c'est alors que je le vis pour la première fois.

J'occupais en 1986 des fonctions dans le mouvement de jeunes du CDS, les JDS, Arthuis était l'un des ministres et secrétaires d'État (il devait y avoir Méhaignerie, Barrot, Monory, Georges Chavanes maire d'Angoulême, le regretté Adrien Zeller et le toujours jeune Bernard Bosson), j'eus à faire la tournée des cabinets des ministres pour je ne sais quel motif pratique lié aux Universités d'Été. Je rencontrai Arthuis parmi ses conseillers qui s'installaient dans des locaux modestes.

Arthuis, à cette époque, avait une coquetterie dans le regard, les yeux qui fuyaient, et cela lui donnait une réserve particulière. Les épaules carrées, la face plate et large, l'incarnation du terroir qui faisait oublier son côté expert comptable. Il s'exprimait d'une façon extrêmement technique et professionnelle. En un mot, il jargonnait.

Pendant de très longues années, cette image lui colla à la peau, pour le meilleur ou le pire. Le meilleur, parce qu'il fut, de 1995 à 1997, comme ministre des finances, l'un des pères de l'Euro, et l'un principaux acteurs de la future entrée de la France dans l'Euro. Le meilleur aussi, parce qu'il fut longtemps l'une des meilleures autorités du Sénat sur les questions budgétaires et financières. Le pire aussi, parce que ces qualités lui fermaient le contact direct avec le militant comme avec l'électeur, il n'est jamais devenu député et le suffrage universel direct n'a pas été l'atout premier, jusqu'ici, de ce surdoué des élections au second degré.

Et le voici dans cette campagne européenne, rajeuni malgré ses presque soixante-dix ans, la silhouette mince, le pas élastique, l'air enjoué, et le vrai plaisir d'un homme qui découvre enfin la joie du suffrage universel direct comme tête de liste. Et tous ses carcans d'économiste, ses habitudes de technocrate, son allure compassée de sénateur semblent s'être envolés en même temps. Le voici à la porte de l'adolescence, lui qui était presque encore adolescent lorsqu'il entra en politique, voici plus de quarante ans. C'est la magie de l'utopie européenne qui semble le métamorphoser.

Je ne suis toujours pas entièrement d'accord avec lui. Il plaide sans fin pour la TVA sociale, alors que je suis très prudent dans ce domaine, il voudrait que la Mayenne rejoigne la Bretagne en cas de regroupement de régions, ce qui ne me paraît pas acceptable, mais je l'ai entendu prendre des positions sur certaines questions importantes en ce moment, d'une façon qui m'a convaincu. J'aurais pu voter Jadot, qui est un personnage sérieux et qui défend des principes cruciaux, j'aurais pu voter Troadec pour garantir la Bretagne à cinq départements. Mais puisqu'il faut choisir et puisqu'on n'a qu'un vote, je rendrai hommage à mes années de jeunesse, quand je faisais de la politique, et je voterai pour Jean Arthuis, et pour ses colistiers, parmi lesquels se signalent Nadine Kersaudy, présidente des maires ruraux du Finistère, et bien entendu la rescapée des JDS, récemment élue première adjointe au maire de Quimper, Isabelle Le Bal, qui pousse la liste à une position où il faudrait un carnage et un miracle pour qu'elle soit élue, et à travers eux pour Guy Verhofstadt.

Le plus important, dans cette élection où les esprits les plus retors rivalisent d'euroscepticisme et de démagogie nauséabonde, c'est que soit préservée la plus grande invention politique du XXe siècle : l'Union Européenne. Elle n'est pas sans défauts, l'Union, elle mérite de devenir plus démocratique, elle mérite aussi que l'on resserre ses activités sur ce qu'impose la subsidiarité, mais si le projet des pères fondateurs réussit, et si elle se tient à l'écart d'erreurs comme le TTIP (ou TAFTA), elle permettra aux vieilles nations du vieux continent d'aborder le nouveau monde qui s'annonce dans les meilleures conditions et d'y trouver une place à la mesure des principes éthiques et sociétaux qui font sa dignité et sa légitimité historique.

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