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12/07/2010

Le sport, les pieuvres et l'argent

En 1998, dans la période qui préparait immédiatement la Coupe du Monde de football qui devait se jouer en France, j'ai pu mesurer très directement l'influence de certaines questions d'argent dans l'organisation et dans le déroulement des grandes compétitions sportives. J'étais alors adjoint au maire du XVIe arrondissement de Paris, chargé des sports, j'exerçais donc une parcelle de la tutelle municipale sur le Parc des Princes où devaient se disputer certains matchs de la compétition.

Nous avions eu dans les années précédentes des incidents graves liés aux sièges des spectateurs du stade : une partie du public de l'équipe résidente, le Paris-Saint-Germain (PSG) parvenait à arracher les sièges des tribunes et à les jeter sur d'autres spectateurs, en général (mais pas toujours) les supporters de l'équipe adverse. Des blessures graves étant résultées de ces violences, les services techniques de la Ville de Paris avaient lancé une consultation auprès des architectes et fournisseurs éventuels.

Finalement, j'avais pu rapporter devant le conseil d'arrondissement une délibération visant à approuver un marché public d'installation d'environ 46000 nouveaux sièges, des coques en résine destinées à remplacer les anciens sièges pliants dévissables.

Royalties

Lorsque la Coupe du Monde approcha, la fédération internationale de football (FIFA), organisatrice de l'événement en France, précisa progressivement ses exigences de dernière minute auprès des collectivités gestionnaires des stades. J'eus à rapporter un chapelet de marchés publics destinés à modifier des installations de presse, des accès aux vestiaires, et même des appareils dont je n'avais jamais entendu parler, les "onduleurs", qui permettent de maintenir, grâce à des groupes électrogènes, l'approvisionnement du stade et de la retransmission télé en courant électrique en cas de panne de secteur...

Enfin, dans la toute dernière ligne droite, j'eus la grande surprise de trouver dans ma pile de délibérations à présenter au conseil d'arrondissement ... un marché public d'installation d'environ 46000 nouveaux sièges dans le Parc des Princes. Encore ! Il s'agissait d'une somme très conséquente, j'exprimai ma surprise auprès des services techniques, qui ne me répondirent pas. On venait de changer les sièges, ils le savaient comme moi, ils savaient aussi ce que cela avait coûté au contribuable parisien, ils ne pouvaient m'expliquer pourquoi on les changeait de nouveau, autrement que par un vague mot de "sécurité", très fourre-tout.

Finalement, l'explication me vint par la bande, en confidence, entre deux portes (comme souvent les messages les plus importants) : les nouveaux sièges à installer avaient reçu l'homologation FIFA, ce qui signifiait que la FIFA touchait des royalties sur leur installation. Tout s'expliquait en effet. Nous avons donc doté le Parc des Princes des sièges FIFA...

Plus tard, dans le cours de la coupe du monde, peu de mois plus tard, j'ai entendu Diego Maradona persifler que la France pouvait bien gagner la coupe, car elle avait assez dépensé pour cela. Je ne crois pas que nous ayons acheté la coupe, mais je suis certain qu'en ne négligeant pas les intérêts sonnants et trébuchants de la FIFA, nous avons empêché d'autres de l'acheter contre nous.

Au passage, cette expérience que j'avais eue m'a permis de savoir très à l'avance que la candidature Paris 2012 pour l'organisation des Jeux Olympiques (JO) n'avait aucune chance d'aboutir : c'était celle qui prévoyait le moins de travaux, donc le moins de royalties pour le Comité International Olympique (CIO). Au contraire, la candidature de Londres, celle qui a gagné, prévoyait le montant de travaux le plus faramineux, donc le plus de royalties pour le CIO, plus d'argent pour l'appareil.

Pour le football, l'enjeu s'est cependant déplacé : les droits de retransmission télévisuels se sont envolés, multipliés par 25 depuis 1998. Je suppose qu'on n'en est plus à compter le nombre de sièges en résine assujettis aux royalties. Cela étant, les pauvres, qui ne sont pas rares en Afrique du Sud, pourraient regarder avec d'autant plus d'amertume leurs énormes stades tout neufs s'ils songeaient à la rémunération mirobolante qu'ont dû obtenir les experts de la FIFA pour assister les Sud-Africains dans la construction de ces stades.

La France en trompe-l'œil

Dans cette compétition 2010, l'équipe de France n'a pas brillé, c'est le moins que l'on puisse dire, mais j'ai été assez surpris de ne lire nulle part les observations qui me paraissaient, à moi, les plus directement pertinentes.

Tout d'abord, remontons à 2008, début 2008. La France, depuis moins d'un an, est présidée par le plus américanophile des présidents qu'elle ait eu depuis un demi-siècle. Il se trouve que le calendrier veut que la Fédération Française de Football (FFF) remette alors aux enchères le contrat d'équipement de l'équipe de France (ou des équipes de France) de football. Au grand plaisir du président de la république, et moyennant un montant prohibitif (presque 50 millions d'Euros par an), l'équipementier américain Nike enlève l'affaire au nez et à la barbe de l'Allemand Adidas qui avait l'équipe de France en portefeuille depuis des lustres.

Il se trouve que ces contrats d'équipement sont si bizarres que leur exécution est très différée : c'est seulement à partir de janvier 2011 que les équipes de France de football porteront la griffe Nike. Entre-temps, elles porteront et portent le maillot Adidas. On est donc dans une situation intenable où l'équipementier, à chaque fois qu'il voit son équipe faire une performance, se dit que cette performance va profiter à l'autre, au concurrent, puisque c'est lui qui va lui succéder. en d'autres termes, un championnat d'Europe gagné sous le maillot Adidas en 2008 produirait une équipe qui paraderait sous le maillot du concurrent dès 2011. Insupportable. À l'inverse, le futur équipementier ne peut pas encore soutenir sa future équipe car, jusqu'à ce qu'il l'ait effectivement en portefeuille, toutes ses victoires profitent au concurrent. Ubu, en somme.

Je n'ai donc pas été surpris que, dès le championnat d'Europe qui a suivi la victoire de Nike dans le marché public, en 2008, l'équipe de France ait immédiatement coulé à pic. 2010 n'avait rien de surprenant non plus, a fortiori.

Le sport professionnel n'est plus qu'un univers d'argent ou, pour mieux dire, de fric.

Sport amateur

Dans la tempête qui a entouré le naufrage de l'équipe de France lors du récent mondial, ce qui m'a le plus étonné, c'est d'entendre ceux qui auraient dû défendre les dirigeants actuels du football français hurler avec les loups. Car la question de la place de l'argent dans le sport était centrale dans l'affaire.

Avant de prendre la présidence de la FFF, Jean-Pierre Escalettes était président du football amateur français, il défendait les petits clubs et les nuées de mioches en short qui envahissent les pelouses le week-end en courant après un ballon rond. Disons qu'il représentait la sensibilité associative face à la gourmandise et à la cupidité du professionnalisme. Ne voyons pas un ange en lui, mais tout de même, amateurisme associatif ou professionnalisme vénal, la nuance n'est pas mince.

Et la désignation de Raymond Domenech comme sélectionneur-entraîneur de l'équipe de France faisait écho à cette philosophie associative : Domenech est payé comme les entraîneurs des petits pays, son niveau de rémunération est très bas dans sa profession, il le dit lui-même, c'est (relativement) un smicard.

On comprend que, dans un football mondial gangrené par des enjeux financiers de plus en plus élevés et de plus en plus impérieux, l'équipe de France ait été traitée comme un dangereux paria à écarter des sommets : quoi, ces gens qui ne plaçaient pas l'argent au-dessus de tout ? fi donc !

La nouvelle génération qui est en train d'échouer dans sa prise de contrôle de la FFF, c'est-à-dire les anciens de 1998, est au contraire entièrement dans le camp de l'argent, il suffit de se souvenir du montant extravagant et record du transfert de Zidane au Real de Madrid pour s'en convaincre.

Tout cela, toutes ces observations, j'aurais voulu les lire et je suis assez désolé d'avoir à les formuler moi-même.

Poulpes fictions

Le mondial 2010 a deux grands vainqueurs : le premier est Adidas, qui garde, à travers l'équipe d'Espagne, son trône dans le football mondial (rappelons au passage que les arbitres de la FIFA sont équipés eux aussi par Adidas). Le deuxième est un poulpe nommé Paul, qui a prédit une à une les victoires des matchs de ce mondial.

Curieusement, on n'a pas vu fleurir les habituels articles complotistes expliquant que Paul le Poulpe était en fait une créature de la marque Adidas destinée à montrer aux différentes instances quel devait être le chemin de la compétition. Ou bien que c'étaient les bookmakers britanniques qui organisaient les cotes.

Cet animal a avantageusement remplacé, en tout cas, les vuvuzelas (trompettes locales) dans le buzz de fin de mondial sur Internet, qui s'en est donné à cœur joie.

À vrai dire, on aurait dû rire jaune de ces histoires de pieuvres, car la pieuvre est la métaphore qui désigne la Mafia. Quand on a vu la façon dont la compétition était arbitrée, la distribution des rôles et de l'argent, avec le souvenir que j'ai des royalties de 1998, on est tenté de décrire le monde du football comme une pieuvre dans ce sens-là. Et d'ailleurs, la floraison des paris sportifs en ligne, nouveauté en France inaugurée par ce même mondial, était là pour rappeler la multiplication des matchs truqués, truqués par des mafias, qu'elles soient russe ou italienne, ou autre. Pavel le Poulpe ou Paolo le Poulpe.

Enfin, avec l'affaire Woerth Bettencourt, qui s'est déchaînée sur la fin du mondial, on est allé au bout de l'écœurement du monde des pieuvres. Un ministre du budget, chargé de réprimer la fraude fiscale et d'optimiser le recouvrement des impôts, dont l'épouse est elle, au contraire, chargée d'optimiser l'évasion (voire la fraude) fiscale, c'est un peu comme l'entraîneur d'un pur-sang, qui, en sous-main, miserait sur un autre canasson. Est-ce la façon la plus noble et la plus honnête de procéder ? Pas sûr. Il faudra demander son avis à Paul le Poulpe.

28/01/2008

L'argent.

Pouvoir d'achat, subprimes, ruines boursières, plus que jamais l'argent étale sa toute-puissance sur nos écrans d'ordinateurs. Miroir aux alouettes, nerf de toutes les guerres, arme de tous les pouvoirs, but et instrument, l'argent cristallise nos rêves les plus désespérés comme les plus fanatiques. Il est tout, il peut tout. Comme le dit si bien Victor Hugo, il "produit la richesse en créant la misère".
 
Il n'a pas d'odeur, mais il a une logique et plus que toute autre, cette logique est implacable, incontournable, inexorable. Pour y satisfaire, on jette chaque jour des milliers de gens à la rue, on démantèle des entreprises sidérurgiques rentables, on pollue, on dévaste, on déforeste, on meurtrit, on contamine. On écrase. On pille.
 
Dans la profondeur de l'Afrique, des enfants sont payés quelques centimes pour extraire des cailloux qui, dès leur première vente, prendront le nom de "pierres précieuses", fileront à travers la jungle ou la forêt, le désert puis l'océan, qui jusqu'à Bangkok, qui jusqu'à Amsterdam, pour finir taillées et montées au cou d'une grosse dame ou, pire encore, au collier du chien acariâtre de la grosse dame aigre, en ayant volé sur un tapis de billets de banque.
 
Pour de l'uranium et du pétrole, des milliers d'enfants meurent au Darfour. Pour des diamants, des milliers d'enfants meurent au Congo. Pour des lignes comptables de multinationales, des milliers d'arbres tombent chaque jour au Brésil. Pour du pétrole, on fait fondre la glace du pôle et on prend le risque de tuer des centaines de milliers de pauvres gens, partout dans le monde, noyés par la montée des eaux, privés de leur terre cultivable. Pour je ne sais quelle folie, on a desséché une mer intérieure entière en Sibérie, creusant un immense désert dans une région fertile. Folie des hommes. Folie de l'argent.
 
Pour le confort de quelques-uns, on spolie, on bafoue, on humilie, on dépouille. On tue. On ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs.
 
Et les pauvres, sans cesse appauvris, pleurent et meurent. Et quand dans cette boue sanglante, dans cette misère lépreuse, dans ce monde brutal, une voix s'élève pour dire "l'argent pour tous", alors toutes les mains se tendent, tout le monde vient, accourt, rampe s'il le faut, écrase son voisin encore plus pauvre que soi, bouscule, se précipite et tend les mains pour la manne.
 
Lorsque je me trouvais en Haïti pour la dernière fois, l'été 2002, l'ex-père Aristide, un prêtre salésien défroqué et marié depuis qu'il était président du pays, avait lancé un vibrant appel à son peuple pour que les gens placent leur argent dans une chaîne de mini-banques pour très pauvres.
 
Il faut imaginer ce qu'est Haïti, depuis des décennies l'un des cinq pays les plus pauvres du monde. Il faut y être allé pour comprendre ce que signifiaient les mots du président qui devait tout aux pauvres : dans ces banques de quartier, nées de nulle part, on promettait des intérêts des comptes courants tout à fait mirobolants : 10% par mois, 15%, 50%, n'importe quoi. Et les pauvres, ces gens qui vivent dans la rue, qui vendent sur les trottoirs, qui n'ont rien, ne valent rien, ne peuvent rien, on tiré de leur absence de poches chacun quelques misérables billets de banque, souvent reçus d'un parent expatrié. En quelques mois, le système collecta l'équivalent de 80 millions de dollars américains, soit nettement plus de 10% du PIB annuel du pays.
 
Et bien entendu, ce n'était qu'une escroquerie, d'un type bien connu : on rémunère les premiers placements avec l'argent de la seconde vague et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait asséché les liquidités potentielles. Alors, on met la clef sous la porte et personne ne retrouve plus sa mise de fond initiale, tout le monde est grugé, ruiné.
 
Et c'est le président des pauvres lui-même qui les avait lancés dans cette ténébreuse et monstrueuse affaire.
 
Quelques mois plus tard, il était renversé.
 
Aux États-Unis, dans un but peut-être louable, quelqu'un a eu l'idée de proposer à des quasi-SDF d'avoir enfin, et pour toujours, un toit, des murs à eux, une demeure, un pignon sur la rue, une vie, une vraie, à crédit.
 
Quel crédit !
 
Puis on a fait des paniers de créances de ces pauvres gens, de ces misérables à qui on a vendu un rêve qui devient cauchemar, ces créances, qui ne sont que du vent, sont devenues du rêve puis du cauchemar pour des gens plus riches, des morceaux de titres cotés en bourse, une goutte d'eau dans l'océan des placements financiers du monde, tout en réseau. Puis crac, la vérité est apparue : les pauvres sont pauvres, ils ne peuvent faire face ni à la hausse des taux ni même aux remboursements. Patatras. On ne sait pas bien combien va coûter ce cauchemar aux établissements financiers américains : selon les sources sérieuses, la fourchette évolue entre 400 milliards de dollars et des milliers de milliards (on croit rêver : des milliers de milliards !) de dollars.
 
Mais ceux qui ont créé le système ne s'en vont pas, ne perdent rien, tout juste un accroc de quelques semaines dans leur carrière. Ils balaient le revers de leur veston de tweed et, un peu contrariés, vont passer l'après-midi à jouer au golf, pour tenter d'oublier... ces petits tracas.
 
Quand Nicolas Sarkozy a dit "je serai le président du pouvoir d'achat", il n'a rien fait d'autre qu'Aristide, rien d'autre que les marchands de subprimes. Les électeurs du peuple, qui ont voté pour lui, s'apprêtent à le lui signifier avec colère. Il a menti. Et son mensonge ne profite qu'à des Lagardère, des Bouygues, des Dassault, des Bolloré, qui roulent carrosse en Ferrari et dînent à la table du roi président à Versailles l'Élysée, avant de passer leurs nuits dans la soie avec des top-modèles. On a pris l'argent des pauvres pour le donner à des milliardaires qui en ont déjà trop.
 
Sarkozy avait oublié de terminer sa phrase, son slogan de campagne, je la complète : "travailler plus pour gagner plus", certes, mais pour gagner plus "de misère".
 
"...qui produit la richesse en créant la misère".
 
Et vient l'affaire de la Société Générale.
 
Là, on atteint des sommets : 5 milliards d'Euros de pertes pour un seul établissement financier, dix fois le PIB d'Haïti, cinq millions de mois de SMIC, quatre cent mille ans de SMIC, la carrière entière de dix mille smicards, en une seule journée.
 
Pourquoi ? Parce qu'on a grugé, au fin fond de l'Arkansas, une famille de pauvres gens, en leur faisant miroiter une maison, un foyer, une vie meilleure. Les pauvres deux fois victimes, deux fois volés. Car qu'on le veuille ou non, le Bigouden Jérôme Kerviel n'est pas le vrai coupable de l'affaire : le vrai coupable, c'est la logique spéculative. Miser de l'argent comme aux courses, il faut bien que parfois, ça se termine mal.
 
Il jouait à la hausse. Sans l'aval de ses supérieurs ? Peut-être. L'enquête le dira. Peut-être.
 
Le scénario d'un trader qui végète dans l'ombre et qui, tel un savant fou, croit qu'il peut devenir l'inventeur génial d'une stratégie spéculative impériale, ce n'est pas totalement impossible, après tout. Pas totalement.
 
Vous me direz : après tout, dans l'affaire, c'est une banque et ses actionnaires, qui perdent. Tant pis pour eux, ils se referont une prochaine fois, ou bien ils échangeront leur Ferrari contre une Porsche.
 
Peut-être.
 
Mais ... comment dire ? Je n'y crois pas : pour récupérer leur mise de fond, les puissances financières vont trouver d'autres pigeons, c'est tout. 
 
Et si par hasard c'est la Société Générale elle-même qui a conduit de folles spéculations qu'elle fait endosser à un trader compréhensif, bientôt dédommagé en Suisse ou à Nassau, on s'en doute, eh bien, la vérité ne se fera jamais jour, le drame creusé dans la chair des pauvres restera impuni et la danse des milliards au rythme des misères reprendra. Deux fois plus fort, deux fois plus désespérée.
 
Et nous, qu'est-ce qu'on fait ?